❤ « Sourvilo » d’Olga Lavrentieva (Actes Sud BD, 2020)

Traduit du russe par Polina Petrouchina

Après avoir découvert avec forte émotion Requiem d’Anna Akhmatova, ce roman roman graphique se positionne un peu comme un écho au recueil de poésie. Nous sommes plongés dans la terreur stalinienne, confrontés aux arrestations arbitraires, aux disparitions et aux familles, celles et ceux qui restent et son laissé·e·s dans l’ignorance.

Quatrième de couverture : « En Russie, les grand-mères sont la mémoire vivante de l’histoire tragique de leur pays. Svetlana Alexievitch raconte d’ailleurs qu’enfant, sa grand-mère lui avait appris à écouter ce qu’on avait pas le droit de dire.

Valentina Sourvilo, 94 ans, se raconte à sa petite fille : une enfance heureuse à Leningrad, brutalement interrompue par l’arrestation de son père, en 1937. Puis viennent l’assignation à résidence à la campagne, la mort de sa mère, et le retour dans sa ville natale, qui va être assiégée pendant plus de deux ans. C’est le tristement célèbre Siège de Leningrad. La faim, le froid, la peur, les bombardements et les fusillades, la trahison des amis mais, aussi, parfois, la surprise d’une main tendue… À travers le témoignage exceptionnel de sa grand-mère Valentina, c’est le destin de tout un pays que nous raconte Olga Lavrentieva, qui, grâce à une maîtrise stupéfiante, donne ses lettres de noblesse au roman graphique russe. »

C’est en donnant la parole à sa grand-mère qu’Olga Lavrentieva dévoile tout une partie de l’histoire russe. Un partie des victimes de la Grande Terreur instaurée par Staline concernera des personnes d’origine polonaise. Ce sera le cas du père de Valentina Sourvilo. Arrêté sur de fausses accusations, la famille est expulsée de son logement et est envoyée dans une région éloignée de Leningrad.

De cet évènement à l’époque contemporaine, Valentina esquisse presque un siècle d’histoire russe en montrant l’injustice d’un système qui l’a malmenée de longues années. Elle dit aussi cette peur qui s’est inscrite en elle et qui ne l’a jamais quittée. Une peur née de l’arrestation de son père, de la perte de sa mère, de la guerre et du siège de Leningrad, des malheurs qui l’ont longuement accablée.

Je me suis laissée entraîner dans les soubresauts de cette histoire dans l’histoire, séduite par un scénario efficace et un témoignage profondément touchant. Un livre qui peut être lu en regard de la poésie d’Anna Akmatova, qui dit l’attente, le silence, le coeur qui meurt de chagrin, la douleur du temps qui passe sans nouvelles des proches, l’entière incertitude des lendemains. En complément de ces deux ouvrages, je me suis offert Envers et contre tout d’Euphrosinia Kersnovskaïa.

Ce livre est le premier d’Olga Lavrentieva qui soit traduit en français et j’ai hâte de pouvoir découvrir d’autres des œuvres.

Cette lecture a été faite dans le cadre du challenge #autricesdumonde de janvier, organisé par Claire de Des pages et des lettres.

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❤ « Les mauvaises herbes » de Keum Suk Gendry-Kim (Delcourt, 2018)

Ce roman graphique dort depuis des mois et des mois dans ma bibliothèque. Je l’ai commencé une première fois mais je n’ai pas réussi à aller très loin car son sujet s’aborde avec un certain esprit, du temps, de la disponibilité, du calme. Il faut être entièrement à sa lecture. Un beau livre pour la mémoire, un impressionnant roman graphique de presque 500 pages et dont pas une seule n’est de trop.

Je l’ai repris et lu cette semaine suite à une actualité que souhaitais partager ici avec vous, par soutien pour ces femmes (vivantes comme décédées) qui demandent et méritent justice, reconnaissance des préjudices et à qui on refuse les excuses :

C’est un jugement lourd à l’impact diplomatique retentissant. Ce vendredi 8 janvier, un tribunal sud-coréen a jugé que Tokyo devait dédommager les victimes d’esclavage sexuel durant la Seconde Guerre Mondiale. C’est la première fois qu’une telle sanction est prononcée.

RFI, « Corée du Sud : Tokyo condamné pour esclavage sexuel durant la Seconde Guerre mondiale » 8 janvier 2021

Quatrième de couverture : « 1943, en pleine guerre du Pacifique, la Corée se trouve sous occupation japonaise. Oksun, seize ans, est vendue par ses parents adoptifs comme esclave sexuelle à l’armée japonaise basée en Chine. Après avoir vécu 60 ans loin de son pays, Oksun revient sur sa terre natale.

Cet ouvrage, témoignage à la fois bouleversant, documenté et objectif d’une femme par une femme, retrace non seulement le parcours d’une vie, mais à travers lui tout un pan de l’histoire moderne de la Corée du Sud. »

Dans toute guerre le ventre des femme devient un territoire à conquérir comme un autre. Si les femmes et les jeunes filles sont les principales victimes de ces crimes, hommes et enfants de tout sexe n’y échappent pas.

Ce roman graphique est un témoignage difficile mais nécessaire : Keum Suk Gendry-Kim a ressenti un besoin profond et urgent de parler de ces femmes. Elle s’est rendue dans une maison de partage en Corée, lieu dans lequel vivent d’anciennes femmes de réconfort (comprenez officiellement esclaves sexuelles) dès lors qu’elles ont pu quitter la Chine pour retrouver leur pays de naissance. C’est lors d’une de ses visites que l’auteure a rencontrée Lee Oksun qui a accepté, petit à petit, de lui confier son histoire afin que l’oubli ne fasse pas son oeuvre, afin qu’on n’oublie pas ces femmes qui on connu le même sort qu’elle (leur nombre est estimé à 200 000 selon les historiens).

Oksun revient sur son enfance marquée par la pauvreté, la faim, la colonisation japonaise, le début de la guerre, la séparation d’avec sa famille et son exploitation par des adultes. Vient ensuite sa jeunesse. Une adolescence (puis une vie) déplacée en Chine, brisée par le viol et l’esclavage sexuel au cours de la Seconde Guerre mondiale. Les jeunes coréennes étaient trompées, enlevées ou achetées puis envoyées près des stationnements militaires, par et pour les militaires japonais.

