❤ « Le visage de pierre » de William Gardner Smith (Christian Bourgois, 2021) • Rentrée littéraire

Traduit par Brice Matthieussent • 280 pages • 21,00 €

Si je dois commencer par dire quelque chose c’est qu’il vous faut découvrir ce roman. C’est un texte d’une grande puissance, remarquablement mené et porté par l’intelligence du coeur. Rien que ça.

Quatrième de couverture : « Fuyant les États-Unis et le racisme qui y règne, Simeon, un noir américain, arrive au début des années 1960 à Paris. Ici, les noirs se promènent sans craindre pour leur vie, et la diaspora américaine a pignon sur rue : dans les cafés, on refait le monde entre deux morceaux de jazz, on discute de politique en séduisant des femmes… Tout semble idyllique dans la plus belle ville du monde. Mais Simeon s’aperçoit bien vite que la France n’est pas le paradis qu’il cherchait. La guerre d’Algérie fait rage, et un peu partout, les Algériens sont arrêtés, battus, assassinés. En rencontrant Hossein, un militant algérien, Simeon comprend qu’on ne peut être heureux dans un monde cerné par le malheur : il ne peut pas rester passif face à l’injustice.

Écrit en 1963, Le Visage de pierre fut le seul livre de William Gardner Smith à n’avoir jamais été traduit en français, et l’on comprend pourquoi : pour la première fois, un roman décrivait un des événements les plus indignes de la guerre d’Algérie, le massacre du 17 octobre 1961. Dans cet ouvrage où l’honneur se trouve dans la lutte et dans la solidarité, William Gardner Smith explore les zones d’ombre de notre récit national. »

William Gardner Smith, comme d’autres auteurs afro-américains parmi lesquels nous pouvons citer James Baldwin, s’est installé en France en 1951 et y vivra jusqu’à son décès en 1974, à l’âge de 47 ans.

Avec le personnage de Simeon, William Gardner Smith se crée un alter-ego. A peine installé en France – pour ne plus être contraint par un racisme permanent, pour se sentir libre dans une France qui a la réputation de ne pas l’être… vraiment ? – ce journaliste et peintre va rencontrer la diaspora afro-américaine qui a choisi la vie parisienne. Avec d’autres exilés se crée un groupe multiculturel, aux expériences et points de vue différents. Un groupe vivant, en somme. Il y a notamment le chaleureux mais non moins mélancolique Babe, il y a aussi la belle Maria au regard qui s’éteint et au passé qui la hante. Il y aura aussi Ahmed, celui qui aurait pu être son jumeau, et les amis Algériens qui dirigeront le regard de Simeon sur la haine qui a cours en France.

Tout le roman montre le climat tendu qui règne en France, un climat dans lequel la police fait preuve d’un zèle raciste et de violences particulières à l’encontre des Algériens. Car la perte de l’Algérie sonnera le glas de l’empire colonial français et ça, pas mal de personnes n’arrivent pas à l’accepter, qu’elles soient civiles ou politiques. C’est toute cette contextualisation, cette confrontation à une société français bel et bien raciste qui fait comprendre les motivations, les enjeux et les suites du 17 octobre 1961. Une nuit terrible qu’il nous faut regarder en face.

Dans sa solitude, Simeon est obsédé et malade d’un visage qu’il n’a de cesse de vouloir représenter sur toile sans jamais parvenir à le faire. Des traits durs comme la pierre, des yeux froids, qui expriment un plaisir morbide. Et ce visage a plusieurs fois blessé durement – physiquement comme moralement – Simeon aux États-Unis. Ce visage de pierre, nous le verrons, est malheureusement présent partout.

Ce roman fort et rugueux de réalisme révèle les haines qui habitent le monde sans jamais mettre en concurrence les victimes et les mémoires. Simeon, personnage immensément attachant devra faire un choix, invitant inconsciemment le•la lecteur•rice a faire le sien. Et nous en avons justement un à faire à quelques mois de cette présidentielle qui s’annonce déjà pestilentielle.

Les romans de William Gardner Smith précédemment traduits en français ne sont plus disponibles, j’espère de tout coeur des rééditions.

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Et vous, quel•s livre•s sur le massacre du 17 octobre 1961 conseillez-vous ?

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« Friday Black » de Nana Kwame Adjei-Brenyah (Albin Michel, 2021)

En ce Mois des nouvelles, difficile pour moi de passer à côté de cette nouveauté qui annonçait un moment de lecture particulier. Ce recueil explore avec un œil dystopique mais un peu réaliste aussi) les États-Unis à travers le racisme, la violence, la surconsommation. Nana Kwame Adjei-Brenyah est une nouvelle voix littéraire dont j’attends déjà les prochaines traductions.

Quatrième de couverture : « Avec ce premier livre incroyablement inventif, Nana Kwame Adjei-Brenyah s’est imposé aux États-Unis comme une nouvelle voix explosive dans la lignée de Colson Whitehead et Marlon James. Entremêlant dystopie, satire et fantastique, et ses nouvelles donnent à voir avec une effarante lucidité la violence et la déshumanisation de notre monde. 

Qu’il mette en scène le procès d’un Blanc accusé du meurtre effroyable de cinq enfants noirs (et qui sera acquitté), le parcours d’un jeune qui tente de faire diminuer son degré de noirceur pour décrocher un emploi, le quotidien d’un vendeur de centre commercial confronté à des clients devenus zombies, ou celui des employés d’un parc d’attractions faisant du racisme ordinaire une source de divertissement, Adjei-Brenyah le fait avec une maîtrise et une maturité stupéfiantes. On renferme ce livre hébété : si la fiction peut contribuer à bousculer les mentalités, alors Friday Black est une puissante arme littéraire. »

Je m’attendais à être troublée par cette lecture car telle était la promesse. Cela a été le cas. Chacune des nouvelles que nous propose Nana Kwame Adjei-Brenyah nous perturbe, nous transporte de la confusion jusqu’au sentiment de malaise, parfois avec humour noir, l’ensemble porté par un auteur qui maîtrise l’art de la narration nous empêchant de fuir la page suivante, celle-ci pouvant pourtant se révéler terrible.

Si je ne lis habituellement pas de science fiction, j’ai ici été embarquée très facilement dans les avenirs angoissants que nous dépeint l’auteur. Des situations qui parfois ne sont pas si éloignées de la réalité, qui sont davantage une caricature de l’existant (je pense par exemple à la folie de la consommation explorée dans la nouvelle éponyme au livre), d’autres qui sont une projection effrayante d’un avenir dans lequel le racisme, les idéologies, les guerres et le monde ont mené à un quotidien plus qu’extrême.

J’ai beaucoup aimé la presque totalité de ces nouvelles, dont certaines se répondent entre elles. Il y en a une dont je n’ai pas vraiment saisi la portée, Lark Street. Sur un avortement, elle m’a impactée mais je n’ai pas compris l’intention de l’auteur. Également, j’ai été littéralement choquée par Après l’Éclair. Les descriptions sont vraiment difficiles, si ce n’est douloureuses, mais le texte reste très intéressant concernant la transmission de la violence, cette violence qui se nourrie d’elle-même, les traumatismes qui créent des troubles profonds, l’immortalité qui aliène les esprits, le recommencement permanent qui annihile les conséquences et la responsabilité, le fait de devenir le loup pour ne pas être l’agneau.

Les 5 de Finkelstein et Zimmer Land sont des nouvelles passionnantes qui explorent l’ancrage tenace du racisme, des discriminations et des stéréotypes dans les institutions et dans la société civile. Il est aussi question des réponses apportées à ces situations : de la vengeance face à l’aveuglement de la justice, à la dangereuse théâtralisation des crimes.

Nous suivons également de l’intérieur ce qui est aussi une macabre réalité des États-Unis, les tueries dans les établissements scolaires (parmi tous les mass murder).

Trois nouvelles concernent la folie de la consommation et la violence induite du côté des salariés. Ici l’humour noir est de mise, ainsi qu’un mélange de désespoir et de tendresse. L’avoir est plus important que l’être, c’est une question de vie ou de mort. Il faut aussi toujours vendre plus, toujours plus, toujours en concurrence avec les collègues. Et parfois un échange enfin humain éclaire deux visages.

