« La Seine était rouge » de Leïla Sebbar (Thierry Magnier, 1999 ; Actes Sud-Babel, 2009)

Afin de commémorer les 60 ans du 17 octobre 1961, jour de honte dans l’histoire française, j’ai choisi de vous parler de deux romans. Hier faisait place à un inédit en français de William Gardner Smith, aujourd’hui je partage un roman de Leïla Sebbar, autrice que j’apprécie profondément. Un roman frontal et sans équivoque sur cette soirée sanglante, publié dès 1999.

Quatrième de couverture : « Paris, 17 octobre 1961. La fin de la guerre d’Algérie est proche. En réponse au couvre-feu imposé aux Algériens par Maurice Papon, alors préfet de police, le FLN organise à Paris une manifestation pacifi que. La police charge : violences, arrestations massives, matraquages, meurtres, Algériens jetés dans la Seine. Nanterre, 1996. Amel a seize ans. Elle entend parfois sa mère et sa grand-mère discuter de choses graves dans une langue, l’arabe, qu’elle comprend mal. Quand elle pose des questions, les femmes se dérobent. Avec Omer, journaliste algérien réfugié, et grâce au film documentaire de Louis, fils d’une Française ayant adopté la cause algérienne, elle cherche à comprendre.

Roman polyphonique dense, essentiel, poignant, La Seine était rouge lève le voile de l’oubli sur l’une des pages les plus douloureuses de l’histoire de la France contemporaine. »

Ce n’est pas la première fois que je remarque qu’un roman publié initialement en littérature adolescente se trouve réédité pour le public adulte. Cela a notamment déjà été le cas avec un texte d’Hubert Mingarelli qui, en effet, peut s’adresser aux deux publics, chacun le lisant à sa hauteur.

Polyphonique et presque pensé avec une logique de montage cinématographique, ce roman nous emmène en quête de la mémoire du 17 octobre 1961 aux côté d’Amel. La jeune femme a éperdument besoin de réponses aux silences familiaux, aux échanges qu’ont sa mère et sa grand-mère en arabe, langue qu’elle ne comprend pas. Quel événement s’est dont passé pour que l’on en parle que de cette façon, presque cachée ? Que s’est-il passé dans ce pays qui est le sien ?

Louis, l’un de ses amis dont la mère a fait partie de la résistance à la guerre d’Algérie en tant que française, a pour projet de réaliser un film documentaire sur les porteurs de valises. Un film qui va libérer la parole de la mère d’Amel. Un film qu’Amel va voir et qui va l’emmener, avec son nouvel ami Omer, dans différentes rues parisiennes…

A la fois puissant et didactique, ce roman parle de la nécessité de la mémoire, de la douleur de celle-ci aussi, tout en mettant en avant les actualités politiques et algériennes d’alors. Nous sommes en 1996, l’Algérie souffre des années noires, de la répression de la population, des assassinats des intellectuels et résistants au régime islamiste. Nous sommes en 1996, en pleine Affaire Papon, à la veille de son procès, qui réveille différentes douleurs et révèlent des dossiers jusqu’alors maintenus fermés.

Lire ce roman aujourd’hui c’est aussi découvrir ce que fut l’écriture de la mémoire de l’histoire contemporaine dans la littérature des années 1990. Vingt-deux ans après, ce roman est toujours remarquable.

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Et vous, quel·s roman·s de Leïla Sebbar conseillez-vous ?

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❤ « Le visage de pierre » de William Gardner Smith (Christian Bourgois, 2021) • Rentrée littéraire

Traduit par Brice Matthieussent • 280 pages • 21,00 €

Si je dois commencer par dire quelque chose c’est qu’il vous faut découvrir ce roman. C’est un texte d’une grande puissance, remarquablement mené et porté par l’intelligence du coeur. Rien que ça.

Quatrième de couverture : « Fuyant les États-Unis et le racisme qui y règne, Simeon, un noir américain, arrive au début des années 1960 à Paris. Ici, les noirs se promènent sans craindre pour leur vie, et la diaspora américaine a pignon sur rue : dans les cafés, on refait le monde entre deux morceaux de jazz, on discute de politique en séduisant des femmes… Tout semble idyllique dans la plus belle ville du monde. Mais Simeon s’aperçoit bien vite que la France n’est pas le paradis qu’il cherchait. La guerre d’Algérie fait rage, et un peu partout, les Algériens sont arrêtés, battus, assassinés. En rencontrant Hossein, un militant algérien, Simeon comprend qu’on ne peut être heureux dans un monde cerné par le malheur : il ne peut pas rester passif face à l’injustice.

Écrit en 1963, Le Visage de pierre fut le seul livre de William Gardner Smith à n’avoir jamais été traduit en français, et l’on comprend pourquoi : pour la première fois, un roman décrivait un des événements les plus indignes de la guerre d’Algérie, le massacre du 17 octobre 1961. Dans cet ouvrage où l’honneur se trouve dans la lutte et dans la solidarité, William Gardner Smith explore les zones d’ombre de notre récit national. »

William Gardner Smith, comme d’autres auteurs afro-américains parmi lesquels nous pouvons citer James Baldwin, s’est installé en France en 1951 et y vivra jusqu’à son décès en 1974, à l’âge de 47 ans.

Avec le personnage de Simeon, William Gardner Smith se crée un alter-ego. A peine installé en France – pour ne plus être contraint par un racisme permanent, pour se sentir libre dans une France qui a la réputation de ne pas l’être… vraiment ? – ce journaliste et peintre va rencontrer la diaspora afro-américaine qui a choisi la vie parisienne. Avec d’autres exilés se crée un groupe multiculturel, aux expériences et points de vue différents. Un groupe vivant, en somme. Il y a notamment le chaleureux mais non moins mélancolique Babe, il y a aussi la belle Maria au regard qui s’éteint et au passé qui la hante. Il y aura aussi Ahmed, celui qui aurait pu être son jumeau, et les amis Algériens qui dirigeront le regard de Simeon sur la haine qui a cours en France.