A travers ses mots et ses souvenirs elle explique la peur, sa déportation en Chine, l’horreur de ses conditions de détention – prisionnière d’un couple – violentée durant plusieurs années par les soldats japonais. Et dans son témoignage éprouvant pour elle, une place est aussi faite à d’autres jeunes filles qu’elle a connues. Viendra la fin de la guerre et alors la question se pose : qu’allons-nous devenir ? Qu’allons-nous faire ? Est-ce que quelqu’un nous attend quelque part ? Vers où aller ? Comment continuer à vivre ?

Oksun montre l’impact psychologique encore vif de ces années de guerre et de supplices physiques, intimes. Sa voix porte lors des rassemblements pour demander justice : que le Japon reconnaisse sa responsabilité dans l’établissement de nombreuses maisons de passe pour les soldats, qu’il reconnaisse les femmes qui y étaient envoyées de force et exploitées des victimes de guerre, des victimes de leurs soldats.

J’ai été très émue de lire ce roman graphique au regard de l’actualité, même si le verdict du tribunal de Séoul implique des tensions diplomatiques avec le Japon. Je suis d’une grande naïveté mais j’ai toujours du mal à comprendre pourquoi il est si difficile pour un État de reconnaître ses torts alors même que s’excuser est l’une des premières choses que l’on apprend à un enfant.

Concernant le travail graphique, nous reconnaissons immédiatement le style de Keum Suk Gendry-Kim, entre les traits tendres et les encrages forts, entre la douceur qu’elle porte à ses personnages et le traitement pudique et respectueux mais marquant des moments traumatiques, comme on peut beaucoup le retrouver dans Jiseul. Une identité artistique que j’apprécie beaucoup et que je vais continuer à découvrir avec plaisir et émotion.

Cette lecture entre dans le Challenge coréen organisé par Cristie du blog Depuis le cadre de ma fenêtre.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué  : Les critiques de YuyineSambaBDInstantané

Et vous, quel•s livre•s avez-vous lu•s sur ce sujet ?
Aimez-vous lire des oeuvres en lien avec l’actualité ?

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❤ « Les Bosniaques » de Velibor Čolić (Editions du Rocher-Motifs, 2000)

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Il y a des livres qui vous marquent très longtemps, des rencontres littéraires dont vous savez que ce n’est qu’un début tant elles ont été puissantes. Cela a été le cas avec ce livre de Velibor Čolić. Depuis sa lecture, j’ai acquis plusieurs de ces livres, comme une nécessité, comme une évidence.

Quatrième de couverture : « Séparés par des uniformes différents, les Bosniaques ne sont réunis que dans la mort au front d’une guerre sans gloire.

En trois temps, Hommes, Villes et Barbelés, Velibor Čolić, réfugié du camp de Slavonski Brod, nous livre une succession de témoignages sur la guerre qui a déchiré l’ex-Yougoslavie. Ces très courts textes, presque des épitaphes, déploient sur le ton du constat tout le tragique et l’absurde de ces conflits.

Toujours au cœur d’une douloureuse actualité, ce livre bouleversant, qui en dit plus long sur la réalité de la guerre que bien des reportages, doit être reconnu comme l’un des plus importants et des plus justes sur un drame qui fait s’interroger l’Europe entière. »

De 1992 à 1995, la guerre dévaste la Bosnie-Herzégovine. Velibor Čolić a connu cette guerre. Il arrive à fuir en 1992 et arrive en France la même année. En 1994, ce livre paraît aux éditions Le Serpent à Plumes.

Divisé en trois parties : hommes, villes, barbelés, l’auteur transmet ce qu’il a consigné sur place avant de pouvoir s’échapper d’un camp d’internement serbe. Les petits textes qui composent ce livre nous parlent des hommes de tous uniformes mais aussi de celles et ceux qui n’en portent pas et qui ont été victimes d’exactions. L’ensemble nous dit l’horreur du nationalisme, de l’épuration ethnique et de la guerre dans toute sa complexité. Velibor Čolić met des mots percutants sur les actes générés par la haine, il rend compte des faits, des crimes, en même temps qu’il rend hommage à des personnes broyées par les événements. Son écriture infiniment humaine et révoltée ne peut laisser aucun•e lecteur•trice indifférent•e.

Il est ici question de témoigner d’une guerre. L’auteur le fait par la voie de la dénonciation des violences et des injustices, par l’illustration des situations absurdes, par l’amour de l’humanité, d’un pays, de ses habitants et de ses patrimoines, par l’humour noir et la satire aussi. Une variété de tons qui font que la lecture est une succession de coups au cœur et de réflexions pour le lecteur. Réflexions qui, souhaitons-le, sont un rempart à la culture de la haine de l’autre.

Un livre courageux quand on se rappelle son année de parution et le parcours de son auteur, et dont le propos humaniste fait mémoire de cette part de l’histoire, et est un tombeau pour les oubliés.

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« Nous étions les ennemis » de George Takei et Harmony Becker (Futuropolis, 2020)

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George Takei fut notamment Hikaru Sulu dans Star Trek, plus récemment il a été un guest dans The Big Bang Theory, mais il est également une personne inspirante par son investissement et sa mobilisation contre les discriminations. Aujourd’hui il revient sur l’histoire de son enfance, une histoire américaine que je connaissais de loin et que j’ai apprécié découvrir davantage avec ce roman graphique précis, émouvant, (r)éveilleur de conscience.

Présentation de l’éditeur : « Alors que les familles des États-Unis s’apprêtent à fêter Noël, une terrible nouvelle tombe à la radio : l’attaque surprise du Japon à Pearl Harbor. Le lendemain, le 8 décembre, l’Amérique entre dans la Seconde Guerre mondiale.

Rapidement, le président Roosevelt signe un décret accordant aux commandants militaires le pouvoir d’arrêter et d’incarcérer certaines personnes, voire toutes d’origine japonaise, craignant la présence d’un ennemi de l’intérieur. La famille de George est américano-japonaise. Si sa mère est née aux États-Unis, son père, lui, n’a pas pu obtenir la citoyenneté alors qu’il vivait dans le pays depuis cinquante ans.

George Takei, âgé de 4 ans suit alors sa famille pour le Fort Rohwer, l’un des dix camps d’internement établis par ordre du président. Nous étions les ennemis permet de mieux comprendre le parcours de cet acteur de la série originale Star Trek. Il associe l’esprit d’aventure de son personnage de fiction à l’histoire de ses parents qui se demandaient comment survivre et prospérer dans un pays où ils étaient littéralement qualifiés d’extraterrestres. »

Le 7 décembre 1941, l’Empire du Japon frappe la base navale américaine de Pearl Harbor. Le 8 décembre, les États-Unis entrent en guerre. Une guerre contre un empire (et une guerre mondiale), une guerre contre une partie de son propre peuple fondée sur le racisme et la paranoïa.