L’ère est une histoire qui m’a particulièrement passionnée et affectée tant elle est oppressante bien pensée. Un monde dans lequel sont créées de nouvelles générations d’humains optimisés (il y a parfois des soucis à la conception) qui impliquent une hiérarchisation de l’humanité. Un monde moralement effrayant et un petit espoir. Je crois qu’il s’agit de la nouvelle que j’ai préférée, dans ce qu’elle dénonce de discriminations, de perte d’éthique et de manipulation de la population.

Mon sentiment à la fin de cette lecture est celui d’être alerte, d’être vigilante. Ces histoires dystopiques nous invitent pour certaines (celles qui m’ont le plus intéressée) à imaginer l’avenir en poussant les travers du monde actuel un peu plus loin. Le monde est fou, il peut encore être pire, alors si nous pouvons l’éviter…

Vous pourrez retrouver des textes plus intimistes et plus réalistes qui font du bien : un hommage de Nana Kwame Adjei-Brenyah à sa mère, les pensées et souvenirs d’un jeune homme dont le père est parti. Ce réalisme m’a fait du bien, comme deux petites pauses bénéfiques au milieu de textes de science-fiction assez frontaux.

Du début à la fin, de l’épigraphe de Kendrick Lamar aux remerciements, l’engagement et l’émotion sont présents. Je suis passée à côté du coup de cœur à cause de la violence parfois un peu trop forte pour moi et pour les quelques éléments que je n’ai pas vraiment saisis, mais il s’agit d’un remarquable premier recueil qui en appelle d’autres.

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Et vous, quel•le primo-auteur•e vous a marqué•e dernièrement ?

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« Hommes sous verre » de Sarah Rose Etter (Editions do, 2016)

Je poursuis le Mois des nouvelles avec ce recueil dont les personnages principaux sont des femmes confrontées à des situations en tension, nous faisant passer par un panel d’émotions impressionnant en peu de pages, en peu de mots. Sarah Rose Etter possède un réel talent pour transmettre l’état d’esprit de ses personnages et pour créer des ambiances.

Quatrième de couverture : « La plupart des femmes qui racontent les histoires à la fois belles, terrifiantes et totalement bizarres de ce livre, vivent dans des mondes régis par la logique vertigineuse des cauchemars, luttant contre des situations incontrôlables. Elles ont des relations tendues avec les hommes de leur vie ― père, amant, mari. La plupart de ces hommes souffrent d’une forme de névrose. Et dans leur tentative de prendre soin d’eux, la plupart de ces femmes donnent tout. »

Initialement parues séparées dans des revues, les huit nouvelles de ce recueil se concentrent sur des jeunes filles et des femmes dans des situations réalistes ou surréalistes. Mais toujours des hommes ont un impact sur elles, tendre parfois – rarement -, négatif souvent.

La langue de Sarah Rose Etter est libre, directe et poétique. Elle se rapproche parfois de l’incantation comme dans le texte un peu obscur mais étonnamment troublant qu’est Remèdes.

Parmi ces textes, trois concernent un personnage nommé Cassie. Est-ce le même personnage qui grandit et fait l’expérience de moments qui le changent ? Les trois Cassie sont-elles des filles-femmes différentes dans un même corps ou sont-elles trois corps et trois vies distinctes ? Le fait est qu’elles explorent une évolution : de la candeur déchue, de la violence physique des hommes qui s’approprient sont corps à sa propre appropriation des hommes. [Marée de koalas ; Soirée langues ; Hommes sous verre]

Cinq textes m’ont particulièrement marquée :

Marée de koalas qui nous fait découvrir l’attente et les rêves d’une petite fille qui a entendu parler d’une marée de koalas et qui l’attend avec une immense impatience mais qui sera confrontée à un choc nié par les adultes, nié par ce père qu’elle admire tant. Pas protégée, pas réconfortée.

Gâteau qui a presque réussi à me dégoûter de tout acte de gourmandise (et pourtant, manger est l’une de mes passions). Cette nouvelle crée un profond malaise et un vrai sentiment de dégoût en même temps que nous soutenons la femme au cœur de cette histoire qui se sacrifie pour son mari malsain au possible. Lui, il est parfaitement bien dans son égoïsme et son plaisir personnel. Six pages. Six pages suffisent à Sarah Rose Etter pour nous glacer le sang et nous nouer l’estomac.

Soirée langues, ou quand un père livre sa fille, que les choses ne se déroulent pas comme prévu et que ton corps de jeune femme ne t’appartient plus face au désir collectif qui ne se contrôle pas. Tu n’existes plus en tant que personne mais en tant que corps, objet des désirs des autres.

Père poulet : un père ne va pas bien, sa fille ne va pas bien non plus. Lui s’est enfermé sous un masque de poulet suite à un drame, elle voudrait bien qu’il retrouve son visage pour ne plus se sentir seule. Enfermé dans sa souffrance, il n’a pas de force pour deux. Un acte de la jeune fille les feront se rapprocher dans l’épreuve commune qu’ils doivent surmonter et mieux se comprendre. A la lecture, nous croyons qu’un jour ils se feront à nouveau face à visage découvert.

Chair à mari nous propose une illustration extrême, métaphorique, d’un homme qui perd tout ce qu’il a construit avec sa femme. Un besoin incontrôlable et irrépressible l’habite et c’est le début d’un cycle aussi infernal qu’étourdissant qui se clôt sur un constat plus qu’amer.

Vous l’aurez sûrement compris, ce recueil ne peut absolument pas laisser indifférent•e et montre des femmes souvent prêtes à tout pour l’autre ou qui doivent digérer les actes et les réactions des hommes qui les entourent. Elles aiment, elles affrontent les névroses, elles se sacrifient souvent et nous font réagir. Sarah Rose Etter est une auteure dite de fiction expérimentale, la lecture de ce recueil est très clairement une expérience.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : La Tanière de la renarde

Et vous, êtes-vous prêt•e•s à plonger dans des mondes névrotiques ?

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❤ « Mozart est un joueur de blues » d’Ernest J. Gaines (Liana Levi, 2006)

Pour mes 30 ans, j’ai choisi 30 livres d’occasion parmi lesquels j’ai donné une belle place à Ernest J. Gaines (1933-2019). Je ne connaissais pas cet auteur du célèbre roman Dites-leur que je suis un homme mais il m’a enchantée avec ce recueil de nouvelles. Son attention aux détails de la vie et à la complexité des sentiments humains m’a impressionnée.

Quatrième de couverture : « Quand le jeune Ernest J. Gaines n’était encore qu’un étudiant prometteur, l’un de ses professeurs l’interpella ainsi : Imagine que tu aies un pistolet sur la tempe et qu’on te pose la question, Pour qui écris-tu ? Sans hésiter Gaines répondit : Eh bien […], je dirais sans doute que j’écris pour les jeunes noirs du Sud, pour qu’ils sachent que leur vie vaut la peine d’inspirer des romans, et peut-être qu’ainsi je pourrai les aider à trouver qui ils sont. Imagine que le pistolet est toujours sur ta tempe et qu’on te demande quel autre groupe en particulier tu souhaiterais toucher, reprit le professeur. Eh bien alors, je dirais que j’écris également pour les jeunes blancs du Sud, pour qu’ils sachent qu’à moins de connaître celui qui est leur voisin depuis plus de trois cents ans, ils ne connaîtront que la moitié de leur propre histoire. Ce recueil, composé de nouvelles inédites éclairées par deux textes autobiographiques, vous donnera envie de lire toute son oeuvre. »

Je n’ai pas hésité longtemps à choisir ce recueil comme première lecture du Mois des nouvelles de cette année et je ne le regrette pas une seule seconde. Soyez averti•e•s, 2021 sera une année riche en lectures d’Ernest J. Gaines.

Ce livre se compose de cinq nouvelles écrites entre 1956 et 1966, accompagnées d’une préface et d’une postface de l’auteur. Ces deux textes autobiographiques éclairent son parcours et sa démarche d’auteur qui s’est investi corps et âme à décrire le Sud et la vie de personnes noires dans ce Sud. Chacune de ces nouvelles a un aspect banal sans l’être vraiment : nous avons des situations du quotidien, familiales et/ou amicales, mais des éléments nous rappellent le contexte ségrégationniste ainsi qu’une certaine rupture Nord-Sud.

