❤ « Ce qui nous sépare » d’Hélène Aldeguer (Futuropolis, 2020)

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Voilà un roman graphique nécessaire, bénéfique ! Un travail qui nous oblige à regarder en face le racisme malheureusement ordinaire qui peuple notre quotidien, une oeuvre qui nous appelle à voir et à ne plus laisser passer les remarques naïves qui couvrent d’autres idées.

Présentation de l’éditeur : « Après avoir raconté la désillusion des jeunes Tunisiens dans leur pays en 2013, deux ans après le printemps arabe, Hélène Aldeguer raconte le quotidien de Bilal, un jeune Tunisien venu à Paris afin de poursuivre ses études grâce à une bourse au mérite, et terminer son master d’histoire contemporaine.

Si Bilal découvre une vie pleine de possibilités, son statut d’homme arabe le rattrape dans une société française en crise identitaire. Ses fantasmes d’une Europe de tous les possibles se heurtent alors au racisme et aux préjugés.

Un récit très actuel et nécessaire, sur notre société et sur le déracinement intérieur de ces jeunes venus en France et qui sont accueillis bien différemment selon leurs origines… »

Bilal vit à Paris. Il a reçu un bourse pour venir y étudier. Une chance exceptionnelle qui implique aussi des sacrifices alors que la Tunisie est secouée et qu’il est séparé de sa famille. Une chance si exceptionnelle que sa soeur ne pourra sûrement jamais y prétendre. Bilal est conscient de cette chance mais il est aussi rongé par la culpabilité de celui qui est parti et qui vit en sécurité, il se sent lâche, impuissant.

Il y a aussi Léa, sa petite amie. Et les amis de Léa. Dès qu’ils se retrouvent quelques remarques fusent, l’air de rien, l’air tout d’un coup lourd. Ici, le racisme s’exprime au détour de conversations innocentes, il frappe sans prévenir et l’auteure nous montre des situations que nous avons déjà tous rencontrées, des situations qu’il faut tenter de ne plus laisser se dérouler sans réagir. Le choix des mots, les préjugés, les raccourcis, Hélène Aldeguer nous montre en face les situations dans lesquelles des personnes sont stigmatisées en fonction de leurs origines. C’est absolument remarquable d’efficacité !

En parallèle de ces situations, l’actualité est abordée à juste titre. L’auteure rappelle à chaque lecteur•trice que les personnes mortes noyées dans la Méditerranée sont des frères, des soeurs, des cousins, des enfants, des parents qui ont eu l’espoir d’un ailleurs. Ils ne sont pas des chiffres devant lesquels nous détournons le regard.

Visuellement magnifique, aux couleurs douces et aux formes rondes qui tranchent avec la dureté du propos, je vous conseille chaudement cet album qui trouvera autant sa place dans une bibliothèque personnelle que dans un CDI. Attention, coup de cœur ! Je lirai donc d’ici peu le précédent roman graphique de l’auteure : Après le printemps : une jeunesse tunisienne.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Pas de chronique trouvée pour le moment.


 

Et vous, quelle bande dessinée ou quel roman graphique dénonçant le racisme en France conseilleriez-vous ?

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🌩️ « La danse de la méduse » de Stefanie Höfler (Hachette Romans, 2018)

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J’ai lu ce roman adolescent il y a peu de temps et je dois avouer qu’il n’a pas laissé beaucoup de marques dans ma mémoire si ce n’est de l’agacement. Un profond agacement. Voulant déconstruire des stéréotypes et dénoncer des dicriminations, il me semble qu’il n’a pas atteint son objectif.