Cette période de l’histoire, nous allons la découvrir à travers les yeux de George, au début âgé de 4 ans. Entre souvenirs enfantins et conscience adulte, ce témoignage est impressionnant d’humanité et de courage face à l’oppression et à l’internement forcé. Nous la découvrons également en suivant les dispositifs politiques qui se sont accumulés, allant toujours un peu plus loin dans l’absurdité du pouvoir, dans la négation des personnes et dans l’humiliation, proposant des choix qui n’en sont pas.

C’est une vie de famille bouleversée et mainte fois à reconstruire que George Takei décrit, des personnes soupçonnées automatiquement du fait de leurs origines, arrêtées et enfermées. Avoir quitté le Japon pour s’installer et vivre en Amérique ? Etre né•e aux États-Unis ? Ce n’est pas suffisant, il y a toujours un doute sur la loyauté. Impossible de se défendre : ils sont suspects du fait d’être, pas du fait de faire quoi que ce soit. De camp d’internement en camp d’internement, plusieurs années vont passer, jusqu’à la fin de la guerre et encore après. Ensuite, se battre et reconstruire, encore une fois.

J’ai trouvé particulièrement intéressant le processus de reconnaissance des faits et de leurs conséquences par l’État américain. Un pas franchit tardivement alors que près de la moitié des victimes étaient décédées. Pourtant, cet aspect de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale reste peu connu, alors partageons cette lecture pour que l’oubli ne fasse pas taire la mémoire.

Les illustrations sont superbes, douces malgré le sujet, des traits délicats et des expressions parfois proches du mangas pour une terrible réalité. J’ai immédiatement été séduite par le style et il m’a portée du début à la fin de ce témoignage.

Nous ignorons souvent l’histoire enfouie derrière un regard. Et quand le regard se met à parler, c’est une histoire de l’humanité qui se dévoile.

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Et vous, quels aspects peu connus de la Seconde Guerre mondiale avez-vous découverts et souhaitez-vous partager ?

 

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❤ « Affaires personnelles » d’Agata Tuszyńska (L’Antilope, 2020)

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En mars 1968, une campagne antisémite du gouvernement communiste polonais est lancée, appuyée sur des événements internationaux et pensée suite à des manifestations en Pologne. Le poison se répand dans les hautes instances politiques, dans les milieux de l’éducation, dans l’armée, dans la population. Stigmatisations, harcèlements, surveillances, licenciements, évictions, intimidations, violences.

Quatrième de couverture : « Qui s’en souvient ? En 1968, la Pologne a de nouveau été traversée par une campagne antisémite, cette fois, orchestrée par le pouvoir communiste.

Toute une génération – ou presque –, celle qui a environ vingt ans à ce moment-là, se retrouve obligée de partir, n’emportant que très peu d’affaires personnelles.

Cinquante ans plus tard, Agata Tuszyńska va à la rencontre de celles et de ceux qui ont dû quitter leur pays et se sont exilés à travers le monde. En réunissant d’émouvants témoignages, elle nous fait entrer au cœur de cette génération de Juifs, souvent enfants de la nomenklatura communiste, ignorant pour la plupart leur judéité et le passé de leurs parents. »

Entre 1968 et 1972, plusieurs milliers de personnes quitteront leur pays, leur patrie, abandonnant leur foyer, leurs vies, leur identité pour tout reconstruire dans un ailleurs parce qu’aucune autre option ne paraissait envisageable. Dans ce livre aussi passionnant qu’émouvant, Agata Tuszyńska donne la parole pour aborder différents aspects biographiques de témoins de ces années. Témoins d’un exil mais également d’une histoire familiale difficilement transmise, dont les affaires personnelles sont à la fois ce qu’ils n’ont pu emmener avec eux et ce qu’ils portent en eux.

D’une photographie montrant le départ d’un jeune homme, sur le quai de la gare Gdański de Varsovie, d’autres histoires se mêlent. Des amis d’enfance racontent comment ils ont vécu la Pologne des années 1960 puis l’exil, comment ils ont reconstruit un quotidien, comment ils se souviennent. Car si la mémoire n’est pas toujours exacte, elle témoigne d’une émotion, d’un impact sur la personne, d’une vérité pour l’intime. Beaucoup de la bande sont partis, peu sont restés. Voici la façon dont ils se rappellent une enfance, une adolescence, le point de bascule de mars 1968, ce qui a suivi.

Le texte, découpé en trois grandes parties est un maillage de témoignages qui se répondent. Un dialogue reconstitué comme lors d’une soirée de retrouvailles entre amis. Le commun qui a bouleversé leur vie reste intact : l’antisémitisme et l’exil (le leur ou celui de leurs amis).

De la découverte du judaïsme et de l’histoire récente au cours de leurs jeunes années jusqu’à la transmission d’un patrimoine familial auprès de leurs propres enfants, nés ailleurs, ce sont des parcours de vie différents, avec des similitudes, des complémentarités ou des oppositions qu’Agata Tuszyńska rassemble. Des souvenirs qui nous mènent du rire au larmes, en passant par l’indignation. J’ai été très émue par ce que chaque personne a choisi de partager, car même ce qui pourrait sembler être anodin n’est pas raconté par hasard.

Ils appartenaient à des familles intellectuelles aux idéaux socialistes après la guerre. Les idéaux ont été déçus, anéantis par la réalité. Des familles dans lesquelles le stigmate du passé planait sur le quotidien, sur l’arbre généalogique, sur les traditions, sur la pratique religieuse, sur les langues utilisées par les parents mais pas par les enfants. Le passé comme un secret, le présent comme une menace.

J’ai été particulièrement marquée par cette découverte des secrets familiaux, des blessures impossibles à cicatriser, par l’importance d’entretenir ce que personne ne pourra leur prendre, par la violence du mois de mars 1968, par les conditions de départ ou de non-départ, mais aussi par la douleur de la langue à l’étranger, par la rupture avec la Pologne et, pour certains, le besoin de transmission à la troisième génération, de revenir sur les pas du passé familial.