Si chaque nouvelle a su me toucher j’ai été particulièrement émue par les enfants qui les traversent. J’ignore si l’auteur avait une nostalgie de l’enfance ou une admiration particulière pour l’innocence et la naïveté qui l’accompagne, mais j’ai trouvé ces personnages vraiment attachants et, finalement, pas si naïfs que ça dans le sens où ils n’acceptent pas toujours ce que les adultes font ou résistent à ce qu’ils voudraient qu’ils fassent, notamment quand cela concerne un certain passage à l’âge adulte du point de vue masculin ou quand il s’agit de protéger leur foyer.

J’ai aimé découvrir ce quotidien et chaque personnage peint avec précision, la diversité des caractères et des points de vue, j’ai senti des situations vraies et presque des souvenirs romancés mais infiniment réels. Ernest J. Gaines écrit un quotidien qui mérite vraiment d’être raconté et sa sensibilité le rend vivant à travers un large éventail d’émotions.

Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué  : Pas de chronique trouvée pour le moment.

Et vous, connaissez-vous cet auteur ?
Si oui, laquelle de ses oeuvres préférez-vous ?

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« Balèze » de Kiese Laymon (Les Escales, 2020)

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C’est un texte très intime que nous propose Kiese Laymon pour cette première traduction française de son œuvre. Un roman autobiographique qui revient sur ses blessures, son rapport à son propre corps, ce corps comme entité à part entière qui le dépasse, le possède, ce corps noir dans une Amérique toujours habitée par le racisme.

Quatrième de couverture : « Partant de son enfance dans le Mississippi, passée aux côtés d’une mère brillante mais compliquée, Kiese Laymon retrace les événements et les relations qui l’ont façonné. De ses premières expériences de violence et de racisme jusqu’à son arrivée à New York en tant que jeune universitaire, il évoque avec une sincérité poignante et désarmante son rapport au poids, au sexe et au jeu, mais aussi à l’écriture. En explorant son histoire personnelle, Kiese Laymon questionne en écho la société américaine ; les conséquences d’une enfance passée dans un pays obsédé par le progrès mais incapable de se remettre en question.

Récit intime qui met en lumière les échecs d’un pays, Balèze est un formidable acte de défi et de courage. »

Si je dois commencer par un point extrêmement positif de cette lecture il s’agit de la langue. Le ton de Kiese Laymon est frontal et nerveux mais peut devenir tout à coup d’une grande poésie. Je l’ai vraiment beaucoup aimé. L’ambiance m’a fait penser à une soirée au cours de laquelle la lumière peu à peu décline et où l’on surprend les confidences d’un enfant devenu, en apparence, grand. Et, souvenir après souvenir, l’aube arrive, peut-être un peu blafarde mais chassant malgré tout les monstres de la nuit.

Kiese adresse ce livre à sa mère autant qu’aux lecteurs•trices. Il revient sur ses souvenirs, sur la peur et les violences domestiques, sur les études, la stigmatisation, le racisme insitutionnel et les copains, sur son poids et le martyr qu’il fera subir à son corps, sur la sexualité et les violences envers les filles, sur la culpabilité et la honte, sur les addictions et l’argent source d’angoisse comme d’exaltation, sur l’amour et la force d’une grand-mère qui réchauffe le cœur. A travers ces nombreuses thématiques (et d’autres encore) c’est l’histoire d’une vie aux États-Unis alors que l’on est un enfant noir qui veut aimer et être aimé (et s’aimer lui-même), qui veut grandir et plaire sans mentir, qui veut avancer et défendre ceux qui en ont besoin dans une société qui n’aime pas tous ses enfants.

Riche, dense mais intelligemment construit, ce récit se lit comme une conversation et ne laisse pas une minute d’ennui aux lecteurs•trices. Symptomatique d’un mal-être américain, sa complexité révèle des vies aux antipodes des projections hollywoodiennes pour proposer des images réelles, crues, sincères qui m’ont fait penser aux écrits de Ta-Nehisi Coates.

Une découverte percutante, je suis impatiente de découvrir une prochaine traduction de Kiese Laymon. Soyez sûr•e•s que je serai au rendez-vous.

Je tiens à remercier les éditions Les Escales ainsi que la plateforme NetGalley de m’avoir permis d’accéder à ce livre en avant-première.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Serial ReadeuzL’art et l’êtreL&TLe petit crayon


Et vous, lisez-vous des autobiographies ?

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❤ « Blues pour l’homme blanc » de James Baldwin (Zones, 2020)

Quand un inédit de James Baldwin est annoncé il y a une règle : se jeter dessus. Après avoir lu le dense La prochaine fois, le feu (je ne me suis pas sentie à la hauteur pour le chroniquer), je n’ai pu résister à cette pièce de théâtre, écrite suite à l’assassinat de Medgar Evers mais aussi en souvenir d’Emmett Till. Une pièce qui veut dénoncer les mécaniques racistes persistantes et le sentiment d’impunité qui entretient la confiance et la violence des suprémacistes blancs.

Quatrième de couverture : « James Baldwin a écrit cette pièce en 1964 en réaction à l’assassinat de son ami Medgar Evers, militant des droits civiques, abattu devant son domicile du Mississippi le 12 juin 1963 par un suprémaciste blanc.

L’accumulation des meurtres racistes aux États-Unis (dont celui de quatre jeunes filles noires dans un attentat à la bombe contre une église baptiste de Birmingham, Alabama, le 15 septembre 1963) constitue l’arrière-plan de ce cri de révolte scénique. La quasi-impunité qui suit ces actes sera l’élément déclencheur de ce travail.

C’est aussi le meurtre atroce en 1955 de l’adolescent Emmett Till qu’il décide d’évoquer : Dans ma pièce, écrit-il, il est question d’un jeune homme qui est mort ; tout, en fait, tourne autour de ce mort. Toute l’action de la pièce s’articule autour de la volonté de découvrir comment cette mort est survenue et qui, véritablement, à part l’homme qui a physiquement commis l’acte, est responsable de sa mort. L’action de la pièce implique l’effroyable découverte que personne n’est innocent […]. Tous y ont participé, comme nous tous y participons. »

Je ne lis pas souvent de pièces de théâtre et James Baldwin m’a en quelque sorte réconciliée avec cette forme littéraire. Si j’aime les textes taiseux, je me surprends à aimer les textes dont le corps est surtout composé de dialogues. C’est un tout autre exercice de lecture et de projection auquel j’ai vraiment apprécié me prêter.

Pour entrer plus directement dans le sujet, nous sommes dans une petite ville du sud des États-Unis – la Ville de la peste -, où la ségrégation est toujours légale et où un meurtre a été commis. Le fils du pasteur Meridian Henry, Richard, revenu du nord où il rêvait de vivre libre, a été tué et va être inhumé. Alors qu’au présent la population noire demande un procès et qu’un certain Lyle Britten nous colle la nausée, nous repartons quelques jours dans le passé pour faire la connaissance de Richard jusqu’au basculement dramatique.

James Baldwin explore de nombreuses personnalités qui composent le paysage humain de la ville. Deux communautés qui se font face, l’une qui écrase ou ferme les yeux, l’autre qui ne veut plus subir d’une quelconque manière. Le temps de la justice doit arriver. Entre les deux communautés, un homme, Parnell James. Un personnage très intéressant : sous la pression de la population blanche mais partisan de l’égalité, qui tente de faire enfin les choses du mieux possible sans pour autant camper un rôle de sauveur blanc.

L’auteur aborde beaucoup d’aspects du racisme quotidien dans cette pièce : le sentiment d’être dans son bon droit en faisant passer les Blancs avant les Noirs (renforcé par les difficultés économiques), celui de ne pas être pire que les autres dans son racisme assumé, l’infantilisation, l’hypersexualisation des corps noirs et le viol des femmes. En somme, la domination et un mélange de dépossession-possession destructeur. L’idée est de comprendre la violence et la reproduction des théories racistes en donnant la parole à des personnages qui le sont pour mieux les dénoncer et les déconstruire. James Baldwin nous parle aussi des premiers temps du mouvement des droits civiques, entre le besoin de lutte frontale et le potentiel de la non-violence. J’ai senti Meridian Henry proche de Martin Luther King et Richard plus de Malcolm X.