Quatrième de couverture : « Sera, 14  ans, est la plus jolie fille de sa classe et a quantité d’amies et d’admirateurs. Nik, 14  ans, est  seul, isolé, souvent victime de moqueries et de farces douteuses, parce qu’il est trop gros. Les cours d’éducation physique, le football ou la piscine, sont sa hantise car son rapport à l’espace est difficile. Il est lourd, maladroit et emprunté.  Sera est populaire, Nik n’a que deux amis. Petit à petit, tous deux s’apprivoisent. Sera est déroutée par ce garçon trop gros à l’imagination fertile, troublée aussi par ses jolies fossettes et ses yeux verts. Nik est fasciné par cette jolie fille sensible, et, en dépit de sa corpulence, se sent devenir plus léger… »

Deux stéréotypes principaux se confrontent ici : la jolie fille populaire que l’on voudrait enfermer dans son rôle esthétique et de copine de rêve pour les garçons ; le garçon gros tantôt que l’on invisibilise, tantôt que l’on harcèle (car il ne s’agit pas de farces douteuses comme le dit le résumé mais bien d’un acharnement extrêmement dangereux). Ces deux adolescents vont être amenés à apprendre à se connaître et à s’apprécier, à faire bouger des lignes qu’ils pensaient figées. Sur le papier, ça me plaît, dans le texte, j’émets des réserves.

Car, si Sera a récemment été émue par le sort de Nik au collège, elle va commencer à le voir davantage quand il la sortira des griffes d’un ado qui n’a aucune connaissance quant à la notion de consentement (sujet intéressant que je souligne). S’en suit la découverte d’un garçon à l’imaginaire débordant, original, sensible, poétique et porté sur l’auto-dérision (évidemment). L’air de rien, je commence sérieusement à me poser des questions. Il faut ensuite expliquer pourquoi il est gros. Et là, il faut une raison familiale assez solide, il faut que le poids vienne d’un traumatisme. Je vous accorde le fait que ça puisse être une cause (parmi d’autres très nombreuses), mais ce qui me dérange profondément c’est le fait que l’auteure se sente obligée de justifier le surpoids en faisant, au passage, verser quelques larmes.

Très franchement, je n’arrive pas à être d’accord. A mes yeux, c’est un traitement justement stéréotypé du personnage de Nik. Bien sûr qu’il est attachant et touchant, mais est-ce que la grossophobie devient plus injuste quand elle est dirigée vers une personne adorable comme Nik ? Faut-il un passé familial traumatique pour mieux faire accepter un poids toujours mal admis en société ? Faut-il le justifier, tout simplement ? Faut-il avoir un caractère original pour le faire oublier ? Faut-il, finalement, prouver quoi que ce soit pour légitimer sa place parmi les autres ? Comme si la victime devait en plus rendre des comptes.

Parmi le traitement maladroit de la thématique, certains aspects m’ont davantage convaincue, notamment le fait d’enfermer une adolescente dans la case de sa beauté, le soutien silencieux mais complice d’autres élèves de la classe face aux situations de harcèlement, la peur et le courage de se désolidariser d’un groupe, la responsabilité des institutions éducatives (même si, en l’occurence, c’était un poil caricatural). J’ai enfin apprécié le procédé narratif qui alterne à chaque chapitre les points de vue de Sera et de Nik, rendant les propos plus personnels ; et, malgré tout, les interrogations qui entourent un premier amour quand on manque de confiance en soi.

En conclusion, je ne pense pas que les regards sur les poids puissent évoluer en inscrivant d’autres clichés qui font appel à la pitié ou qui figent l’idée que gros = gentil au cœur d’or. La question n’est pas de savoir si telle personne est sympa ou pas, en fait. La question c’est que le poids, comme nombre d’autres critères physiques (pour ne rester que sur ce sujet), n’a pas à être source de jugements, de violences, de dénigrements, de mépris, de moqueries, de harcèlements oculaire ou scolaire, de mise au rebut de la société. Ce poids qui devient une prison par les injonctions d’une société du paraître (qui n’est pas être) dont nous nous faisons parfois les complices.

Vous l’aurez compris, je ne me sens pas de vous recommander cette lecture, mais n’hésitez pas à aller lire d’autres chroniques sur ce livre car il semblerait que je sois la plus remontée à son sujet.

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Et vous, quel roman adoré par beaucoup de lecteurs•trices a fait exploser votre tension artérielle ?