Riche et dense, passionnant et déchirant, je ne veux pas rentrer plus dans le détail car la plus belle façon de découvrir ce livre et tous les points qu’il explore est de le lire (mais aussi car je pourrais passer des heures à revenir sur chaque point). Sa lecture peut se faire de plusieurs façons : linéaire et en reprenant le parcours de chaque personne. Je ne peux que vous inviter à découvrir ce livre qui appelle à la vigilance et témoigne d’une diaspora oubliée. Un coup de cœur historique et sociologique.

Je tiens à remercier chaleureusement Gilles Rozier et les éditions de l’Antilope pour la confiance qu’ils m’ont accordée.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : La viduité


 

Et vous, connaissez-vous les éditions de l’Antilope et leurs belles publications ?

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❤ « Les neiges bleues » de Piotr Bednarski (Le Livre de Poche, 2008)

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Quelle émotion à la lecture de ce récit autobiographique ! Piotr Bednarski nous emmène dans sa mémoire, dans son enfance, il retrouve ce regard plein d’espoir et en même temps sans ignorance de la réalité. Une lecture qui touche au cœur et qui interroge le mal qui ronge l’humanité.

Quatrième de couverture : « Au cœur du système répressif soviétique des années 1940, dans l’antichambre du goulag, quelque part en Sibérie, un petit garçon de huit ans tente de conserver cette joie de vivre propre à l’enfance. Malgré les morts, les disparitions, les emprisonnements, le jeune Petia, condamné à devenir adulte avant d’avoir dix ans, va survivre grâce à la foi, mais surtout grâce à la poésie. Un récit autobiographique bouleversant. »

Le père de l’auteur est considéré comme ennemi du système soviétique en tant que militaire polonais, il est là-bas, un peu plus loin, au goulag. Le reste de la famille est considérée comme une sous-population, elle n’a plus de droit et doit rester dans un village de Sibérie sous la surveillance de membres du Parti. Un pas de travers, un mot de travers et c’est la menace du goulag qui se pose sur eux. Et, bien sûr, le froid et la faim qui mordent et tiraillent au quotidien dans cette région où les conditions de vie sont extrêmes.

Dans ce contexte, le jeune Petia va nous parler du quotidien. Chaque chapitre concerne un souvenir et les chapitre créent un maillage de cette période de sa vie, avec ses petites chances et ses grands malheurs. Il nous parle de sa mère, dont la grande beauté sera à la fois sa protection et sa condamnation, de son père, ce fantôme fier et source de fierté, de ses amis, des hommes au grand coeur qui sont passés dans sa vie, de sa grand-mère perdue sur la route puis retrouvée, mais tout le temps, dans chaque chapitre, de l’influence et de l’impact des membres du Parti qui assombrissent les instants, qui menacent au nom de Staline comme au nom de leur intérêt personnel.

Cette autobiographie est aussi emprunte de foi, cette foi transmise par sa mère et qui donnera du courage au jeune garçon et à ses amis. Cette foi comme une lumière dans l’obscurité, qui bénit les opprimés et qui parle au cœur du lecteur qu’il soit croyant ou non car elle est portée dans ce qu’elle a de plus humain : l’amour des autres.

Une magnifique découverte emprunte d’un immense goût de vivre, parfois un peu humide de larmes, mais qui gonfle notre humanité. J’ai déjà la suite dans ma bibliothèque, Un goût de sel, qui sera lu sans tarder.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Des livres et des films


 

Et vous, quel témoignage ou roman sur la déportation en Sibérie recommanderiez-vous ?

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« Primo Levi : non à l’oubli » de Daniele Aristarco et Stéphanie Vailati (Actes Sud junior, 2019)

Pour l’anniversaire des 100 ans de la naissance de Primo Levi (31 juillet), il y a des chances que plusieurs livres soient chroniqués sur le blog cette année. Cette parution ne pouvait que trouver sa place dans ma bibliothèque, non seulement pour son sujet mais aussi pour sa collection Ceux qui ont dit non, que j’apprécie beaucoup.


Quatrième de couverture : « Dans les années 1980, au moment où certains nient l’extermination des Juifs dans les chambres à gaz, Primo Levi rencontre Vittorio, 11 ans. Le jeune garçon en veut terriblement à son grand-père de refuser de raconter son passé. Primo Levi décide de l’aider à exhumer le secret ainsi enfoui. Quarante ans après avoir témoigné de son expérience concentrationnaire, il comprend qu’il n’en a pas encore fini avec le récit de la Shoah. Lui qui fut déporté à Auschwitz à 24 ans, et écrivit le témoignage le plus implacable sur l’horreur concentrationnaire sait que la mémoire doit plus que jamais être entretenue. Il s’y engage corps et âme. »


Voilà un récit de fiction qui nous invite à suivre Primo Levi qui va apprendre à connaître un garçon, Vittorio. Ce dernier a beaucoup de questions suite à la lecture de son livre Si c’est un homme. Des questions, pas forcément sur l’histoire du survivant mais plutôt sur ce que son grand-père – qui refuse de parler – a bien pu faire pendant la guerre.

Nous sommes en 1983, Klaus Barbie est emprisonné à Lyon, les pensées attribuées à Primo Levi sont alors : ils sont encore parmi nous, la justice doit encore être rendue et il ne faut jamais oublier. Va alors commencer un travail entre l’homme et le garçon pour trouver des indices dans un premier temps, puis pour faire parler le grand-père.

Ce roman nous emmène sur les chemins de la mémoire, de la justice et de la transmission pour que l’oubli ne s’installe jamais parmi les hommes. La personnalité de Primo Levi demande de ne jamais oublier les victimes de la Shoah, les auteurs rappellent également en fin d’ouvrage d’autres personnalités qui ont également refusé l’oubli : Serge et Beate Klarsfeld (auxquels je souhaite personnellement associer Ita-Rosa Halaunbrenner et Fortunée Benguigui dans le cas de la traque de Klaus Barbie), les mères de la place de Mai, Ceija Stojka, Jean Hatzfeld et tous les témoins directs d’expériences traumatiques.

Même si le livre rappelle des faits difficiles, il reste abordable par de jeunes lecteurs à partir de 12 ans. Les auteurs ont réussi à rendre vivant et parfois léger ce récit, notamment grâce au personnage de Vittorio qui séduit par son culot et son besoin de savoir.

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Et vous, est-ce une collection pour la jeunesse qui vous intéresse ?