Tout le roman montre le climat tendu qui règne en France, un climat dans lequel la police fait preuve d’un zèle raciste et de violences particulières à l’encontre des Algériens. Car la perte de l’Algérie sonnera le glas de l’empire colonial français et ça, pas mal de personnes n’arrivent pas à l’accepter, qu’elles soient civiles ou politiques. C’est toute cette contextualisation, cette confrontation à une société français bel et bien raciste qui fait comprendre les motivations, les enjeux et les suites du 17 octobre 1961. Une nuit terrible qu’il nous faut regarder en face.

Dans sa solitude, Simeon est obsédé et malade d’un visage qu’il n’a de cesse de vouloir représenter sur toile sans jamais parvenir à le faire. Des traits durs comme la pierre, des yeux froids, qui expriment un plaisir morbide. Et ce visage a plusieurs fois blessé durement – physiquement comme moralement – Simeon aux États-Unis. Ce visage de pierre, nous le verrons, est malheureusement présent partout.

Ce roman fort et rugueux de réalisme révèle les haines qui habitent le monde sans jamais mettre en concurrence les victimes et les mémoires. Simeon, personnage immensément attachant devra faire un choix, invitant inconsciemment le•la lecteur•rice a faire le sien. Et nous en avons justement un à faire à quelques mois de cette présidentielle qui s’annonce déjà pestilentielle.

Les romans de William Gardner Smith précédemment traduits en français ne sont plus disponibles, j’espère de tout coeur des rééditions.

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Et vous, quel•s livre•s sur le massacre du 17 octobre 1961 conseillez-vous ?

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❤ « Les mauvaises herbes » de Keum Suk Gendry-Kim (Delcourt, 2018)

Ce roman graphique dort depuis des mois et des mois dans ma bibliothèque. Je l’ai commencé une première fois mais je n’ai pas réussi à aller très loin car son sujet s’aborde avec un certain esprit, du temps, de la disponibilité, du calme. Il faut être entièrement à sa lecture. Un beau livre pour la mémoire, un impressionnant roman graphique de presque 500 pages et dont pas une seule n’est de trop.

Je l’ai repris et lu cette semaine suite à une actualité que souhaitais partager ici avec vous, par soutien pour ces femmes (vivantes comme décédées) qui demandent et méritent justice, reconnaissance des préjudices et à qui on refuse les excuses :

C’est un jugement lourd à l’impact diplomatique retentissant. Ce vendredi 8 janvier, un tribunal sud-coréen a jugé que Tokyo devait dédommager les victimes d’esclavage sexuel durant la Seconde Guerre Mondiale. C’est la première fois qu’une telle sanction est prononcée.

RFI, « Corée du Sud : Tokyo condamné pour esclavage sexuel durant la Seconde Guerre mondiale » 8 janvier 2021

Quatrième de couverture : « 1943, en pleine guerre du Pacifique, la Corée se trouve sous occupation japonaise. Oksun, seize ans, est vendue par ses parents adoptifs comme esclave sexuelle à l’armée japonaise basée en Chine. Après avoir vécu 60 ans loin de son pays, Oksun revient sur sa terre natale.

Cet ouvrage, témoignage à la fois bouleversant, documenté et objectif d’une femme par une femme, retrace non seulement le parcours d’une vie, mais à travers lui tout un pan de l’histoire moderne de la Corée du Sud. »

Dans toute guerre le ventre des femme devient un territoire à conquérir comme un autre. Si les femmes et les jeunes filles sont les principales victimes de ces crimes, hommes et enfants de tout sexe n’y échappent pas.

Ce roman graphique est un témoignage difficile mais nécessaire : Keum Suk Gendry-Kim a ressenti un besoin profond et urgent de parler de ces femmes. Elle s’est rendue dans une maison de partage en Corée, lieu dans lequel vivent d’anciennes femmes de réconfort (comprenez officiellement esclaves sexuelles) dès lors qu’elles ont pu quitter la Chine pour retrouver leur pays de naissance. C’est lors d’une de ses visites que l’auteure a rencontrée Lee Oksun qui a accepté, petit à petit, de lui confier son histoire afin que l’oubli ne fasse pas son oeuvre, afin qu’on n’oublie pas ces femmes qui on connu le même sort qu’elle (leur nombre est estimé à 200 000 selon les historiens).

Oksun revient sur son enfance marquée par la pauvreté, la faim, la colonisation japonaise, le début de la guerre, la séparation d’avec sa famille et son exploitation par des adultes. Vient ensuite sa jeunesse. Une adolescence (puis une vie) déplacée en Chine, brisée par le viol et l’esclavage sexuel au cours de la Seconde Guerre mondiale. Les jeunes coréennes étaient trompées, enlevées ou achetées puis envoyées près des stationnements militaires, par et pour les militaires japonais.

A travers ses mots et ses souvenirs elle explique la peur, sa déportation en Chine, l’horreur de ses conditions de détention – prisionnière d’un couple – violentée durant plusieurs années par les soldats japonais. Et dans son témoignage éprouvant pour elle, une place est aussi faite à d’autres jeunes filles qu’elle a connues. Viendra la fin de la guerre et alors la question se pose : qu’allons-nous devenir ? Qu’allons-nous faire ? Est-ce que quelqu’un nous attend quelque part ? Vers où aller ? Comment continuer à vivre ?

Oksun montre l’impact psychologique encore vif de ces années de guerre et de supplices physiques, intimes. Sa voix porte lors des rassemblements pour demander justice : que le Japon reconnaisse sa responsabilité dans l’établissement de nombreuses maisons de passe pour les soldats, qu’il reconnaisse les femmes qui y étaient envoyées de force et exploitées des victimes de guerre, des victimes de leurs soldats.

J’ai été très émue de lire ce roman graphique au regard de l’actualité, même si le verdict du tribunal de Séoul implique des tensions diplomatiques avec le Japon. Je suis d’une grande naïveté mais j’ai toujours du mal à comprendre pourquoi il est si difficile pour un État de reconnaître ses torts alors même que s’excuser est l’une des premières choses que l’on apprend à un enfant.