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« Renversante » de Florence Hinckel, illustré par Chlotilde Delacroix (L’École des Loisirs, 2019)

L’idée d’inverser les situations est à mes yeux excellente, mais je n’ai pas toujours réussi à faire cette gymnastique confortablement. Bien entendu, j’ai compris les différentes situations, j’ai saisi les aspects discriminatoires dénoncés (pour les connaître et en avoir vécu), mais je suis un peu passée à côté du plaisir de cette lecture.


Quatrième de couverture : « Tout va bien pour Léa ! À l’école, elle aime jouer au foot dans la cour avec ses amies. Elle est naturellement douée en maths, comme le sont souvent les filles. Elle sait déjà qu’elle est promise à une brillante carrière, de chirurgienne, huissière ou, pourquoi pas, ministresse ! Quel que soit son choix, elle n’aura pas à s’occuper de ses enfants, puisque c’est leur père qui s’en chargera. Les hommes sont naturellement faits pour ça, non ? C’est comme ça ! On n’y peut rien ! a tendance à penser Léa. Mais son père et son frère, Tom, vont la pousser à remettre en question l’ordre établi… »


Léa, à la demande de son père, va écrire une réflexion sur le monde dans lequel elle vit et le sexisme qu’elle constate, elle qui est une femme et qui, ici, est sociétalement mieux considérée que les hommes. De situations malheureusement habituelles, Florence Hinckel va, en renversant les codes, mettre en exergue leur absurdité et parfois même leur violence. Les situations sont variées, montrent un quotidien parfois encore coincé dans les règles ancestrales machistes, dans des stéréotypes. Je pense que de nombreux jeunes lecteurs/rices pourront (déjà) retrouver des situations qu’ils ont observées ou vécues.

Je me demande si la lecture est bien fluide du début à la fin et pas confusante parfois (je pense notamment à la frise chronologique). Je n’ai aucun doute concernant la capacité de second degré de la plupart des lecteurs, mais j’ai parfois eu le sentiment que certains passages étaient plus difficiles à renverser que d’autres. Par ailleurs, je pense qu’il serait intéressant aussi de pouvoir explorer les malaises d’hommes vis-à-vis de la masculinité imposée par la société ainsi que les pressions  sociales elles-même présentes entre femmes et entre hommes, car il y en a plus qu’on pourrait le croire (il y a quelques pistes dans ce livre). Mais dans ce cas l’inversion a, je pense, ses limites.

Étant féministe par nécessité mais humaniste par conviction, j’ai apprécié que l’inversion – dans ce qu’elle a de fictionnel – montre qu’aucun des deux sexes ne peut être supérieur à l’autre. Qu’il est aussi absurde que l’un ou l’autre domine.

Ce livre reste intéressant et si je n’y ai pas été particulièrement sensible, je suis sûre qu’il peut montrer à de jeunes filles et de jeunes garçons ce qui cloche dans une société qui maintient certaines discriminations : chaque génération fait avancer la question. Je suis aussi convaincue qu’il peut être une très bonne porte d’entrée pour discuter de sexisme au sein du cocon familial et entre amis.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Je tu lisLa demoiselle aux cerfs • Violette Victoria • Livres de Folavril • Chez Mirabilia• Bookscritics • Muffins and books • Les mots de la fin • Bold readings • Les mots chocolat • Creezzy • La bibliothèque de Noukette • Livresse • D’une berge à l’autreLes billets de Fanny


 

Et vous, quel livre jeunesse sur le sexisme recommanderiez-vous ?

❤ 👁 « Le mari de mon frère – Tome 1 » de Gengoroh Tagame (Akata, 2016)

Les actualités sont d’une tristesse affligeante. Le 17 mai portait avec lui la journée mondiale contre l’homophobie et la transphobie et a mis en lumière une augmentation significative des agressions et attaques homophobes recensées par rapport à 2017. Les coups blessent, les mots aussi, la bêtise s’enlise.

Je ne suis pas en avance mais mieux vaut publier un peu plus tard que prévu que de ne rien publier. C’est pourquoi j’ai choisi ce manga qui m’a énormément émue et en même temps beaucoup fait rire. C’est selon moi la force de ce récit de Gengoroh Tagame, en plus de son sens de la pédagogie.