👁 « Tiananmen 1989-2019 : hommages et récits » Collectif (Phébus, 2019)

Étant donné le thème de lecture de ce mois, l’actualité des commémorations (sauf en Chine) et les actualités éditoriales, ce livre a tout naturellement trouvé sa place dans ma PAL de printemps. Pluriel et riche, il propose différents points de vues – réels ou raccrochés à la fiction historique, européens ou chinois – pour nous raconter Tiananmen trente ans après le massacre.


Quatrième de couverture : « Trente après les massacres de la place Tiananmen, des auteurs chinois et français utilisent les armes de la fiction pour mieux approcher ce drame, et sa place dans notre mémoire collective. Des photographies inédites, prises sur place par Vincent Hein en 1989, scandent leurs textes.

Bei Dao – Aodren Buart – Brigitte Duzan – Stéphane Fière – Vincent Hein – Sébastien Lapaque – Liu Xiaobo – Michaël Ping – Alain Sevestre – Arnaud Viviant – Xue Yiwei »


Je sais qu’avec les recueils de textes je n’arrive jamais à m’imprégner de tous les styles et de tous les positionnements narratifs. Ce livre ne fait pas exception. Cependant, dans chaque texte l’émotion est palpable malgré le passage des années. L’injustice ne passe pas. L’injustice perdure. Les photographies de Vincent Hein rythment les chapitres et sont très touchantes. Lorsqu’un événement se passe dans un contexte de censure d’État, il est toujours très émouvant d’en découvrir des traces et des témoignages inédits. Les regards, observez les regards sur ces photographies. Ils expriment la conviction, parfois le doute aidé par la fatigue, mais toujours la vie d’hommes et de femmes prêts à se tenir face à la dictature pour obtenir plus de liberté et de démocratie.

Ce livre rassemble onze textes inédits ou mémoriels (je pense notamment au poème de Liu Xiaobo de 1992) pour montrer différents points de vue qui convergent cependant vers la même direction : l’amnésie d’État, les victimes non commémorées et oubliées du pays et de ses dirigeants, la démocratie toujours en attente et qui fera à nouveau gronder dans les rues et sur les places. Ce livre est un acte de mémoire en même temps qu’il est un acte militant pour l’avancée des droits de l’homme en Chine. Son point fort est qu’il rassemble des textes de connaisseurs occidentaux mais aussi chinois. Comment parler de la Chine sans leur donner la parole ? Cette parole qui peut, en plus, coûter très cher.

Je ne peux pas dire que c’est un livre que j’ai aimé ou pas aimé. Il se range dans une autre catégorie : ai-je appris ou n’ai-je pas appris ? J’ai sacrément appris, je peux vous l’assurer ! Ce livre apporte des pistes d’approfondissement très variées et permet de mieux situer certains événements de l’histoire chinoise du point de vue des populations notamment. J’ai par exemple été particulièrement bouleversée par le récit Le dauphin qui a refusé de partir de Xue Yiwei qui décrit un épisode de répression sur des familles entières lors de la Révolution culturelle. Parler de cet événement antérieur au sujet du livre nous rappelle que les manifestations de 1989 ne viennent pas de nulle part.

Je positionne donc ce livre comme un objet littéraire très intéressant, ensemble de captures instantanées, qui est et sera à la source de nombreuses autres lectures. J’aurais gagné à être plus musclée avant de le lire, mais la lecture a malgré tout été relativement claire. Habituée des commémorations, ce livre peut s’imaginer comme des discours prononcés devant une foule qui aurait le droit de se rassembler. Derrière les orateurs, les photographies sont projetées.

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Et vous, quels livres des éditions Phébus recommandez-vous absolument de découvrir ?

👁 « Tiananmen 1989 : nos espoirs brisés » de Lun Zhang, Adrien Gombeaud et Ameziane (Seuil – Delcourt, 2019)

C’est parti aujourd’hui avec le premier article de la thématique de juin ! Et comment commencer par autre chose que par ce roman graphique qui vient s’intégrer à la journée de commémoration des 30 ans du massacre de la place Tiananmen ? Impossible d’en repousser la chronique, d’autant plus qu’il est absolument remarquable : aussi clair que documenté et issu du témoignage de Lun Zhang.


Quatrième de couverture : « 30 ans après 1989, le témoignage inédit d’un des leaders étudiants de l’occupation de la place Tiananmen à Pékin décrit comment se sont brisés les espoirs d’une génération et comment s’est façonnée la Chine contemporaine.

Voilà 30 ans, le 15 avril 1989, commence l’occupation de la place Tiananmen par les étudiants réclamant que la démocratie accompagne les réformes économiques. Le 4 juin, Deng Xiaoping envoie l’armée massacrer les étudiants rassemblés pacifiquement. Zhang Lun était en charge de l’intendance et du service d’ordre. Il livre pour la première fois son témoignage sur cet épisode crucial de l’histoire mondiale. »


Depuis une dizaine de jours je commence à lire sur la Chine pour préparer ce mois de juin que je souhaite lui consacrer. Honnêtement, je pense ne pas être la seule truite à ne pas comprendre grand chose à l’histoire de ce pays pourtant puissance mondiale. Ce roman graphique, s’il n’apporte pas de réponses à toutes les questions, traite avec beaucoup de clarté les événements s’étant déroulés d’avril à juin 1989. Nous nous familiarisons avec le contexte, avec les noms des personnes au pouvoir, avec les jeux politiques dramatiques. Et c’est pas rien !

J’ai beaucoup apprécié l’aspect témoignage et il faut dire que Lun Zhang était au coeur du mouvement étudiant. Il va permettre de comprendre la source et l’évolution des rassemblements, n’hésitant pas à rappeler qu’il s’agissait bien d’un mouvement pacifiste, non violent, que l’on perçoit parfois comme une révolution depuis notre regard européen. Il n’en était rien. Alors oui, certains points de vues étaient plus radicaux que d’autres, mais le fin mot reste le même : le gouvernement va instaurer la loi martiale et va massacrer et blesser des milliers de personnes. Il va aussi lancer une grande vague d’arrestations. Pourtant, à quelques jours près, le mouvement se serait résorbé.

Auujourd’hui, en Chine, le massacre de la nuit du 3 au 4 juin fait l’objet de la censure. Alors c’est à nous d’en parler pour que jamais cet acte ne tombe dans l’oubli, pour que la jeunesse assassinée, qui rêvait de démocratie, ne meure pas une seconde fois par notre indifférence. Si vous voulez découvrir cet épisode tragique de l’histoire mondiale, découvrez ce roman graphique. C’est une entrée parfaite sur le sujet, avec des illustrations intenses mais soutenables.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Pas de chronique trouvée pour le moment.