La tension monte encore d’un cran face à l’injustice de la justice du Sud. Calqué sur des réalités, la composition du procès, son déroulement et son issue aboutissent indéniablement à une immense indignation. Medgar Evers, assassiné en 1963, son meurtrier sera reconnu coupable en 1994, après avoir été innocenté deux fois en 1964. Emmett Till, torturé et assassiné en 1955, ses deux meurtriers seront acquittés la même année et ne seront plus inquiétés malgré le fait d’avoir reconnu publiquement le meurtre. Deux procès pour une même accusation ne pouvant avoir lieu. Quatre jeunes filles sont tuées lors de l’attentat de l’église baptiste de Birmingham en 1963, les responsables, membres du Ku Klux Klan, ne seront condamnés que sur le tard et l’un d’eux finira ses jours sans être jugé.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Pas de chronique trouvée pour le moment.


Et vous, quel livre de James Baldwin recommandez-vous de lire absolument ?

 

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« Nickel Boys » de Colson Whitehead (Albin Michel, 2020)

Sûrement l’un des romans les plus attendus de la rentrée, il a été ma première découverte de Colson Whitehead (et ne sera pas la dernière). Pour le dire vite : lisez-le.

Quatrième de couverture : « Dans la Floride ségrégationniste des années 1960, le jeune Elwood Curtis prend très à coeur le message de paix de Martin Luther King. Prêt à intégrer l’université pour y faire de brillantes études, il voit s’évanouir ses rêves d’avenir lorsque, à la suite d’une erreur judiciaire, on l’envoie à la Nickel Academy, une maison de correction qui s’engage à faire des délinquants des hommes honnêtes et honorables. Sauf qu’il s’agit en réalité d’un endroit cauchemardesque, où les pensionnaires sont soumis aux pires sévices. Elwood trouve toutefois un allié précieux en la personne de Turner, avec qui il se lie d’amitié. Mais l’idéalisme de l’un et le scepticisme de l’autre auront des conséquences déchirantes.

Couronné en 2017 par le prix Pulitzer pour Underdground Railroad puis en 2020 pour Nickel Boys, Colson Whitehead s’inscrit dans la lignée des rares romanciers distingués à deux reprises par cette prestigieuse récompense, à l’instar de William Faulkner et John Updike. S’inspirant de faits réels, il continue d’explorer l’inguérissable blessure raciale de l’Amérique et donne avec ce nouveau roman saisissant une sépulture littéraire à des centaines d’innocents, victimes de l’injustice du fait de leur couleur de peau. »

Les premières pages de ce roman ont été particulièrement marquantes, elles m’ont scotchée au fond de mon lit : des fouilles archéologiques ont dévoilé la présence d’un cimetière non officiel aux abords de l’établissement de redressement de Nickel. Les morts finissent toujours par parler – même si cela peut prendre du temps -, les vivants sont là pour leur redonner une voix.

Elwood est un jeune garçon modèle : élève brillant, avide de connaissances et de justice, poli et investi dans l’avenir qu’il se construit. Abandonné par ses parents, il est élevé par sa grand-mère qu’il aime et respecte malgré certains désaccords. Car dès la première partie du roman la peur est déjà présente : dans ce qui a été vécu et dans ce que l’on ne souhaite plus vivre. Une partie dans la vie civile, avant d’aller entre les murs de Nickel, qui permet de montrer l’ambiance d’une ville rurale américaine, d’une époque, le début des années 60.

Le chemin d’Elwood va être fauché par un malheureux hasard mais surtout par un racisme institutionnel qui n’accorde ni le bénéfice du doute ni la présomption d’innocence à une partie de la population. Au lieu de l’université, ce sera la Nickel Academy. Établissement inspiré d’une institution ayant réellement existé (et s’il y en a eu une, il a dû y en avoir plusieurs), la violence va déferler sur les jeunes garçons retenus entre ses murs. Ségrégation, humiliations, maltraitances, tortures, viols, assassinats. Détruire l’esprit et le corps.

Dans ce contexte, nous suivons Elwood qui va essayer de survivre et de partir aussi vite que possible. Il va rencontrer Turner. Une amitié forte, vitale, va naître entre les deux garçons, de celles qui font un peu oublier les douleurs et la haine qui grandit. Colson Whitehead montre à la fois les exactions internes mais aussi la compromission de l’environnement et la négligence du gouvernement : rien n’est normal mais tout semble l’être pour qui n’est pas victime directe, comme dans un cauchemar dont on n’arrive pas à sortir, ce sentiment que plus tu te débats plus le piège se referme sur toi. A vie. Car si tu arrives à sortir, ce n’est pas indemne.

Finalement, l’auteur écrit pour (les) Elwood, pour exposer au monde entier les notes manuscrites, d’une écriture élégante, prises au quotidien. Pour que nous ne fermions plus les yeux, que les victimes aient droit à des tombes sous lesquelles se reposer enfin et sur lesquelles se recueillir, pour donner voix aux victimes, pour faire comprendre que le passé ne passe pas en mettant un mouchoir ou des pelletées de terre dessus et que les plaies restent ouvertes.

Des personnages principaux touchants et réalistes que tout lecteur a envie de sauver (et les autres enfants avec, bien entendu), un décryptage de la violence et de sa reproduction pertinent dont les échos résonnent au présent, une construction narrative tendue extrêmement efficace, la seule chose qui ne fait pas basculer ce roman dans mes coups de coeur (mais les frôle) est que j’ai anticipé chaque moment fort de l’histoire. L’émotion fut donc là mais quelque peu désamorcée. Cela me conforte cependant sur le fait que Colson Whitehead est un auteur qui me parle.

Underground Railroad est dans ma PAL, il sera donc lu rapidement, avant de remonter petit à petit la bibliographie de l’auteur. Je n’ai pas fini de le lire et vous n’avez pas fini de le voir sur ce blog.

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Et vous, avez-vous déjà lu Colson Whitehead ?

 

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👁 « Les enfants s’ennuient le dimanche » de Jean Stafford (Editions do, 2019)

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J’adore les nouvelles et pourtant j’en lis assez peu, alors quand j’ai vu ce titre j’ai sauté dessus. En route pour la découverte d’une auteure américaine ayant vécu entre 1915 et 1979 et qui a obtenu le prix Pulitzer de la Fiction en 1970.

Quatrième de couverture : « Les enfants s’ennuient le dimanche réunit quelques-unes des nouvelles les plus caractéristiques et les plus célèbres de Jean Stafford. Elle en a écrit plus de quarante, publiées dans de prestigieuses revues, qui ont fait l’essentiel de sa réputation. The Collected Stories of Jean Stafford fut d’ailleurs un des rares recueils à recevoir le prix Pulitzer de la fiction, en 1970.

La plupart de ses textes s’intéressent aux différentes périodes de la vie de jeunes filles et de femmes, de l’enfance à la vieillesse, cartographiant les peurs, les angoisses et les compromis auxquels elles doivent faire face. Les questions de quête de l’identité féminine, de marginalité et d’impuissance apparaissent dans toutes ses histoires, et l’ironie abonde dans ses contes d’amours perdus, de rêves brisés et d’occasions manquées. Son style alterne entre le langage familier et rustique de Mark Twain et la prose élégante et raffinée d’Henry James, ses deux écrivains favoris. »

Si toutes les nouvelles ne m’ont pas tenues en haleine avec la même intensité, je ressors de ce recueil avec des coups de cœur pour certaines. Indéniablement, l’écriture de Jean Stafford a ce quelque chose qui fait qu’on reste pendu à ses mots, on veut savoir où vont arriver ses personnages et quels coups la vie leur a joué avant qu’on les rencontre.

La langue est fluide, elle nous emmène dans son époque mais porte malgré tout une modernité dans sa liberté de ton. Il n’en faut pas moins pour dessiner ces huit portraits de femmes, très différents, parfois denses, parfois surprenants, toujours singuliers. Chacune porte un passé et des blessures, et parfois des espoirs qui sont soumis aux aléas de la vie. Jeunes, âgées ou en chemin parmi les saisons de la vie, leurs différents caractères offrent un aperçu de l’infini diversité des personnalités féminines et de leurs parcours au milieu du 20ème siècle.

Les aspects qui ont le plus retenus mon attention sont les vies marquées par les blessures, les manques, les frustrations, le fait de continuer à se construire sur une basence pointée du doigts sans cesse par la société et qui, parfois, prend beaucoup de place dans le cœur. J’ai également été fortement marquée par les carcans qui enferment, que ce soit les milieux sociaux, le rôle d’apparat poussé à l’extrême ou même l’enfermement dans le regard d’autres femmes qui justifient une vie pensant bien faire.