Concernant le travail graphique, nous reconnaissons immédiatement le style de Keum Suk Gendry-Kim, entre les traits tendres et les encrages forts, entre la douceur qu’elle porte à ses personnages et le traitement pudique et respectueux mais marquant des moments traumatiques, comme on peut beaucoup le retrouver dans Jiseul. Une identité artistique que j’apprécie beaucoup et que je vais continuer à découvrir avec plaisir et émotion.

Cette lecture entre dans le Challenge coréen organisé par Cristie du blog Depuis le cadre de ma fenêtre.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué  : Les critiques de YuyineSambaBDInstantané

Et vous, quel•s livre•s avez-vous lu•s sur ce sujet ?
Aimez-vous lire des oeuvres en lien avec l’actualité ?

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« Les indésirables » de Kiku Hughes (Rue de Sèvres, 2021)

Il y a quelques mois j’ai été bouleversée par le roman graphique Nous étions les ennemis de George Takei et Harmony Becker et, voyant cette parution annoncée pour la rentrée littéraire, j’ai souhaité voir comment le même sujet pouvait être abordé pour un public adolescent.

Quatrième de couverture : « Kiku a 16 ans. Americano-japonaise, elle se sent déconnectée de son héritage japonais et en sait peu sur l’histoire de sa famille qui cultive le secret. Alors qu’elle est en vacances avec sa mère à San Francisco, elle se retrouve brusquement dans les années 1940, propulsée dans un des camps qui a fleuri sur le territoire américain au lendemain de Pearl Harbor. Parquée, Kiku partage le quotidien de sa jeune grand-mère et de 120 000 citoyens nippo-américains déchus de tous leurs droits civiques par leur propre gouvernement, car accusés d’être des ennemis de la nation.. »

Le dessin n’est pas dans la lignée de ceux que je préfère mais je me suis laissée emporter sans mal dans ce voyage dans le passé et dans la mémoire familiale d’une jeune fille américano-japonaise, touchée par la haine sur le sol américain durant la Seconde Guerre mondiale.

Dès le début de la lecture un nom me vient en tête : Octavia E. Butler et son roman Liens de sang (dont j’ai lu l’adaptation graphique réalisée par Damian Duffy et John Jennings). Alors que Kiku se promèneà San Francisco, avec sa mère, à la recherche de la maison de leurs aïeux, elle est renvoyé vivre un épisode du passé : elle y découvre sa grand-mère. Plusieurs allers-retours entre présent et passé, plus ou moins longs, vont amener la jeune fille à prendre conscience du passé traumatique de sa famille et à ouvrir le dialogue avec sa propre mère. Kiku Hughes questionne la transmission des traumatismes et l’impact de ces derniers dans la construction de nos identités. Que transmettons-nous et pourquoi ? Et, à l’inverse, que choisissons-nous de ne pas transmettre et pourquoi ?

En rejoignant sa grand-mère dans le passé, Kiku montre aux lecteurs•trices un pan de l’histoire peu connu : le quotidien dans les camps et, de fait, la responsabilité des États-Unis dans la mise en place d’un système discriminatoire et de détention. Pour ne pas oublier, pour ne pas reproduire et pour transmettre à son tour la force de l’indignation et du refus de la haine, quelle qu’elle soit.

Ce roman graphique est parfaitement adapté à un lectorat adolescent mais il m’a semblé manquer de pas mal d’informations en comparaison du très complet Nous étions les ennemis. Cependant, l’essentiel est bien présent et permet de comprendre cette histoire longtemps éludée par les États-Unis. Concernant le récit en lui-même, je regrette qu’il n’y ait pas eu de réelle rencontre entre Kiku et sa grand-mère, ça m’a manqué.

Si les sujets centraux sont l’arrestation et la détention de plus de 120 000 citoyens nippo-américains et la mémoire, Kiku Hughes ouvre son récit à des sujets d’actualité amenés avec justesse et pertinence. Je vous laisse les découvrir.

Pour ma part, la piste de lecture complémentaire envisagée est No no boy de John Okada (Editions du Sonneur, 2020).

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Et vous, est-ce un pan de l’histoire américaine que vous connaissiez ?

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❤ « Radium Girls » de Cy (Glénat, 2020)

Probablement l’un des romans graphiques les plus attendus de la rentrée, Radium Girls a tenu, pour moi, toutes ses promesses et même plus. Si je dois en dire dès maintenant une chose : découvrez-le, offrez-le, les fêtes approchent (mais l’offrir sans raison particulière, c’est sympa aussi) !

Quatrième de couverture : « Des destins de femmes sacrifiées sur l’autel du progrès.

New Jersey, 1918. Edna Bolz entre comme ouvrière à l’United State Radium Corporation, une usine qui fournit l’armée en montres. Aux côtés de Katherine, Mollie, Albina, Quinta et les autres, elle va apprendre le métier qui consiste à peindre des cadrans à l’aide de la peinture Undark (une substance luminescente très précieuse et très chère) à un rythme constant. Mais bien que la charge de travail soit soutenue, l’ambiance à l’usine est assez bonne. Les filles s’entendent bien et sortent même ensemble le soir. Elles se surnomment les Ghost Girls : par jeu, elles se peignent les ongles, les dents ou le visage afin d’éblouir (littéralement) les autres une fois la nuit tombée. Mais elles ignorent que, derrière ses propriétés étonnantes, le Radium, cette substance qu’elles manipulent toute la journée et avec laquelle elles jouent, est en réalité mortelle. Et alors que certaines d’entre elles commencent à souffrir d’anémie, de fractures voire de tumeur, des voix s’élèvent pour comprendre. D’autres, pour étouffer l’affaire…

La dessinatrice Cy nous raconte le terrible destin des Radium Girls, ces jeunes femmes injustement sacrifiées sur l’autel du progrès technique. Un parcours de femmes dans la turbulente Amérique des années 1920 où, derrière l’insouciance lumineuse de la jeunesse, se joue une véritable tragédie des temps modernes. »

Cette publication vient inaugurer une nouvelle collection des éditions Glénat, Karma, qui est présentée ainsi par la maison grenobloise : La collection Karma met en lumière des personnes, au départ des anonymes qui ont parfois été oubliées par l’Histoire et qui, au travers d’actes marquants et contestataires, ont fait changer la société dans ses fondements et ses acquis. Des destins uniques qui ont eu une portée collective…

Le travail de Cy est purement et simplement impressionnant : que ce soit sur le choix des couleurs, le contexte historique, les caractères des personnages, la dynamique de l’histoire, les ouvertures de chapitres impactantes et imprégnées d’Art déco, l’hommage rendu à ces femmes oubliées.