 

Et vous, quel livre sur cet événement conseilleriez-vous ?

« Le livre de Jessie : journal de guerre d’une famille coréenne » de Park Kun-Woong (Casterman, 2019)

C’est un fait : en Europe, nous avons quelques faiblesses concernant l’histoire contemporaine de l’Asie. Alors, quand des auteurs arrivent à proposer des livres clairs et abordables sur certains épisodes importants de ces pays, il vaut mieux de pas les laisser passer.


Quatrième de couverture : « Adapté du journal original rédigé par Yang Wu-Jo et sa femme Choi Seon-hwa pendant l’occupation japonaise de la Corée.

Le dessinateur coréen Park Kun Woong s’empare d’un témoignage très sensible sur l’occupation japonaise : un journal rédigé à quatre mains par un couple et commencé à la naissance de leur fille Jessie. Ce récit qui court sur plusieurs années et capte avec beaucoup de densité le quotidien familial en temps de guerre, est régulièrement comparé au Journal d’Anne Frank.

C’est aussi un récit de transmission, dans lequel des jeunes parents confient à leur fille leur combat pour l’indépendance, leur engagement pour un pays qu’ils sont obligés de fuir et retrouveront en 1945. »


Park Kun-Woong possède ce talent. Il sait trouver les récits et travailler leur adaptation pour qu’ils soient appréhendables sans forcément avoir beaucoup de connaissances historiques. Pas d’inquiétude, il s’occupe de tout et prend le temps de vous expliquer. J’adore cette notion de vulgarisation mêlée aux talents graphique et narratif, c’est vraiment important à mes yeux. C’était déjà le cas avec le magnifique Mémoires d’un frêne que je vous recommande chaudement.

La Corée est occupée par le Japon et nombre de coréens hostiles à cette occupation (qui implique répression et surveillance policière) se réfugient en Chine, opposant commun du Japon. C’est dans ce contexte que nous suivons la vie de Yang Woojo et Choi Sunhwa et de leur premier enfant, la petite Jessie.

Un journal qui décrit l’exil, la recherche de refuges, les raids aériens et les bombardements, la croissance de la petite Jessie qui se construit sur les ruines et dans la peur. L’enfant devient alors un refuge. Elle est la vie quand la mort s’empare du monde qui entoure les parents. Jour après jour, mois après mois, années après années, les parents de Jessie tiennent un journal pour lui dire leur amour. Nous comprenons l’utilité de ce rituel : ne pas perdre pied et laisser une trace, la preuve de leur amour si jamais ils venaient à disparaître.

La météo et l’attente deviennent des protagonistes à part entière dans le sens où ils vont rythmer le récit : la météo deviendra déclencheur de bombardements, l’attente la compagne de l’incertitude. Si les personnages principaux sont coréens, nous voyons également la vie du peuple chinois dans la guerre et son immense sens de l’accueil et de résilience. Face au malheur jamais ils ne se démoralisent ou ne baissent les bras.

Ce livre est un témoignage de guerre et d’enfance dans la guerre, de résistance et d’exil. Les graphismes sont absolument magnifiques et différents de ce que l’ont peut habituellement croiser dans ce domaine littéraire. Le récit et sa conclusion permettent également de comprendre en partie pourquoi la Corée est désormais séparée en deux entitées étatiques différentes. La famille des témoins, émigrée aux États-Unis, nous rappelle que la fin de la guerre n’est pas pour autant la fin de l’exil. La guerre de Corée ne tardera pas à faire rage dès 1950.

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Et vous, quel livre sur l’histoire de la Corée conseilleriez-vous ?

« Quelque part, le soleil brille encore » de Michael Gruenbaum et Todd Hasak-Lowy (Didier jeunesse, 2018)

« Quelque part, le soleil brille encore » de Michael Gruenbaum et Todd Hasak-Lowy (Didier jeunesse, 2018)

Il y a quelques semaines je m’étais lancée dans la lecture de l’extrait de ce livre, disponible en téléchargement sur le site de Didier jeunesse. Je dois dire que j’ai alors été complètement absorbée par ce roman issu du témoignage de Michael Gruenbaum. C’est donc avec une grande impatience que j’ai attendu sa parution.


Quatrième de couverture : « Prague, 1939. Misha a 10 ans et adore les après-midis au magasin de jouets avec son père. Mais quand les troupes allemandes envahissent la ville, les lois antisémites se multiplient, et l’insouciance de Misha vacille.

Avec sa famille, ils sont envoyés dans un ghetto puis déportés dans le camp de Terezin. C’est là que Misha se lie d’une amitié fraternelle avec quarante garçons.

Erich, Jan, Koko, Felix, Pavel… et surtout Franta, leur éducateur et mentor. Dans les coups durs comme lors de leurs parties de football, ils sont les Nesharim, unis à la vie, à la mort ! Mais avec le danger constant des convois « vers l’Est », Misha peut-il garder espoir ?

En collaboration avec l’auteur Todd Hasak-Lowy, Michael Gruenbaum partage son histoire bouleversante d’humanité et de fraternité. Son témoignage, ainsi que les nombreux documents et photographies originaux qui l’accompagnent, apportent une contribution essentielle à la littérature de l’Holocauste.

Quelque part, le soleil brille encorea reçu le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah et du C.N.L. »

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Le petit Misha vit à Prague avec ses parents et sa sœur. Un jour, les troupes nazies entrent dans la ville. De la fenêtre il regarde ce défilé militaire, qui l’impressionne, malgré l’interdiction de sa mère. Ce jour-là il voit un couple se jeter depuis un balcon d’en face et mourir. Ce couple, il ne le connait pas mais il va petit à petit comprendre son geste. Car les lois antisémites vont se succéder, se démultiplier jusqu’à envoyer les familles juives dans un quartier dont le juste nom est ghetto.

Son père sera arrêté et exécuté, lui et sa famille seront déportés à Theresienstadt, camp de concentration nazi installé en Tchécoslovaquie (aujourd’hui République Tchèque). Misha, qui aime les trains comme beaucoup d’enfants à l’époque, va connaître un voyage qui l’enfermera plusieurs années entre les murs de cette ancienne forteresse. Il sera alors séparé de sa mère et intégré à une chambre avec une quarantaine d’enfants : les Nesharim. Franta, leur éducateur, fera tout pour les protéger de la pleine réalité du lieu en organisation des cours, des lectures et surtout des entraînements de football.