J’ai enfin été très émue de découvrir la part biographique présente dans la nouvelle Le château intérieur et je soupçonne que je sois aussi le cas dans Le traîneau, en référence à son premier mariage qui se révéla difficile du fait de l’état mental de son mari. Le mal-être psychique de ses personnages ont ce réalisme car elle a connu cet état à plusieurs périodes de sa vie. Ces femmes, sous ses mots, deviennent alors presque réelles.

Une découverte très intéressante qui mérite une nouvelle lecture de l’œuvre de Jean Stafford pour confirmer cet intérêt.

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Et vous, vous ennuierez-vous dimanche ?

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❤ « Citizen : ballade américaine » de Claudia Rankine (L’Olivier, 2020)

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Claudia Rankine est une universitaire et auteure qui écrit notamment de la poésie. Une poésie ancrée dans le quotidien de la société américaine, une poésie documentaire qui rend compte du racisme qui perdure, qui a la peau dure, qui s’immisce dans les interstices de chaque jour.

Quatrième de couverture : « À terre. À terre tout de suite. J’ai dû aller trop vite. Non, tu n’allais pas trop vite. Je n’allais pas trop vite ? Tu n’as rien fait de mal. Alors pourquoi me contrôlez-vous ? Pourquoi suis-je contrôlé ? Fais voir tes mains. Les mains en l’air. Lève les mains.

L’attaque est préméditée, assumée, d’une violence intolérable. Ou bien c’est simplement la langue qui fourche sans qu’on s’en rende compte, et le racisme parle à travers notre bouche. Citizen est un livre sur les agressions racistes.

Pour dire cette réalité, Claudia Rankine choisit une forme qui n’appartient qu’à elle : tour à tour poésie, récit ou pamphlet, Citizen décrit les expériences les plus intimes, les plus ténues pour y greffer ce que dépose en nous le flux de la vie quotidienne – propos saisis dans le métro, conversations, blagues, coupures de journaux, captures d’écran -, dans un vaste collage d’images et de voix. Une symphonie parfois dissonante où les mots les plus simples sont portés par une extraordinaire énergie poétique. »

Ce recueil rend compte de réflexions issues des expériences de Claudia Rankine, que ce soit auprès de personnes anonymes ou de proches. Des paroles glissantes et maladroites à celles ouvertement stigmatisantes et discriminantes, l’auteure consigne et exprime la colère et l’usure. Car l’impact des paroles est concret pour les personnes qui sont visées et les conséquences sur la santé ne sont pas fictifs.

C’est également un regard actuel sur les États-Unis qui nous est proposé. Des instantanés qui font froid dans le dos, qui n’hésitent pas à interroger des faits du passé pour mieux penser le présent. Des faits d’actualité, des faits internationaux mais aussi des faits du quotidien qui ne font pas les gros titres. Claudia Rankine leur fait une place ici.

Le style d’écriture est particulier, une poésie en prose qui peu à peu se fait plus lisible et évidente, tranchante, organique. Sa colère devient un peu la nôtre. Pour l’avoir expérimenté, il ne faut pas hésiter à y revenir plusieurs fois après la lecture. Les textes sont enrichis de photographies d’oeuvres et revenir plusieurs fois à la lecture sur des temps différents les rend aussi plus lisibles (surtout si, comme moi, vous êtes un peu à la ramasse question art contemporain).

Je dois dire que cette lecture a été percutante et j’ai eu quelques montées de tension. Il faut encore et toujours être vigilants et refuser d’assister à ce genre de situations sans réagir. Car ce que nous rappelle l’auteure ici c’est qu’il y a du boulot face aux mentalités arriérées, à la haine qui a tendance à bien se décomplexer. Nous lisons sur les États-Unis mais la réflexion, pour le lecteur, s’élargit au-delà de ces frontières.

Ce livre est un objet littéraire singulier et très efficace, je suis vraiment reconnaissante à Claudia Rankine d’avoir réalisé ce travail poétique, ce travail documentaire, et je suis également reconnaissante aux éditions de l’Olivier de lui avoir permis cette publication en français et cette visibilité. Vous l’aurez compris, je suis conquise et je ne peux que vous encourager à découvrir cette prose remarquable.

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Et vous, quelle poésie qui dénonce des faits quotidiens recommanderiez-vous ?

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« Un garçon sur le pas de la porte » d’Anne Tyler (Phébus, 2020)

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J’ai découvert l’écriture fluide et vive d’Anne Tyler l’année dernière, avec son roman La danse du temps, également publié aux éditions Phébus, que j’avais beaucoup aimé. En voyant cette nouvelle parution, je n’ai pas hésité un instant.

Quatrième de couverture : « Micah Mortimer, la petite quarantaine routinière, coule des jours heureux dans un quartier tranquille de Baltimore. En voiture, au travail ou avec sa petite amie, il ne dévie jamais de sa route toute tracée – jusqu’au jour où il trouve Brink Adams qui l’attend sur le pas de sa porte.

Car l’adolescent fugueur en est sûr, Micah est son père biologique… Pour l’homme qui aimait ses habitudes, cette seconde chance sonne comme une malédiction.

Prix Pulitzer, finaliste du Booker Prize, Anne Tyler est une figure majeure des lettres américaines, dont le style irrésistible et piquant fait encore une fois des merveilles, ici. »

Malheureusement, dans ce roman, Anne Tyler a moins réussi à m’emmener dans les rues de Baltimore et dans les vies qui l’animent. Des difficultés à m’attacher à Micah et à Brink, s’ajoutent des considérations sur la vie qui n’ont pas réussi à donner assez de relief à l’ensemble à mon goût. L’écriture reste agréable, les pages se tournent sans difficulté, je ne peux en aucun cas enlever cette fluidité des mots à l’auteure.

Micah est un cinquantenaire qui travaille dans l’informatique : il dépanne les particuliers dans leurs petits soucis techniques quotidiens. Il est aussi assez maniaque et s’applique à avoir une vie aussi rangée que possible, s’investissant également auprès des autres locataires de l’immeuble pour le propriétaire parti passer ses vieux jours au soleil. En couple avec Cass, ce n’est pas la passion qui domine mais plutôt les habitudes. Dans cette vie réglée comme du papier à musique, va débarque Brink, adolescent au caractère ombrageux, qui fuit quelque chose, qui cherche quelque chose.

Les personnages sont réalistes et plairont probablement à d’autres lecteurs, mais l’un des aspects qui aurait pu être plus fouillé et développé concerne les autres habitant de l’immeuble. J’ai presque été plus touchée par ces personnages secondaires que par les principaux.

L’arrivée de Brink va bouleverser le quotidien de Micah, forçant celui-ci à revenir sur sa vie, ses relations qui l’ont chaque fois mené presque au mariage, et puis finalement à la rupture.

Si vous souhaitez une lecture abordable sur les relations familiales et intimes qui permet de se vider la tête quelques petites heures ce livre peut être une piste, si vous cherchez davantage un roman qui vous agrippe les trippes, il faudra sûrement chercher un autre titre de l’auteure. Pour ma part, je vais suivre les conseils de La petite histoire de Pamolico et m’orienter vers Une bobine de fil bleu, qui a été pour elle une pépite.

Je suis malgré tout heureuse d’avoir pu retrouver Anne Tyler cette année et je remercie les éditions Phébus ainsi que NetGalley de m’avoir permis d’accéder à ce livre en avant-première.

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Et vous, quel est votre roman préféré de cette auteure ?

« Black River » de Josh Simmons (Huber, 2019)

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Je vous emmène aujourd’hui dans un roman graphique à l’ambiance post-apocalyptique. Parce que prendre soin de son moral c’est important. Mais, blague à part, je suis bien embêtée avec ce livre car je ne l’ai pas vraiment apprécié. Autant il m’a rendue très curieuse quand je l’ai croisé, autant à la lecture il ne m’a fait ni chaud ni froid. Ou plutôt froid, s’il faut choisir.