Si j’ai eu un peu de mal à différencier les personnages au cours des premières pages, j’ai vite trouvé mes marques et je suis partie dans les années 20 avec ce groupe de femmes, victimes de la course au profit, courageuses et battantes chacune à sa façon. La diversité des caractères me semble importante à souligner : il n’y a pas un modèle de femme, surtout lorsque l’on veut aujourd’hui souvent représenter une femme forte, badass, et, d’une certaine manière, créer un nouveau carcan. Nous avons toutes une force qui nous est propre (perçue ou non) et c’est notamment cela que représente en creux Cy.

De l’insouciance à la colère, au refus de mourir sans avoir obtenu justice (du moins, tout tenté), l’auteure présente ces vies brisées pour le profit, ces petites mains qui ont moins de valeur que les résultats des ventes, ces ouvrières qui font partie d’un système aux pièces interchangeables quand le rendement n’est pas au rendez-vous. Des vies tombées dans l’anonymat mais qui ont pourtant fait avancer la législation du travail et la protection des travailleurs•ses aux États-Unis.

C’étaient des femmes et nous les avons oubliées. Nul doute qu’elles seront désormais bien présentes dans la mémoire collective grâce à ce travail graphique de grande qualité. Impressionnant.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : L’accro des bullesLisez moi ça


Et vous, quel(s) livre(s) sur des femmes oubliées des manuels d’histoire recommanderiez-vous ?

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❤ « Vivants » de Mehdi Charef (Hors d’atteinte, 2020)

Ce livre a été pour moi la source de plusieurs découvertes : celle, marquante, d’un auteur, d’une voix, d’une colère et d’une douceur. Celle d’une maison d’édition marseillaise dont je vais suivre de près les publications. Celle d’une période, d’une responsabilité d’État dont ce dernier se garde bien de parler.

Quatrième de couverture : « J’apprends à mon père à écrire son nom. Il tient bien le stylo entre ses trois doigts, il ne tremble pas. Est-il épaté ou troublé d’écrire pour la première fois de sa vie, à trente-six ans ?

Mon père est de cette génération qu’on a fait venir en France après la Seconde Guerre mondiale, pour reconstruire ce que les Américains et les Allemands avaient bombardé. Que de temps perdu, depuis les années qu’il est là. On aurait pu proposer aux ouvriers algériens des cours du soir, leur montrer ainsi un peu d’estime. Ils devraient tous savoir lire et écrire.

Mon père sourit, ses yeux brillent. Il est là, surpris, ému, parce qu’il voit bien que ce n’est pas si difficile que ça de se servir d’un stylo. À côté de lui, j’entends sa respiration, son souffle.

À quoi pense-t-il ce soir dans notre baraque ? Se dit-il qu’analphabète, il est une proie facile pour ses employeurs, un animal en captivité ?

La colère monte en moi.

Vivants est le sixième roman de Mehdi Charef, qui a notamment publié Le Thé au harem d’Archi Ahmed (1983) et réalisé onze films. Entre souvenirs d’une Algérie qui s’éloigne et expériences d’une France pas toujours accueillante, dans une cité de transit où le provisoire s’éternise, des enfants, des femmes et des hommes fêtent des naissances et des mariages, s’équipent en télévisions et en machines à laver, découvrent la contraception et les ambulances, rient, pleurent, s’organisent, s’entraident… et vivent. »

Mehdi Charef poursuit avec ce récit un voyage dans son enfance, périple mémoriel commencé dans un précédent livre : Rue des Pâquerettes, publié chez le même éditeur en 2019 et qui a reçu le Prix de la Porte Dorée cette année.

Son enfance est marquée par le départ d’Algérie, par l’arrivée en France. Et, comme le dit si bien Kery James : quand on est pauvre, on n’est pas naïf longtemps. Pauvre, oui, mais aussi discriminé, mis de côté, parqué dans une cité de transit qui te fait comprendre que tu n’es pas vraiment accueilli, que tu n’es pas l’égal des autres, en termes de vie quotidienne comme en termes de chances, et que ton destin est tout tracé.

Je ne connaissais pas Mehdi Charef et je suis désormais convaincue que je passerai d’autres soirées en sa compagnie. Son regard sur les choses est doux sans être naïf, il interroge les lecteurs•trices en visant juste, il propose son regard empli d’humanité afin de réveiller la nôtre. Il veut aussi offrir une place aux siens et à ceux qui ont eu un parcours similaire, aux vies courageuses dont on ne parle pas. Mais avec un livre, avec des lecteurs•trices, ces vies laissent une trace, elles sont bien réelles, entendez-les. L’homme a fait un long chemin, s’est battu et a combattu la place que la société française lui avait assignée et il a réussi, avec talent, à retrouver cet enfant en lui, à lui donner la parole.

Vivants est un ensemble de courts chapitres qui revient sur la vie en France, sur les souvenirs d’Algérie, sur ce que Mehdi Charef a quitté et ce qu’il découvre de l’autre côté de la Méditerranée. Il nous parle de son père qui a donné de longues années de sa vie à un pays qui n’a jamais été à la hauteur dès lors qu’il était question de considération et de reconnaissance. Il nous parle de sa mère, du quotidien des femmes, de la barrière de la langue, des plaisirs simples qui relèvent parfois du luxe. Il m’a parlé de sa vie, de la vie et j’ai aimé l’écouter. J’ai eu honte, aussi. Une honte de mon pays, une honte précieuse car elle est de celles qui permettent de remettre les choses en question et d’interroger le présent et l’avenir, de celles qui demandent pardon, de celles qui disent merci.