Quatrième de couverture : « Yaichi élève seul sa fille. Mais un jour, son quotidien va être perturbé… Perturbé par l’arrivée de Mike Flanagan dans sa vie. Ce Canadien n’est autre que le mari de son frère jumeau… Suite au décès de ce dernier, Mike est venu au Japon, pour réaliser un voyage identitaire dans la patrie de l’homme qu’il aimait. Yaichi n’a alors pas d’autre choix que d’accueillir chez lui ce beau-frère homosexuel, vis-à-vis de qui il ne sait pas comment il doit se comporter. Mais ne dit-on pas que la vérité sort de la bouche des enfants ? Peut-être que Kana, avec son regard de petite fille, saura lui donner les bonnes réponses… »


L’histoire se construit autour de quatre personnages : deux hommes et une enfant ; un être aimé décédé récemment que nous découvrons à travers les souvenirs des deux hommes. Mike était son mari, au Canada. Yaichi était son frère jumeau. Le premier l’a connu jusqu’à la fin, le second l’a connu au début de sa vie mais a ensuite perdu le contact. La jeune Kana, elle, n’a jamais connu cet oncle qui aujourd’hui vient, d’une certaine manière, animer leur existence à tous.

Quand Mike arrive au Japon, il va trouver un foyer dans celui de Yaichi et de sa fille. Entre différences de caractères, différences de cultures et préjugés, un quotidien un peu mal à l’aise va s’installer. Mais c’est sans compter l’innocence, la curiosité et la spontanéité de Kana, qui va permettre de briser, petit à petit, les a priori. Car à son age, Kana n’a pas conscience du poids de la société et des normes qu’elle impose, elle vit sa vie d’enfant et pose des questions à cet oncle qu’elle adore déjà, tout simplement.

Si l’on pense, adulte, que les questions ne doivent pas être posées au risque de paraître bêtes, les enfants osent tout et ils sont alors les plus sages. Poser des questions sur ce que nous ne comprenons pas, car nous ne le vivons pas, c’est bien la plus simple des manières de comprendre l’autre – ou du moins d’essayer, ce qui relève déjà de l’exploit pour certains.

Ce mélange d’une histoire de deuil amoureux, de famille décomposée et d’ouverture d’esprit, voilà une bien belle recette pour un manga réussi. Croisons les doigts pour qu’il soit lu par le plus grand nombre et que les statistiques de la haine, pour une fois, reculent.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Hanae part en livreCats & BooksLes explorations de LoupitChronicroqueuse de LivresLectures d’ALa Bibliothèque de JujuLa Bibliothèque de MahoLivre est-ce de la nuitJukebox CornerLa Ménagerie Du LivreGang of OtakettesNina a luLes écrits de Julie • De la plume au cliclmreverLes tribulations d’une bibliothécaire


 

Et vous, est-ce aussi une série qui vous a plue ?

❤ 👁 « Alpha : Abidjan – Gare du Nord » de Bessora et Barroux (Gallimard, 2014)

Impossible pour moi de faire un focus sur l’oeuvre de Barroux sans parler de ce roman graphique que j’ai adoré. Il faut des livres comme celui-ci pour porter des voix que l’on n’entend pas. Il faut des livres comme celui-ci, qui ont un discours qui déconstruit les préjugés et les stéréotypes.


Quatrième de couverture : « Alpha vit seul à Abidjan depuis que sa femme et son fils sont partis sans visa pour Paris, Gare du Nord. La rage au cœur, il décide de tout quitter pour les retrouver. C’est toujours mieux que de pourrir sur place. Plusieurs trajets sont possibles, des années de voyage en perspective… Sur les interminables routes de poussière, l’aventure se construit au gré de ses rencontres, inoubliables. De passeurs malhonnêtes en routes désertiques, de camps de réfugiés en canots surchargés, envers et contre tout, Alpha garde le cap : Gare du Nord. »


Tout au long de la lecture – qui est en réalité une triste aventure – nous allons suivre Alpha. Il va quitter Abidjan pour rejoindre la Gare du Nord. Ce voyage, c’est le seul qui va lui permettre de retrouver sa famille qui a fait le même voyage de nombreux mois avant, sans jamais donner de nouvelles.