Quatrième de couverture : « Notre monde n’est plus. Le progressisme, le savoir, la sécurité, le confort et la civilisation ont laissé place a l’obscurantisme, la barbarie et la survie quotidienne. Dans cet enfer à ciel ouvert, un groupe de femmes, exténuées mais déterminées tente de trouver Gattenburg, ville mythique où l’ancien monde aurait laissé des traces. Légende ou réalité ? Ce n’est qu’au bout d’un voyage, ou l’insoutenable côtoiera le désespoir, qu’elles découvriront la vérité… »


Un groupe de femmes (et un homme), parcourent un monde détruit, calciné, dont il ne reste que peu de survivants. Jour après jour, il faut bouger, avancer. Mais pour aller où ? Alors que le groupe découvre un hangar rempli de denrées devenues rares, un cadavre dans un coin conserve, lui, un journal personnel dans lequel il est fait mention d’une ville où un bâtiment aurait conservé de nombreuses fonctionnalités nécessaires à la protection et à la survie : Gattenburg. Le groupe a désormais un objectif plus précis mais sur le chemin des épreuves pourraient ne pas les laisser indemnes.

L’ambiance se met bien en place en même temps qu’un malaise tenace car il est difficile de s’attacher au groupe (en tout cas, je n’ai pas réussi). La violence a été un peu trop présente à mon goût, surtout car les proies sont des femmes donc il est facile d’imaginer une partie de ce que les prédateurs ont l’intention d’en tirer. L’ensemble pourrait fonctionner mais le manque d’attachement et la fin qui ne m’a pas emballée (je ne l’ai en partie pas saisie) font que je ne garderai pas un souvenir marquant de cette lecture. Dommage, car le potentiel était là mais je ne suis peut-être pas le profil de lecteur cible.

Je ne connaissais ni la maison d’édition, ni l’auteur, ni rien (je ne crois pas avoir croisé d’avis dessus), donc si vous en savez plus n’hésitez pas à partager vos infos. Je suis évidemment prête à retenter cette maison, mais davantage sur conseil.

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Et vous, est-ce un univers qui pourrait vous attirer ?

« La danse du temps » d’Anne Tyler (Phébus, 2019)

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Plus je découvre les parutions des éditions Phébus, plus je suis convaincue que les choix de cette maison correspondent à ma sensibilité. Ce roman ne fait pas exception. Je ne connaissais absolument pas cette auteure et son style m’a beaucoup plu, son analyse des émotions et des frustrations aussi. Une très agréable découverte !

Quatrième de couverture : « À soixante et un ans, Willa Drake mène une existence réglée comme du papier à musique en Arizona. Jusqu’à un coup de fil venu de l’autre bout du pays lui apprenant que la compagne de son fils s’est fait tirer dessus. Sa petite-fille a besoin d’elle ! Tant pis s’il s’agit d’une erreur de numéro, Willa abandonne tout et file à Baltimore devenir grand-mère.

Dans La danse du temps, Anne Tyler nous rappelle avec humour et tendresse qu’il n’est jamais trop tard pour choisir sa vie. »

Nous faisons la connaissance de Willa à plusieurs périodes de sa vie de fille, de jeune femme, de mère et de femme à l’automne de sa vie. Nous découvrons les épreuves qu’elle a dû affronter à chacune de ces périodes et son évolution construite sur le souvenir d’une mère insécurisante et qui pouvait se révéler violente, sur l’admiration envers un père doux et toujours conciliant. Des deux modèles elle optera pour le moins destructeur au risque d’oublier ses besoins.

Après un premier mariage auquel elle sacrifia ses études et ses projets, terminé de façon brutale, nous la retrouvons mariée à un homme qui, à nouveau, l’enferme dans un modèle de domination masculine, dans un modèle d’infantilisation de l’épouse. Mais le hasard de la vie va amener Willa à faire ses propres choix par amour.

J’ai vraiment apprécié ce portrait de femme dépeint sans jugement et que plusieurs époques ont moulé. J’ai admiré la capacité de ce personnage à s’émanciper aux côtés de la petite Cheryl et des nombreux personnages qui composent le voisinage de Baltimore. Un roman tout en douceur, dans un réalisme coloré d’un rayon de soleil doré, comme partagé entre hier et demain. Je prends dès à présent un nouveau billet pour Baltimore en compagnie d’Anne Tyler, reste à savoir avec lequel de ses nombreux romans…

Si vous souhaitez une lecture qui fait du bien sans que ce soit pour autant du pur feel good je vous recommande ce roman. Vous en ressortirez apaisés et le cœur plus léger car celui de Willa se sera un peu libéré mais aussi car la complicité intergénérationnelle qui se construit est très touchante.

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Et vous, prenez-vous aussi un vol pour Baltimore ?

❤ « Kramer contre Kramer » d’Avery Corman (Robert Laffont, 2011)

Initialement paru au États-Unis en 1977 et réédité cette année par les éditions Robert Laffont dans leur collection Pavillons Poche, je me suis décidée à sortir mon ancien exemplaire qui dormait depuis bien trop d’années sur une étagère de ma bibliothèque. Et si j’ai une chose à dire pour commencer, c’est que j’ai eu tort de ne pas l’ouvrir avant ! C’est simple : le commencer c’est ne plus pouvoir l’oublier sur la table de chevet.


Quatrième de couverture : « Alors que sa femme Joanna est enceinte de leur fils Billy, Ted Kramer, un jeune publicitaire new-yorkais, jure qu’il deviendra envers et contre tout – et surtout afin de surmonter une peur panique de la paternité – un père parfait, un père modèle, Dieu le Père. Il ne croit pas si bien dire. Quatre ans plus tard, Joanna, frustrée par sa vie de femme au foyer, le quitte en lui abandonnant la garde de leur fils. Acte destructeur et fondateur à la fois, la désertion de Joanna met à terre les valeurs conservatrices de Ted, et le force à repenser entièrement son mode de vie et son quotidien avec Billy. Jusqu’au jour où, un an et demi plus tard, ce fragile équilibre est menacé par la réapparition de Joanna, qui réclame la garde de l’enfant.

Témoin du tournant culturel qu’entraînent dans les années 1970 les mouvements féministes, Kramer contre Kramer a remis en question avec finesse et humanité les idées conventionnelles sur le mariage et l’instinct maternel. »


Je n’imagine pas la réception qu’a eu ce livre en 1977 et si les choses ont évoluées sur la question de la place des hommes et de la paternité dans la société, je pense qu’il a toujours des messages d’actualité. Je me suis beaucoup attaché aux personnages de Ted et Billy, le premier évoluant au fur et à mesure que Billy grandit. L’enfant révèle à Ted des parts de lui-même. J’ai aussi apprécié le personnage de Joanna, enfermée dans un rôle de mère à temps plein qui l’étouffe et dans lequel elle ne s’épanouit pas, bien au contraire, dans lequel elle dépérit. J’ai compris son départ et Avery Corman l’écrit sans la juger ce qui est important à souligner.

Ted se retrouve donc seul avec son fils et c’est leur quotidien que l’on va suivre avec le cœur ému par les moments tendres, les moments difficiles et les petites joies du quotidien comme seuls les enfants savent les créer. Alors que le quotidien est reconstruit et que la famille à deux avance Joanna refait surface et demande la garde de Billy. Elle se dit prête, qu’elle s’est retrouvée et qu’en tant que mère elle doit récupérer son fils. Préserver Billy des conflits des adultes sera une priorité en même temps que l’ancien couple va se faire du mal par amour, pour l’enfant qu’ils aiment tous les deux, chacun à sa façon. Et je peux vous dire que vous allez être apnée jusqu’à la dernière page en vivant beaucoup d’émotions.

Je me suis parfois demandé où voulait nous emmener l’auteur et, finalement, les moments calmes ne préparent que mieux les secousses à venir pour nous offrir un roman qui se révèle être un coup de cœur. Il ne me reste plus qu’à me délecter du film. Je vais préparer mes mouchoirs et je reviens.

D’autres romans d’Avery Corman ont été publiés par le passé chez Robert Laffont, malheureusement ils ne semblent plus disponibles. Je vais donc faire un vœu : qu’ils soient prochainement réédités car l’écriture de l’auteur m’a donné envie de le lire davantage. *Grosse frustration.*

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Pas de chronique trouvée pour le moment.


 

Et vous, quel roman sur la paternité recommanderiez-vous ?