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❤ « Affaires personnelles » d’Agata Tuszyńska (L’Antilope, 2020)

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En mars 1968, une campagne antisémite du gouvernement communiste polonais est lancée, appuyée sur des événements internationaux et pensée suite à des manifestations en Pologne. Le poison se répand dans les hautes instances politiques, dans les milieux de l’éducation, dans l’armée, dans la population. Stigmatisations, harcèlements, surveillances, licenciements, évictions, intimidations, violences.

Quatrième de couverture : « Qui s’en souvient ? En 1968, la Pologne a de nouveau été traversée par une campagne antisémite, cette fois, orchestrée par le pouvoir communiste.

Toute une génération – ou presque –, celle qui a environ vingt ans à ce moment-là, se retrouve obligée de partir, n’emportant que très peu d’affaires personnelles.

Cinquante ans plus tard, Agata Tuszyńska va à la rencontre de celles et de ceux qui ont dû quitter leur pays et se sont exilés à travers le monde. En réunissant d’émouvants témoignages, elle nous fait entrer au cœur de cette génération de Juifs, souvent enfants de la nomenklatura communiste, ignorant pour la plupart leur judéité et le passé de leurs parents. »

Entre 1968 et 1972, plusieurs milliers de personnes quitteront leur pays, leur patrie, abandonnant leur foyer, leurs vies, leur identité pour tout reconstruire dans un ailleurs parce qu’aucune autre option ne paraissait envisageable. Dans ce livre aussi passionnant qu’émouvant, Agata Tuszyńska donne la parole pour aborder différents aspects biographiques de témoins de ces années. Témoins d’un exil mais également d’une histoire familiale difficilement transmise, dont les affaires personnelles sont à la fois ce qu’ils n’ont pu emmener avec eux et ce qu’ils portent en eux.

D’une photographie montrant le départ d’un jeune homme, sur le quai de la gare Gdański de Varsovie, d’autres histoires se mêlent. Des amis d’enfance racontent comment ils ont vécu la Pologne des années 1960 puis l’exil, comment ils ont reconstruit un quotidien, comment ils se souviennent. Car si la mémoire n’est pas toujours exacte, elle témoigne d’une émotion, d’un impact sur la personne, d’une vérité pour l’intime. Beaucoup de la bande sont partis, peu sont restés. Voici la façon dont ils se rappellent une enfance, une adolescence, le point de bascule de mars 1968, ce qui a suivi.

Le texte, découpé en trois grandes parties est un maillage de témoignages qui se répondent. Un dialogue reconstitué comme lors d’une soirée de retrouvailles entre amis. Le commun qui a bouleversé leur vie reste intact : l’antisémitisme et l’exil (le leur ou celui de leurs amis).

De la découverte du judaïsme et de l’histoire récente au cours de leurs jeunes années jusqu’à la transmission d’un patrimoine familial auprès de leurs propres enfants, nés ailleurs, ce sont des parcours de vie différents, avec des similitudes, des complémentarités ou des oppositions qu’Agata Tuszyńska rassemble. Des souvenirs qui nous mènent du rire au larmes, en passant par l’indignation. J’ai été très émue par ce que chaque personne a choisi de partager, car même ce qui pourrait sembler être anodin n’est pas raconté par hasard.

Ils appartenaient à des familles intellectuelles aux idéaux socialistes après la guerre. Les idéaux ont été déçus, anéantis par la réalité. Des familles dans lesquelles le stigmate du passé planait sur le quotidien, sur l’arbre généalogique, sur les traditions, sur la pratique religieuse, sur les langues utilisées par les parents mais pas par les enfants. Le passé comme un secret, le présent comme une menace.

J’ai été particulièrement marquée par cette découverte des secrets familiaux, des blessures impossibles à cicatriser, par l’importance d’entretenir ce que personne ne pourra leur prendre, par la violence du mois de mars 1968, par les conditions de départ ou de non-départ, mais aussi par la douleur de la langue à l’étranger, par la rupture avec la Pologne et, pour certains, le besoin de transmission à la troisième génération, de revenir sur les pas du passé familial.

Riche et dense, passionnant et déchirant, je ne veux pas rentrer plus dans le détail car la plus belle façon de découvrir ce livre et tous les points qu’il explore est de le lire (mais aussi car je pourrais passer des heures à revenir sur chaque point). Sa lecture peut se faire de plusieurs façons : linéaire et en reprenant le parcours de chaque personne. Je ne peux que vous inviter à découvrir ce livre qui appelle à la vigilance et témoigne d’une diaspora oubliée. Un coup de cœur historique et sociologique.

Je tiens à remercier chaleureusement Gilles Rozier et les éditions de l’Antilope pour la confiance qu’ils m’ont accordée.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : La viduité


 

Et vous, connaissez-vous les éditions de l’Antilope et leurs belles publications ?

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« El Hadj » de Mamadou Mahmoud N’Dongo (Le Serpent à Plumes, 2008)

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C’est en préparant la bibliographie sur les auteurs sénégalais et d’origine sénégalaise que je me suis rendue compte que ce livre dormait dans ma bibliothèque depuis des lustres. Bibliographie terminée, lecture aussitôt commencée.

Quatrième de couverture : « Dans El Hadj il y a un wagon qui n’ira plus nulle part, il y a une petite fille aux allumettes, il y a une cité, des assassins, un feu qui vient du ventre et embrase tout. Dans El Hadj il y a Dieu et les hommes. Dans El Hadj il y a surtout El Hadj… et El Hadj ne veut pas oublier.