Les rencontres qu’Alpha va faire vont l’aider à tenir sur la route autant qu’elles vont l’atteindre. Au lecteur, elles sont de multiples facettes de la souffrance de chacun, des risques et des raisons de faire ce chemin mortel : physiquement et psychologiquement. Alpha nous raconte donc les étapes et le quotidiens de ces aventuriers de l’exil. Des aventuriers qui sont parfois des enfants, des aventuriers qui doivent faire toutes sortes d’activités pour gagner de l’argent et payer des passeurs. Des aventuriers dont le rêve est de survivre.

Les illustrations sont bouleversantes dans leur urgence, dans leur franchise, dans leur ambiance qui est parfaitement en accord avec le texte. Entre les moments de tension, les avancées et les arrêts, ils ne font qu’un.

Un ouvrage nécessaire qui déconstruit des idées reçues et qui, malheureusement, rappelle aussi que l’homme peut parfois être son pire ennemi.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Les chroniques de Jean Dessorty


 

Et vous, quel livre sur l’exil conseilleriez-vous ?

❤ « Les invités » de Pierre Assouline (Gallimard, 2009)

J’ignore depuis combien de temps je dois découvrir cet auteur et ce n’est pas faute d’avoir plusieurs de ses livres, souvent en lien avec mes centres d’intérêt. J’ai commencé en 2018 Retour à Séfarad sans vraiment réussir à rentrer dedans, il est donc un peu mis de côté. Les invités m’a quant à lui très fortement accrochée.


Quatrième de couverture : « Un dîner, de nos jours, dans la grande bourgeoisie parisienne. Afin de séduire son invité d’honneur – un puissant homme d’affaires étranger – la maîtresse de maison a convié ses amis les plus remarquables. Mais à la dernière minute, l’un d’entre eux se décommande : il n’y a plus que treize convives… Comme le dîner doit commencer à tout prix, la nouvelle invitée est choisie au mépris de la bienséance. Une véritable transgression.

La quatorzième convive devient alors le grain de sable qui fait déraper la soirée. Pour l’émerveillement des uns, pour le désespoir des autres.

Tout dîner est une aventure. »


Qui est donc cette quatorzième convive ? Il s’agit de Sonia ou plutôt Oumelkheir de son véritable prénom, jugé trop difficile à prononcer par son employeure qui a trouvé plus pratique de la renommer. Ca ne vous fait penser à rien ? Oui, oui. C’est bien cela, à la ségrégation au Etats-Unis par exemple. Le principe de propriétaire se substitue alors à celui d’employeur au principe du : tu m’appartiens, je peux changer ton identité. Car oui, Oumelkheir est l’employée de maison et, pour les personnes invitées au dîner, elle est avant tout identifiée ainsi. La bonne. Alors quand elle s’installe à table sans l’avoir choisi, cela crée chez certain/es une excitation malsaine.

Tout au long du repas, Oumelkheir sera la cible de curiosités (souvent mal placées) et d’attaques. Elle trouvera cependant certains soutiens et, s’ils sont parfois maigrelets face à la bêtise, ils ont le mérite d’exister et de ne pas faire couler la principale visée. Mais, dans la bonne société il faut remettre en place avec bon goût et sans vagues, surtout quand il y va de garder un emploi qui finance des études longues et coûteuses. Nous avons juste envie de mettre un coup de pied dans la fourmilière de la diplomatie. Mais sortir du cadre pour le faire ce serait aussi faire gagner les détracteurs, et ça il n’en est pas question. Ne pas leur faire ce plaisir, plutôt les prendre à leur jeu.

Ce qui est certain, c’est que ce dîner, chacun s’en souviendra. Chaque lecteur aussi.