« Bye-Bye, vitamines » de Rachel Khong (Les Escales, 2018)

C’est à nouveau lors de déambulations entre les rayonnages fabuleux d’Emmaüs que je suis tombée sur ce livre qui me faisait de l’œil depuis plusieurs mois. Un roman qui annonçait l’approche de la maladie d’Alzheimer et le soutien familial loin d’un ton froid comme une blouse blanche et qui a su répondre à cette attente. Pour celles et ceux qui voudraient le découvrir et qui ne sont pas des incorrigibles du grand format comme moi, il est sorti en poche en juin de cette année (c’est ici que ça se passe).


Quatrième de couverture : « Après avoir fait preuve d’un comportement pour le moins étrange, Howard Young, éminent professeur d’histoire, vient d’être diagnostiqué comme souffrant de la maladie d’Alzheimer.

Quand sa femme demande l’aide de leur fille Ruth, celle-ci s’installe dans la maison parentale pour une année. À trente ans, en proie à ses propres doutes et confrontée à une vie qui ne ressemble pas à ce qu’elle avait imaginé, Ruth se retrouve plongée dans le joyeux chaos qui règne au sein de la famille : entre les rares moments de lucidité de son père et le comportement erratique de sa mère, la situation s’annonce plus compliquée que prévu.

Un premier roman aussi frais qu’original, parsemé d’anecdotes loufoques, d’humour et d’humanité »


Je ne m’attendais pas à aimer autant ce roman. Preuve qu’il faut savoir sortir de ses habitudes de lecture pour ressentir des émotions différentes même si elles sont toutes filles du cerveau et du coeur. Bref, ce fut une belle découverte et j’ai apprécié accompagner Ruth dans son quotidien à reconstruire après un échec amoureux et la recherche du sens de sa vie, mais aussi et surtout durant l’accompagnement de son père atteint de la maladie d’Alzheimer. Cette maladie qui fait que la personne est là sans être vraiment là, qu’elle est elle sans l’être vraiment non plus. Parfois, puis jamais. Un chemin qui s’emprunte sans en avoir le choix, parfumé d’infusions et de recettes à base de vitamines et de choux sensés reculer l’échéance.

Ruth a eu affaire à un sacré con et ça s’est terminé douloureusement. Après des années a avoir été un fantôme pour sa famille avec toujours une priorité à gérer ailleurs, l’annonce de la maladie de son père la fait revenir au foyer pour une année. Mais ça ne peut pas être si simple. Son père sait qu’elle est revenue pour lui et ne supporte pas de la savoir obligée d’être là, ce n’est juste pour personne. Sautes d’humeurs et colères, puis résignation temporaire du paternel qui vient de perdre son poste à l’université dans laquelle il enseignait. Ce poste qui le faisait tenir debout n’est plus là. Rien ne semble s’arranger et pourtant, chaque situation problématique devra trouver une résolution, qu’elle soit légale ou pas.

J’ai été profondément émue par les habitudes d’Howard, alors que Ruth était petite, de noter quotidiennement les anecdotes en lien avec sa fille. C’est une preuve d’amour incroyablement belle. Ce sont souvent ces anecdotes au regard de la situation présente qui m’ont fait sortir les mouchoirs. Les mots qu’un enfant cherchait et façonnait hier face à ceux d’un parent qui les perd et les tord aujourd’hui.

Il est ici question de doutes, de faux-pas, d’espoirs déçus, de liens à reconstruire, de préparation au deuil, de lutte contre les symptômes d’une maladie qui éradique la personnalité, de résistance mais aussi de lendemains porteurs de promesses, même si ce ne sont pas celles espérées quelques années plus tôt. De personnages attachants en situations touchantes, Rachel Khong nous offre une tranche de vie familiale humaine, entre rires et larmes, qui aborde des sujets graves et universels. Un premier roman qui ne saurait rester enfant unique.

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Et vous, avez-vous envie de faire le plein de vitamines littéraires ?

❤ « Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage » de Maya Angelou (Les Allusifs, 2008 / Le livre de poche, 2009)

J’avais vu passer ce livre il y a des années, la couverture m’avait interpelée, le titre aussi, mais je n’avais pas répondu aux sirènes de la tentation. J’aurais dû. Car ce livre est une pépite. Premier volet de l’autobiographie de Maya Angelou, il peut se lire comme un one shot qui exprime une jeunesse blessée, que ce soit par les adultes mal intentionnés ou égoïstes, que ce soit aussi par la ségrégation. Un morceau d’histoire personnelle qui rejoint l’histoire des États-Unis.


Quatrième de couverture : « Dans ce récit, considéré aujourd’hui comme un classique de la littérature américaine, Maya Angelou relate son parcours hors du commun, ses débuts d’écrivain et de militante dans l’Amérique des années 1960 marquée par le racisme anti-Noir, ses combats, ses amours. Son témoignage, dénué de la moindre complaisance, révèle une personnalité exemplaire. à la lire, on mesure – mieux encore – le chemin parcouru par la société américaine en moins d’un demi-siècle… »


En lisant ce livre, je ne me suis pas ennuyée une seule seconde. Maya Angelou chausse ses yeux d’enfants et nous fait remonter le temps. Elle nous dit les choses avec les mots tantôt de la petite fille qui sommeille encore en elle, blessée mais résiliente, tantôt de la femme qu’elle est devenue, engagée et amoureuse de liberté.

Maya (Marguerite de son prénom de naissance) est née en 1928 à Saint-Louis. Après une enfance dans le sud et des épreuves innommables à surmonter, elle sera l’un des visages de la lutte pour les droits civiques aux États-Unis. Un visage, j’ai l’impression, peu connu en France.

Autour de la petite Maya gravite une famille qui a du mal à se rassembler. Ce sera l’occasion pour elle et pour son frère, dont elle est très complice, de voyager dans le nord des États-Unis, de découvrir autre chose que le sud et ses lois raciales plus qu’assumées. Elles sont même appréciées, savourées. Le nord lui donnera le sentiment de pouvoir être quelqu’un mais avec des parents dysfonctionnels, la grand-mère restée au sud est un phare. Un phare qui ne répond pas aux brimades et aux provocations. Qui chante pour rester calme.

Maya Angelou nous parle de son quotidien, étouffé par la chaleur et la peur, structuré par l’éducation stricte d’une grand-mère qui veut garder ses petits en vie, stimulé par une envie de liberté, divisé par une famille dispersée entre plusieurs États. Elle nous rappelle l’importance de faire face aux injustices et de protéger les enfants de la folie et de l’inconstance de certains adultes. Elle exprime magnifiquement aussi la capacité qu’ont les enfants à avancer et à se reconstruire sans effacer ni excuser ce qui l’a forcée, elle, à panser ses blessures.

Une œuvre que l’on comprend aisément comme devenue classique aux États-Unis, à replacer dans un contexte historique et linguistique parfois, qui éclaire l’histoire du pays et qui a été pour moi un grand coup de cœur.

Préférant les grands formats aux poches, j’ai réussi à me procurer ce livre en occasion dans son édition aux Allusifs mais qui n’est plus édité. Pour le trouver facilement, je pense qu’il vous faudra choisir celui paru au Livre de poche.

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Et vous, avez-vous ce livre ou un autre de Maya Angelou ?

❤ « En attendant Eden » d’Elliot Ackerman (Gallmeister, 2019)

J’ai été complètement happée par ce roman. Un récit qui nous entraîne dans les traumatismes liés à la guerre du côté à la fois des soldats mais aussi de leur famille. Un livre qui n’est pas sans en rappeler un autre, dans mon cas, à savoir Sale boulot de Larry Brown. Les guerres ne sont pas les mêmes, mais les blessures et les souffrances sont sensiblement similaires.


Quatrième de couverture : « Tous les jours, Mary est tout près de son époux, à l’hôpital. Tous les jours depuis trois ans, après son retour d’Irak. Eden est inconscient, et ses blessures ne guériront pas. Personne ne sait plus comment l’appeler, sauf elle : c’est son mari, et il est toujours en vie. Leur fille, qu’Eden n’a pas eu le temps de connaître, grandit dans cet hôpital où Mary attend avec patience et détermination un changement. Un jour, en son absence, Eden semble trouver un moyen de reprendre contact avec le monde extérieur. Dès lors, c’est Mary seule qui aura la responsabilité d’interpréter ces signaux et de prendre des décisions, ramenée tout d’un coup face à certaines vérités troublantes sur leur mariage.