Mamadou Mahmoud N’Dongo nous dévoile ici les secrets d’une âme torturée par sa propre mémoire, alimentée et corrompue par la noirceur d’une mémoire collective dont les traces l’entourent comme une fatalité. Une descente aux enfers au style dépouillé à l’extrême pour le second roman de l’auteur de Bridge Road. »

Mamadou Mahmoud N’Dongo est un auteur très prolifique et plusieurs de ses livres me font clairement envie. Il était donc primordial que je rencontre son écriture qui ne m’a pas laissée de marbre. Par contre, je dois avouer que j’ai eu quelques difficultés à apprécier le contexte de cette histoire.

El Hadj est le personnage principal, membre d’un réseau mafieux – à la suite de son père – en région parisienne. Dès le début de l’intrigue, nous apprenons qu’il a tué son ami le plus proche de cette organisation. La question en suspens va être de comprendre pourquoi. Que s’est-il passé pour qu’il en arrive à cette extrêmité ?

Un panel dense de personnages nous est présenté, des passifs qui constituent l’identité du réseau, des réseaux, les rapports de forcce et de pouvoir, les obligations et les déviances violentes. Et c’est peut-être ce qui m’a refroidie, cette violence dans ce milieu spécifique, les situations qui mettent le lecteur mal à l’aise même si certains sujets importants sont évoqués lors de scènes crues. Je parle de scènes car le découpage des chapitres m’a immédiatement inspiré un travail de montage cinématographique saccadé, nerveux, sous excitant.

De ces sujets forts, El Hadj évoquera la violence et les conséquences de certaines traditions et la révolte de certaines femmes qui en sont victimes, l’excision. Un sujet que je trouve encore rare dans la littérature et dont il faut clairement parler. Même si ça a été difficile à lire, j’ai été reconnaissante à l’auteur qu’il dirige des projecteurs dessus. Il nous parle aussi du poids du passé dans la vie quotidienne, des stigmates de la cité de la Muette à Drancy. Ce grand ensemble architectural innovant, premier projet HLM dont la construction débuta en 1932 et qui, à partir de 1939, fut utilisé comme camp de prisonnier avant d’être un camp d’internement en 1941 pour les personnes juives de tous âges, arrêtées, raflées, condamnées à la déportation dans les pays de l’Est. Quelques années après la guerre, cet ensemble de logements répondra finalement à sa vocation première : proposer des logements sociaux, malgré la souffrance et l’inhumanité gravée dans ses pierres. Le personnage d’El Hadj nous parle de cette présence du passé au quotidien dans ce lieu pas comme les autres, lui qui y vit avec sa famille. Il nous parle aussi des cités, de la pauvreté, du manque de choix qui fait parfois prendre des chemins dangereux.

Malheureusement, les passages auxquels j’ai été la plus sensible sont assez minoritaires face à l’ensemble du récit et si j’ai apprécié le style vif de Mamadou Mahmoud N’Dongo, je n’ai tout simplement pas été le bon public pour cette histoire de mafieux sans morale (ou presque). Je ne comprends tout simplement rien aux luttes de pouvoir et aux stratégies d’alliances ou de pièges. A chaque page je m’attendais à pire, au pire, et cette tension à la lecture n’est pas vraiment faite pour moi, d’autant plus quand il est question de violences sexuelles.

En conclusion, cette lecture, même si elle n’a pas été des plus plaisantes (vous l’aurez compris, pour des raisons complètement subjectives), a eu le mérite d’attiser ma curiosité vis-à-vis de cet auteur dont j’ai déjà prévu de lire Bridge Road dans les semaines à venir.

 


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Et vous, quels romans sur la violence urbaine vous ont marqué ?

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❤ 👁 « Avant le repos » d’Elena Gianini Belotti (Editions do, 2020)

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Vous vous demandez quel livre vous achèterez dès la réouverture des librairies ? Ne cherchez plus, il est là !

Quatrième de couverture : « L’histoire d’Italia Donati, une jeune enseignante de la campagne de Pistoia, en Toscane, qui, victime de sa beauté et de son inexpérience, harcelée et persécutée par des rumeurs mensongères, est poussée vers le seul geste qui puisse laver sa réputation. Martyre de l’obscurantisme, esclave de son appartenance à un genre qui ne comptait pour rien et ne pouvait donc être éduqué, empêchée de vivre, Italia acquit une gloire posthume en étant célébrée par le Corriere della Sera. Son nom est ainsi venu s’ajouter à la longue liste des femmes qui tentèrent de se libérer de la domination imposée par les hommes. Inutile d’insister sur l’importance de raconter une fois encore l’histoire d’une femme dont la fin fut tragique inutile de dire à quel point elle trouve des échos dans notre monde actuel inutile d’expliquer combien il est nécessaire de faire connaître cette terrible destinée. »

Ce roman est de ceux qu’on commence et qu’on ne peut plus reposer. Nous faisons la connaissance d’Italia, dernière des enfants de la famille Donati, qui aura l’opportunité de devenir institutrice. Un métier qui lui permettra de s’épanouir mais aussi et surtout d’apporter une aide financière essentielle à sa famille extrêmement modeste. Jusque là, l’avenir lui tend les bras. Mais, en passant son examen, elle ignore qu’elle fait désormais partie d’un cimetière invisible : celui des institutrices soumises aux diverses pressions des hommes de qui dépendent leurs postes, des populations qui ne voient pas l’éducation obligatoire de leurs enfants d’un bon œil, encore moins quand elle vient de jeunes femmes.

Suivre Italia dans ce qu’elle va devoir affronter dans le petit village de Porciano est une réelle épreuve pour le lecteur. J’ai rarement ressenti une telle tension lors d’une lecture et c’est ce qui rend ce livre si important à mes yeux. Le processus destructeur est suivi du début à la fin, porteur de conséquences, de réactions, d’espoirs et de sentences, encore et encore. C’est un cycle pervers dont on a l’impression qu’il ne s’arrêtera jamais car il y a toujours une bonne raison paranoïaque qui justifie le sort de la jeune femme. L’odeur du sang excite la foule et la douleur d’Italia nous habite un peu page après page, on se défend avec elle et aimerait pouvoir lui crier qu’on la croit, qu’on l’entend, qu’on est là pour elle, tout simplement.