« Séparément, ce sont des gens de qualité… Oui, presque tous, je vous l’accorde. Mais une fois ensemble, ils deviennent parfois imbuvables. Allez expliquer ça ! Au-delà de deux, la vie en société agit comme une compétition d’ego où la surenchère révèle ce que l’âme a de plus noir. C’est bizarre… » (p. 159)

J’ai adoré ce livre car il est une critique sociale mordante, pleine de verve, de finesse et d’intelligence. Il confronte des personnes qui évoluent dans un microcosme loin des réalités à leurs stéréotypes et leurs préjugés. Lorsque l’on pense que le trait est grossi on se rend finalement compte qu’il s’agit en fait de discriminations que l’on peut croiser au coin de la rue : qu’elles soient sociales, culturelles, racistes, religieuses, etc., tout y passe !

Mais, n’allez pas croire, il y a aussi des différences et des combats entre personnes de cette société dans la société : que ce soit de fonctions, de carrières, de philosophies de vie (comprenez de la façon de dépenser son argent), de codes et références, d’arbres généalogiques.

Ce livre est un florilège de remarques déplacées remises en place (ou qui donnent envie de le faire). Merci Pierre, ça fait un bien fou et réveille notre propre mordant !

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Les plumes qui papotent


 

Et vous, quel roman de Pierre Assouline conseilleriez-vous ?

👁 « Fagin le Juif » de Will Eisner (Delcourt, 2004)

J’ai énormément apprécié ce roman graphique qui rappelle, en plus de conter la possible histoire personnelle de Fagin, que les auteurs et autres influenceurs (si on veut le rendre très contemporain) ont une responsabilité vis-à-vis de leurs publics quant aux stéréotypes qu’ils peuvent véhiculer.


Quatrième de couverture : « Le Juif Fagin, tel que l’a décrit Dickens dans Oliver Twist, est l’un des méchants les plus mémorables de la littérature anglaise. Mais alors que l’auteur se défendait de tout antisémitisme, il créait avec ce personnage le parfait modèle du Juif exploiteur. Un cliché qui aura la vie dure.

Avec l’humanisme et la finesse qui le caractérisent, Will Eisner a voulu montrer qu’aucun individu ne peut se réduire à un stéréotype. Il a imaginé la vie qu’a pu mener Fagin, les épreuves douloureuses qui ont fait de lui une victime, comme tous les pauvres de Londres.

Une œuvre salutaire, mais aussi une lecture passionnante, par l’un des maîtres de la bande dessinée mondiale. »


Je n’ai pas lu Oliver Twist, je l’avoue. Mais ce roman graphique n’en reste pas moins abordable car Will Eisner est toujours là pour nous donner les informations nécessaires à la compréhension. Une partie du texte est inventée par l’auteur afin de montrer la vie qu’aurait pu avoir Fagin, issu d’une famille juive d’Europe de l’Est émigrée en Angleterre. De la difficulté de s’intégrer dans une société où la pauvreté fait rage et ravages, Fagin va vivre une vie façonnée de désillusions et de violence, notamment en passant par le bagne.

Will Eisner rappelle avec justesse que la rue et la pauvreté appelle aux petits trafics, que la survie demande parfois de s’arranger avec la loi. Il n’est en aucun cas de savoir si le receleur ou l’accusé est Juif ou d’une autre religion, ce qu’il demande de regarder en face c’est la pécarité de la vie des quartiers pauvres de Londres et que chacun, dans cettte situation, est amené à faire des choix pour manger.

Fagin en aura pris plein la tronche sur le sol anglais et dans ses colonies. De retour à Londres, il ne fera peut-être pas les bons choix, certes, mais ce sont des choix personnels qui ne demandent pas à être couverts du dénominateur Juif plutôt que du nom du personnage. Si l’histoire est en effet passionnante et déroutante de tant de malchance et d’actes manqués, Will Eisner reproche surtout le stéréotype construit avec le personnage de Fagin, qui fut par la suite tenace.