Ce roman-témoignage est passionnant. Il revient sur un épisode de la Shoah en parlant d’un camp assez méconnu du grand public avec les yeux d’un enfant. Camp de transit, la famille de Misha réussira à échapper aux différents convois de déportation vers Auschwitz grâce à la détermination de la maman. La faim, le froid, les poux, les punaises, le travail des enfants, tout cela est abordé. Et plus, la visite tristement connue de la Croix-Rouge dans le camp, qui ne verra pas le subterfuge qui leur est préparé de toutes pièces.

Franta, l’éducateur, aura réussi à créer un univers d’enfants dans l’univers concentrationnaire étouffant de mort, mais Terezin reste un lieu où l’extermination par épuisement, maladie et malnutrition était un objectif pour les nazis dans le processus d’évacuation des Juifs de l’espace vital. Les rescapés d’Auschwitz arrivant à Terezin après la libération du 27 janvier 1945 marqueront l’enfant d’une nouvelle réalité. Il attendra ses amis, ils ne reviendront pas.

J’ai beaucoup aimé cette lecture et je l’ai trouvée à la fois complète et pertinente. Si le sujet n’est pas facile à aborder, je pense que ce livre, par son langage et son espace de protection, pourra convenir à des lecteurs à partir de 12-13 ans (l’idéal reste qu’ils aient des bases sur la Seconde Guerre mondiale et la Shoah). Un très beau livre qui donne sa place à la voix de l’enfance dans la guerre, aux traumatismes, sans utiliser la méthode de transmission par le choc.

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Et vous, avez-vous envie de découvrir ce témoignage ou un autre ?

 

« Nous étions seulement des enfants » de Rachel Jedinak (Fayard, 2018)

Par ce livre, Rachel Jedinak nous livre un témoignage extrêmement touchant. Il est également intéressant car il aborde beaucoup d’aspects de la Seconde Guerre mondiale avec les yeux d’une enfant : le rationnement, les lois antisémites de Vichy, le culte de la personnalité de Pétain (notamment dans les écoles), les rafles et les camps français, la déportation et l’espoir de voir revenir les absents.


Quatrième de couverture : « Pendant longtemps, pour se souvenir des nombreux enfants qui n’ont pas pu grandir, il n’y avait rien. Rien pour dire qu’ils avaient été tués parce que nés juifs, ni même pour dire qu’ils avaient vécu, qu’ils avaient ri, joué et pleuré… Comme s’ils n’avaient jamais été là.

Rachel Jedinak a survécu à la première rafle du Vél’d’Hiv, en juillet 1942. Ses voisins, ses cousines ou ses camarades de classes, eux, n’ont pas eu sa chance. Après s’être battue pendant des années pour faire apposer, dans les écoles, collèges et lycées, des plaques aux noms de ces élèves oubliés, elle leur rend ici un dernier hommage.

Dans ce récit, tendre et délicat, elle raconte les parties interminables d’osselets sur les trottoirs, puis les camarades de classe qu’on regarde jouer dans le jardin public où l’on n’a plus le droit d’entrer. Et enfin, les traques, les rafles, les petits qui hurlent de chaud dans la Bellevilloise puis la fuite. Rachel Jedinak nous dit finalement la guerre de la plus universelle des langues : celle des enfants.

Rachel Jedinak a 84 ans. Elle préside le comité Tlemcen qui, depuis plus de vingt ans, se bat pour le souvenir des enfants disparus. »


Le témoignage c’est cela : toucher le cœur mais aussi planter des graines dans l’esprit pour que l’inimaginable ne devienne plus réalité, pour que le révisionnisme de trouve pas de prise.

Rachel a été une enfant en France durant la Seconde Guerre mondiale, une enfant qui, avec sa sœur Louise, réussira à échapper à l’internement suite à deux rafles : celle des 16 et 17 juillet 1942 et une en hiver 1943. Mais de ces rafles, leur mère restera victime et connaîtra la déportation. Pas de papa pour les protéger non plus, car même s’il revint de la drôle de guerre, il sera peu après arrêté et interné dans un camp du Loiret. Un camp de transit, avant de partir à l’Est, en déportation.

Les deux enfants seront protégées par leurs grands-parents mais aussi par des maîtresses qui les auront maternées et auront réussi à les cacher parfois à l’école. Mais du port douloureux de l’étoile jaune au retour espéré des parents qui n’arrivera pas, ce sont les pensées abîmées d’une petite fille que nous suivons. Des pensées qui n’oublient pas le douloureux geste d’amour d’une mère que les années auront permis de comprendre, des pensées qui n’oublient pas non plus que ce sont des policiers français qui ont sorti hommes, femmes, enfants et personnes âgées de leurs lits pour les envoyer à la mort. Des pensées qui n’oublient enfin pas la bonté d’autres personnes, dont l’acte de résistance s’est traduit par la protection.

Rachel Jedinak est présidente du comité Tlemcen qui, depuis de nombreuses années, travaille à maintenir la mémoire des enfants déportés et exterminés, en apposant sur les façades des écoles de la région parisienne des plaques avec leurs noms. Les générations suivantes ne pourront ignorer.

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Et vous, lisez-vous des témoignages et souhaitez-vous en conseiller ?

👁 « La question » d’Henri Alleg (Éditions de Minuit, 1958 réed. 2000)

Difficile de traiter un sujet comme la guerre d’Algérie sans lire un livre traitant de la torture. Difficile de lire sur la torture sans lire La question d’Henri Alleg, qui fut l’un des premiers témoignages de cette pratique d’interrogatoire.


Quatrième de couverture : « La première édition de La question d’Henri Alleg fut achevée d’imprimer le 12 février 1958. Des journaux qui avaient signalé l’importance du texte furent saisis. Quatre semaines plus tard, le jeudi 27 mars 1958 dans l’après-midi, les hommes du commissaire divisionnaire Mathieu, agissant sur commission rogatoire du commandant Giraud, juge d’instruction auprès du tribunal des forces armées de Paris, saisirent une partie de la septième réédition de La question. Le récit d’Alleg a été perçu aussitôt comme emblématique par sa brièveté même, son style nu, sa sécheresse de procès-verbal qui dénonçait nommément les tortionnaires sous des initiales qui ne trompaient personne. Sa tension interne de cri maîtrisé a rendu celui-ci d’autant plus insupportable : l’horreur était dite sur le ton des classiques. La question fut une météorite dont l’impact fit tressaillir des consciences bien au-delà des chers professeurs, des intellectuels et des militants. A l’instar de J’accuse, ce livre minuscule a cheminé longtemps. »


Malgré son interdication de publication, ce livre connaîtra un grand succès grâce aux voies de diffusion non officielles. Henri Alleg est arrêté et torturé en 1957. Il était alors directeur du journal quotidien Alger Républicain, interdit de publication en 1955, et publiait dans L’Humanité. Favorable à l’indépendance algérienne, il sera transféré au centre de tri d’El Biar, avant d’être envoyé dans un camp. C’est ce moment de détention qui est relaté dans La question.