Ce portrait de femme (outrageusement oubliée comme ses consœurs) est aussi le portrait d’une société sexiste dont la hiérarchie et le pouvoir sont indéniablement phalliques. Et, de ce livre, on ne peut s’empêcher de faire certains parallèles avec le monde actuel dans lequel on détruit des vies de femmes à coups de mensonges, de rumeurs ou de jugements purement haineux. Inquisition populaire des mœurs.

Ce roman est tiré de faits réels. On ressort de sa lecture avec le sang glacé et avec cette colère qui peut permettre de ne plus accepter les mentalités destructrices, mortifères. Cette bave venimeuse qui se répand aujourd’hui énormément sur les réseaux sociaux, où l’anonymat donne encore un sentiment de toute puissance et d’impunité, où des foules numériques dévorent leurs cibles avec frénésie. On pense également au harcèlement scolaire qui continue à faire des victimes, de très jeunes victimes.

J’ai aimé ce roman et Italia de tout mon cœur et j’aurais aimé aussi que sa terrible réalité n’existe pas. J’aurais aimé que cette histoire (et les autres qu’elle rappelle) n’ait pas été et qu’elle ne trouve pas non plus d’écho aujourd’hui. J’aurais aimé.

Avec ce roman Elena Gianini Belotti fait mémoire avec force et ne laisse personne indifférent. Je vous en prie : lisez-le, partagez-le, offrez-le.

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Et vous, quel portrait littéraire de femme vous a bouleversé ?

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« Jour de courage » de Brigitte Giraud (Flammarion, 2019) #RL2019

Vous me proposez un roman qui parle de la Seconde Guerre mondiale — qui plus est des autodafés — mais aussi des questions de discriminations actuelles, d’acceptation de sa sexualité à l’encontre des regards insistants du monde ? Je vous dis : on y va !


Quatrième de couverture : « Lors d’un exposé en cours d’histoire sur les premiers autodafés nazis, Livio, 17 ans, retrace l’incroyable parcours de Magnus Hirschfeld, ce médecin juif-allemand qui lutta pour l’égalité hommes-femmes et les droits des homosexuels dès le début du XXe siècle. Homosexuel, c’est précisément le mot que n’arrive pas à prononcer Livio : ni devant son amie Camille, dont il voit bien qu’elle est amoureuse de lui, ni devant ses parents. Magnus Hirschfeld pourrait-il parler pour lui ? Sous le regard interdit des élèves de sa classe, Livio accomplit alors ce qui ressemble à un coming out.

Deux histoires se mêlent et se répondent pour raconter ce qu’est le courage, celui d’un jeune homme prêt à se livrer, quitte à prendre feu, et celui d’un médecin qui résiste jusqu’à ce que sa bibliothèque de recherche soit brûlée vive. À un siècle de distance, est-il possible que Magnus Hirschfeld et Livio se heurtent à la même condamnation ? »


Livio doit faire un exposé et ce moment, justement d’exposition face à ses camarades, va devenir une occasion d’aborder bien plus qu’un épisode historique ciblé. Une grande partie du texte se passe dans la salle de classe et nous apprenons, comme les élèves plus ou moins concentrés, beaucoup de choses sur la vie et les engagements de Magnus Hirschfeld qu’il est difficile de ne pas admirer. Difficile aussi de ne pas admirer cet adolescent en pleine construction et en pleine révélation à lui-même, qui va amener à réfléchir aux discriminations et aux persécutions d’hier à l’aune du présent. Ou serait-ce l’inverse ?

Il y a les camarades qui soutiennent silencieusement, ceux qui attendent la sonnerie, ceux qui n’ont pas besoin de grand chose pour se faire remarquer, que ce soit pour être tatillon ou pour déconcentrer le groupe, et ceux qui se font plus menaçants. Il y a aussi une enseignante qui ne sait pas où Livio va vouloir en venir, sur le qui-vive, tendue. Enfin, il y a Camille, que Livio connaît depuis des années pour être son meilleur ami. Camille qui l’aime et qui va comprendre, malgré le déni, ce qui lui tombe d’un coup sur le coeur.

Ce texte, même s’il ne m’a pas emportée, est l’occasion dans la rentrée littéraire de parler de difficultés encore réelles aujourd’hui de vivre une vie libre lorsque l’on dépasse d’une norme, elle-même dépassée. Entre l’absence de dialogues avec des parents, l’ego blessé d’une amie qui ne supporte pas le secret et la fuite des illusions, les menaces homophobes de jeunes de sa classe, quels choix s’offrent à Livio ? Entre mémoire et discriminations d’aujourd’hui, faut-il que nous n’apprenions pas ? Une approche des deux sujets singulière et intéressante, mais je suis malheureusement un peu restée à distance.

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Et vous, est-ce un livre qui a retenu votre attention et qui vous a davantage convaincu ?

👁 « China Dream » de Ma Jian (Flammarion, 2019)

Dès janvier, je savais que j’allais faire une thématique sur la Chine. C’est précisément ce livre qui m’a donné envie de me lancer. Une couverture tellement belle qu’elle m’a faite tomber à la renverse*, une quatrième de couverture qui annonce un niveau de subversion irrésistible. Bref, j’ai eu envie d’en savoir plus sur ce roman comme sur la Chine contemporaine.

*Cette couverture a été réalisée par Ai Weiwei, artiste dissident chinois dont je vous parlerai plus particulièrement dans les jours à venir. ♥


Quatrième de couverture : « Le rôle de l’écrivain consiste à sonder les ténèbres et par-dessus tout à dire la vérité. J’ai écrit ce roman motivé par ma colère contre les fausses utopies qui asservissent et infantilisent la Chine depuis 1949.

Mélangeant fiction et réalité, le nouveau roman de Ma Jian dresse le portrait de la Chine d’aujourd’hui livrée au rêve chinois du président Xi Jinping et à l’amnésie imposée par l’État. Sous les allures d’une fable cruelle, l’auteur dévoile l’une des facettes les plus implacables de la tyrannie qui consiste à tenter d’effacer la mémoire, à éradiquer tout événement passé qui pourrait gêner la marche du pouvoir.