La dernière partie du roman graphique confronte Fagin à Charles Dickens et je l’ai vraiment trouvée remarquable. Will Eisner en appelle à la vigilance de chacun (et à la sienne aussi, car il reconnaît certains torts) de ne pas construire des stéréotypes qui alimenteraient des préjugés pour de longues années – ici concernant l’antisémitisme mais ce principe vaut bien entendu de manière générale. En fin d’ouvrage, l’auteur nous propose également des exemples d’illustrations faites de personnages juifs des 18ème et 19ème siècles : une démonstration magistrale.

« Un Juif n’est pas davantage Fagin qu’un gentil n’est Sikes ! » (p. 114)

En un mot, ce livre hybride est passionnant tant par l’histoire de Fagin que j’ai adoré découvrir que par le propos toujours présent en filigrane qui appelle à la responsabilité des auteurs. Remarquable.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : La Case de l’Oncle Will


 

Et vous, avez-vous lu Oliver Twist de Charles Dickens ?

« La fille d’avril » d’Annelise Heurtier (Casterman, 2018)

J’ai trouvé que ce titre récemment paru était idéal pour la thématique du mois. Littérature adolescente et sujet qui engage au sein de la société et face à ses évolutions et ses questionnements encore en cours.


Quatrième de couverture : « À travers le parcours d’une adolescente déterminée, une plongée fascinante dans les années 60.

Comme pour la plupart des jeunes filles dans les années 1960, l’avenir de Catherine est tout tracé : se marier, avoir des enfants, puis s’en occuper le plus clair de son temps. Un jour, elle est contrainte de rentrer du collège en courant. C’est une révélation : quel sentiment de force, de liberté ! Mais courir, surtout pour une femme, est une chose alors impensable. Pourtant Catherine s’interroge, rêve d’une vie différente, s’entête… Jusqu’où sa détermination la mènera-t-elle ? »

Feuilleter les premières pages


Le schéma narratif est assez classique : Izia, la petite-fille de Catherine, lui demande de lui raconter son histoire en lien avec des objets du passé qu’elle découvre. Mais il faut bien reconnaître qu’il fonctionne très bien et qu’il a quelque chose de douillet, de rassurant. Je me revois presque petite devant des films d’enfance, avec les grands-parents qui racontent des histoires, immortalisés sur des images qui vieilliront mal mais qui feront toujours leur petit quelque chose de proustien.

Bref, je reviens dans le sujet. Catherine avait 16 ans à la fin des années 1960 et elle se découvre l’envie puis le besoin de courir pour se sentir exister, pour faire exploser les murs des convenances qui l’étouffent. Le monde que l’on impose aux femmes lui est trop étroit et elle découvre peu à peu que les règles imposées ne le sont pas pour la protéger mais pour conserver un ordre établi. Le monde des hommes sur les femmes et les enfants. Car si le propos défend le droit des femmes de choisir la vie qu’elles souhaitent mener, il évoque aussi la place des enfants dans les familles et dans le société. Une place réduite à se taire et à écouter.

Annelise Heurtier, dans cette image romancée mais documentée des années précédant mai 1968, permet également d’aborder la question des classes sociales et de son déterminisme. Pour avoir de l’argent il faut faire des études, pour faire des études il faut de l’argent. Alors quand Catherine obtient une bourse pour étudier et peut-être aller jusqu’à obtenir son baccalauréat, quand elle sent qu’elle peut courir comme le font les hommes, quand elle sait qu’elle vaut d’être elle-même, la bête qui sommeille peut sortir ses griffes et secouer le monde.

Les personnages sont touchants, parfois irritants, mais font le décor d’un passé qui a évolué jusqu’à aujourd’hui. Il rappelle que s’il faut parfois du temps pour faire évoluer les mentalités, il ne faut pas se décourager et avancer pour les causes qui nous semblent justes.

Une très belle réussite qui m’aura emmenée avec elle dans un genre qui ne me met pas forcément à l’aise. Bravo !

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Nuée de pétales • Bold readingsLes lectures de SophieEntre les pagesLes mots chocolat


 

Et vous, avez-vous envie de courir avec Catherine pour faire avancer le monde ?