La question des bourreaux rythme les coups et les sévices infligés à Henri Alleg. Ils sont physiques mais aussi psychologiques. Et l’on oublie souvent ces blessures car elles ne se voient pas et sont difficiles à prouver. Face aux descriptions précises nous prenons des coups de massue. Quand cela va-t-il s’arrêter ? Le doute plane toujours et les bourreaux reviennent à la charge. Les réponses ne viennent pas, c’est la famille que l’on menace. La torture est devenue une routine pour ceux qui la pratiquent et l’on découvre avec terreur les commentaires de certains hommes assistant à la scène, elle peut aussi devenir un divertissement, à l’instar d’un moment sportif. Effroyable.

Ce témoignage, écrit immédiatement après sa détention à El Biar, existe pour que les actes ne tombent pas dans l’oubli, pour contrer l’impunité, de mise à l’époque, et pour que la négation des droits de l’homme et de la dignité humaine ne reste pas sans réponse.

Ce livre est la réponse à la question, mais la réponse n’est peut-être pas du goût des bourreaux. En tout cas, elle donnera des pistes sur l’assassinat de Maurice Audin, lui aussi passé par ce centre de tri.

Une claque historique et humaine.

Je tiens cependant à souligner aussi l’existence de personnes qui refusèrent la pratique de la torture au sein de l’armée, à l’image du général Jacques Pâris de Bollardière. Que son engagement ne soit pas oublié.

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Et vous, est-ce un livre que vous voudriez découvrir ?

« Primo Levi » de Matteo Mastragostino et Alessandro Ranghiasci (Steinkis, 2017)

Les éditions Steinkis publient régulièrement des romans graphiques sur le thème de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah. J’avais vu passer ce titre en septembre dernier sans me décider à l’acheter. Une collègue ma l’a remis en mémoire et, le croisant en librairie, je me suis dit pourquoi pas ?


Quatrième de couverture : « Vous savez, les enfants, quand j’avais votre âge, j’aimais beaucoup les chiffres… Mais je ne pouvais pas imaginer que j’allais en porter six sur le bras pendant toute ma vie.

Quelques mois avant sa mort, Primo Levi rencontre les élèves d’une école primaire de Turin, celle-là même qu’il a fréquentée enfant. Comme il l’a fait sa vie durant, il témoigne auprès d’eux de ce qu’il a vécu. Avec une douce fermeté, il leur parle de l’Holocauste, leur raconte comment il a réussi à survivre à l’enfer d’Auschwitz. Question après question, les élèves ouvrent les yeux sur cette terrible page de l’histoire du XXe siècle. »


Ce qui me faisait initialement hésiter était le contexte de l’histoire imaginé : une rencontre avec des élèves. Je suis toujours un peu frileuse quand l’imaginaire se mêle au témoignage. En parcourant ce livre et en lisant les intentions de l’auteur, mon point de vue a évolué. Si le témoignage dans une classe avec des élèves italiens n’est en effet pas réel, le témoignage en lui-même provient de nombreuses traces laissées par Primo Levi ainsi que par des personnes l’ayant connu. Le livre est donc bien porteur d’une mémoire documentée.

Si Primo Levi a fait partie d’un groupe de résistance (mal organisé, vite démantelé par la police fasciste) c’est surtout son expérience des camps qui marque le lecteur. Les dessins sont plus précis qu’il n’y paraît et ont une force incroyable. Nous sommes amenés à croiser quelques moments d’humanité dans un enfer sur terre, la lutte des déportés pour leur survie, pour conserver l’espoir de vivre un jour de plus, quand autour d’eux d’autres sont sélectionnés pour ne plus être.

L’espoir, c’est ce qui manquera à Primo Levi après la libération des camps et son retour au pays. Croire en demain n’est plus aussi naturel après avoir vécu Auschwitz. Croire en l’homme et en l’avancée du monde est devenu difficile.

Le récit est construit par un va-et-viens entre les souvenirs du protagoniste principal et les interventions des élèves qui le ramènent au présent, dans la classe. Ces réactions sont aussi des données importantes de l’histoire car les questions et remarques d’enfants expriment une incompréhension du processus génocidaire nazi. Comment leur reprocher de ne pas comprendre l’incompréhensible ? Cependant, il faut donner des réponses et faire comprendre un minimum les différentes situations rencontrées. Avoir une arme ne signifie pas automatiquement être capable d’appuyer sur la gachette pour se défendre, se rebeller n’est en aucun cas facile dans un camp d’extermination qui vous prive de toute force. Nous ne sommes pas dans un film d’action, nous sommes dans une réalité passée. Cette réalité était organisée et mise en oeuvre pour que la chance y ait le moins de place possible.

« Chaque jour qui passe, nous sommes de moins en moins nombreux à porter le poids de la mémoire d’Auschwitz. La douleur du souvenir ne s’atténue pas, c’est une blessure qui ne cicatrisera jamais. […] Aujourd’hui encore, ce que nous craignons le plus, c’est de ne pas être crus, que tout soit oublié. »

À travers les lignes c’est également l’acte de témoigner qui est exploré. Raconter le passé c’est aussi le revivre, c’est retourner dans ce que nous voudrions ne jamais avoir vécu. Témoigner est un acte difficile, que chaque témoin vit à sa façon mais qui n’est jamais anodin. Je trouve ce message important, car je ne supporte plus les élèves bayant aux corneilles, impassibles devant les rescapés, je ne supporte plus d’apprendre qu’un survivant n’a plus la force de témoigner devant des classes qui ne veulent rien entendre.

Ce roman graphique est un support fort pour aborder le sujet de la Shoah avec des adolescents, je le recommande chaudement !

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Et vous, un témoignage de la Shoah vous a-t-il marqué ?