Un chef-d’œuvre de subversion et de drôlerie. »


Et s’il a été le premier roman lu pour cette thématique, il est l’un des derniers chroniqués ce mois-ci. Pourquoi ? Car en le lisant j’ai bien senti qu’il me manquait des données et des codes de compréhension. Je pense en avoir acquis aujourd’hui, même si je dois encore poursuivre mes pistes de découvertes.

Ma Jian est un auteur chinois qui vit aujourd’hui en exil à Londres. Son nom est interdit en Chine autant que sa présence n’y est plus admise. Il poursuit son travail d’auteur pour dire et dénoncer la folie du pouvoir qui se veut être un substitut de conscience pour chaque individu. C’est sur ce principe que China Dream est écrit : implanter le rêve chinois grâce au développement d’une puce électronique.

Tout au long de ce récit nous suivons Ma Daode, directeur du nouveau Bureau du Rêve Chinois. Une lourde tâche lui incombe : faire oublier le passé pour construire l’avenir du peuple chinois, en accord avec les ambitions du Parti. Ce dernier pense pour le peuple. Mais, au fur et à mesure que Ma Daode va avancer dans son travail et défendre son invention bionique, le passé va se rappeler à lui au point de lui faire friser la folie.

Qui rêve d’oublier est forcé de se souvenir et ce sont les souvenirs de la Révolution culturelle qui s’invitent dans l’esprit de Ma. Le lecteur découvre les horreurs de cette période en parallèle du présent de Ma Daode. La réalité frappe en plein cœur alors que l’homme semble ne plus vouloir en avoir. N’en veut-il plus car le passé est trop lourd de peines et de remords ? N’en veut-il plus car son poste au Parti le lui demande et qu’il est avide d’enrichissement ? Homme volontairement sans cœur et sans mémoire est-il encore pleinement un homme ? Par ce personnage, l’auteur dénonce l’hypocrisie et la corruption (comme d’autres dissidents chinois).

Ma Jian montre avec talent que le passé n’a pas sa place en Chine dès lors qu’il souligne les faiblesses du Parti. La commémoration n’est pas admise alors même que chaque société se construit sur ses morts, sur sa mémoire, sur sa justice. Il nous propose également un chapitre très explicite (auquel je ne m’attendais pas du tout) et extrêmement subversif qui confirme la force de la littérature pour faire face aux tyrans de la pensée. En effet, la pornographie est punie en Chine et peut être un motif d’emprisonnement. Autant dire qu’ici cet usage est on ne peut plus approprié, surtout quand les prostituées portent l’uniforme des Gardes Rouges et que le portrait de Mao orne les murs. Manipulation, mensonge, emprisonnement mental, ignorance, folie et sexe. Voilà le mélange que Ma Jian propose et que j’ai découvert avec un très grand intérêt.

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Et vous, connaissez-vous cet auteur ?

« Primo Levi : non à l’oubli » de Daniele Aristarco et Stéphanie Vailati (Actes Sud junior, 2019)

Pour l’anniversaire des 100 ans de la naissance de Primo Levi (31 juillet), il y a des chances que plusieurs livres soient chroniqués sur le blog cette année. Cette parution ne pouvait que trouver sa place dans ma bibliothèque, non seulement pour son sujet mais aussi pour sa collection Ceux qui ont dit non, que j’apprécie beaucoup.


Quatrième de couverture : « Dans les années 1980, au moment où certains nient l’extermination des Juifs dans les chambres à gaz, Primo Levi rencontre Vittorio, 11 ans. Le jeune garçon en veut terriblement à son grand-père de refuser de raconter son passé. Primo Levi décide de l’aider à exhumer le secret ainsi enfoui. Quarante ans après avoir témoigné de son expérience concentrationnaire, il comprend qu’il n’en a pas encore fini avec le récit de la Shoah. Lui qui fut déporté à Auschwitz à 24 ans, et écrivit le témoignage le plus implacable sur l’horreur concentrationnaire sait que la mémoire doit plus que jamais être entretenue. Il s’y engage corps et âme. »


Voilà un récit de fiction qui nous invite à suivre Primo Levi qui va apprendre à connaître un garçon, Vittorio. Ce dernier a beaucoup de questions suite à la lecture de son livre Si c’est un homme. Des questions, pas forcément sur l’histoire du survivant mais plutôt sur ce que son grand-père – qui refuse de parler – a bien pu faire pendant la guerre.

Nous sommes en 1983, Klaus Barbie est emprisonné à Lyon, les pensées attribuées à Primo Levi sont alors : ils sont encore parmi nous, la justice doit encore être rendue et il ne faut jamais oublier. Va alors commencer un travail entre l’homme et le garçon pour trouver des indices dans un premier temps, puis pour faire parler le grand-père.

Ce roman nous emmène sur les chemins de la mémoire, de la justice et de la transmission pour que l’oubli ne s’installe jamais parmi les hommes. La personnalité de Primo Levi demande de ne jamais oublier les victimes de la Shoah, les auteurs rappellent également en fin d’ouvrage d’autres personnalités qui ont également refusé l’oubli : Serge et Beate Klarsfeld (auxquels je souhaite personnellement associer Ita-Rosa Halaunbrenner et Fortunée Benguigui dans le cas de la traque de Klaus Barbie), les mères de la place de Mai, Ceija Stojka, Jean Hatzfeld et tous les témoins directs d’expériences traumatiques.

Même si le livre rappelle des faits difficiles, il reste abordable par de jeunes lecteurs à partir de 12 ans. Les auteurs ont réussi à rendre vivant et parfois léger ce récit, notamment grâce au personnage de Vittorio qui séduit par son culot et son besoin de savoir.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Pas de chronique trouvée pour le moment.


 

Et vous, est-ce une collection pour la jeunesse qui vous intéresse ?