D’une profonde humanité, En attendant Eden est une méditation perçante sur la loyauté et la trahison, la peur et l’amour. »


Je vous mets au défi de reposer ce livre avant de l’avoir terminé (bon, sauf si c’est pour dormir et le reprendre dès le réveil – préférez donc le week-end). Elliot Ackerman nous livre ce récit du point de vue d’un ami proche d’Eden qui, lui, n’a pas survécu à la mine sur laquelle ils sont tombés. Cette mine qui va laisser le personnage principal dans un état physique estimé être le plus grave de cette guerre, en Irak.

Coincé dans un corps qui est davantage une prison, Eden attend inlassablement. Depuis des années il attend et est terrifié par le bruit des insectes qu’il imagine grouillants dans sa chambre d’hôpital, au service des grands brûlés. Mary, sa femme, attend elle aussi. Elle attend qu’il montre des signes réels de vie, une possible interaction, ou qu’il expire son dernier souffle. D’ici ce dernier souffle, elle sera sa femme. Jusqu’au bout.

La narrateur, après avoir planté le décor de ce couple aussi amputé que l’est le corps d’Eden, va alterner les points de vues et les périodes pour construire petit à petit le passé du couple jusqu’à aujourd’hui. Comment en est-on arrivés là ? C’est pourtant une histoire d’amour que nous découvrons. Une histoire compliquée dans laquelle les choix se font parfois mal pour de bonnes raisons et vice-versa. Une histoire dans laquelle l’armée et la guerre détruisent ce qui aurait dû être beau, qui avait tout pour l’être.

Ce livre m’a beaucoup touchée, comme l’avait également fait celui de Larry Brown. Il rappelle ce que certains hommes ont perdu : que ce soit le corps ou l’esprit. Parfois les deux. Il met aussi le doigt sur la difficile dernière heure dont l’aspect libérateur est culpabilisant mais dont l’arrivée tardive transforme les secondes en supplices. L’amour est parfois bien complexe, c’est peut-être cela qui le rend beau et qui fait qu’il est l’un des grands sujets de la littérature depuis toujours.

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Et vous, est-ce un sujet de lecture qui pourrait vous tenter ?

👁 « Le chant des revenants » de Jesmyn Ward (Belfond, 2019)

Grande attente de ce début d’année avec Le nouveau de Tracy Chevalier, je me suis jetée dans ce roman pour me retrouver embourbée dans les eaux et les larmes du bayou, coincée dans la carlingue d’une voiture qui traine les plaies de ses hôtes, envahie par des mémoires douloureuses.


Quatrième de couverture : « Seule femme à avoir reçu deux fois le National Book Award, Jesmyn Ward nous livre un roman puissant, hanté, d’une déchirante beauté, un road trip à travers un Sud dévasté, un chant à trois voix pour raconter l’Amérique noire, en butte au racisme le plus primaire, aux injustices, à la misère, mais aussi l’amour inconditionnel, la tendresse et la force puisée dans les racines.

Jojo n’a que treize ans mais c’est déjà l’homme de la maison. Son grand-père lui a tout appris : nourrir les animaux de la ferme, s’occuper de sa grand-mère malade, écouter les histoires, veiller sur sa petite sœur Kayla.

De son autre famille, Jojo ne sait pas grand-chose. Ces blancs n’ont jamais accepté que leur fils fasse des enfants à une noire. Quant à son père, Michael, Jojo le connaît peu, d’autant qu’il purge une peine au pénitencier d’État.

Et puis il y a Leonie, sa mère. Qui n’avait que dix-sept ans quand elle est tombée enceinte de lui. Qui aimerait être une meilleure mère mais qui cherche l’apaisement dans le crack, peut-être pour retrouver son frère, tué alors qu’il n’était qu’adolescent.

Leonie qui vient d’apprendre que Michael va sortir de prison et qui décide d’embarquer les enfants en voiture pour un voyage plein de dangers, de fantômes mais aussi de promesses… »


L’écriture de Jesmyn Ward est envoûtante comme un chant venu du fond des forêts du sud des États-Unis, le chant de ceux qui ont une histoire teintée de chagrin, le chant qui demande justice pour les pères et pour les fils, pour les mères et pour les filles. Elle décrit une famille aux prises avec le meurtre d’un oncle encore adolescent, l’addiction aux drogues d’une mère, l’amour intense des petits-enfants qui se protègent et s’accompagnent l’un et l’autre, la maladie d’une grand-mère qui s’est substituée à la mère pour que les petits survivent. Et un père, l’absent qui sort de prison.

Ce roman à trois voix a un rythme parfait. Chacun de ces trois protagonistes (Jojo, Leonie et Richie) mettent à nu leurs pensées, leurs émotions et leurs colères. Chacun a son regard sur la situation mais tous expiment une souffrance : de la disparition d’un proche, de ne pas être aimé naturellement de ses parents, du racisme qui a scellé le sort, des actes qui ont dû être commis pour éviter encore pire, de l’impossibilité d’atteindre l’autre rive.

Le racisme est au cœur de ce roman qui, pourtant, aborde d’autres sujets (l’incarcération, le deuil, la drogue, la maternité, la pauvreté). Un racisme ancien qui remonte des souvenirs comme un racisme contemporain qui montre, comme le dit le fantôme de Richie, que si le décor a changé ce qu’il y a derrière est toujours pareil. Jesmyn Ward, dans ce roman court mais dense, en appelle aux prières ancestrales et aux cœurs innocents d’aujourd’hui pour que la mémoire et l’âme des victimes trouvent le repos et rejoignent le cours de la rivière.

La poursuite de la découverte de cette auteure dont j’ai adoré l’écriture se fait cette semaine avec Les moissons funèbres.

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Et vous, quel roman de Jesmyn Ward recommandez-vous ?

❤ 👁 « New York Trilogie – Intégrale » de Will Eisner (Delcourt, 2018)

Je suis vraiment très contente de terminer ce mois thématique consacré à Will Eisner avec cette intégrale. Vraiment très contente car il s’agit à mes yeux et à mes neurones d’une apothéose graphique et scénaristique !


Quatrième de couverture : « Will Eisner raconte comme personne sa vie à Big Apple, une ville qu’il a vu grandir et changer au fil des arrivées massives de migrants de toutes origines sociales, religieuses et géographiques. Un chef d’oeuvre enfin réédité.

Will Eisner fait de New York et de ses habitants les personnages d’une pièce de théâtre plus grande que nature. Muets ou diserts, instantanés ou développés en plusieurs planches, l’auteur révèle toute la finesse et l’intelligence dont il savait faire preuve. La faune exubérante campée sur les perrons d’immeubles populaires, les gamins des rues, tout devient matière à raconter la vie. Celle des gens. Celle qui compte… »


Dans cette trilogie il est évident que Will Eisner nous transmet son amour de la ville, en particulier de New York, et son amour des gens. Du point de vue d’objets ou d’éléments citadins (matériels, olfactifs, auditifs…) nous découvrons des histoires de vies et du point de vue de personnages nous découvrons la ville. L’une ne va pas sans les autres et vice versa. C’est absoulement fou de justesse, d’empathie, d’ironie parfois mais jamais de jugement moral.

D’anecdotes en portraits en passant par l’histoire d’un bâtiment et des âmes humaines qui l’ont imprégnées, c’est une multitude de vies d’une ville qui nous sont données de lire et de regarder, ce sont des situations cocasses ou terribles, d’innombrables personnes fondues dans l’anonymat, dans l’invisibilité de la multitude. Pourtant, de cette première impression il en ressort beaucoup d’histoires individuelles passionnantes.

Je manque presque de mots pour parler de cette trilogie tellement elle m’a plue et en même temps tellement le nombre d’histoires est énorme. Il faut la lire pour se rendre compte de sa richesse et du talent de Will Eisner, autant comme conteur, comme dessinateur que comme observateur de l’humanité (en particulier citadine). Avec cette trilogie il me semble être au sommet de son art. Une lecture que je ne suis pas prête d’oublier de sitôt !

Pour finir, je tiens à remercier mille fois Lisez-moi ça qui m’a vivement encouragée à découvrir cette série graphique. ☀

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Comics have the PowerSambaBD


 

Et vous, quel(le) auteur(e) de bande dessinée admirez-vous ?

👁 « Fagin le Juif » de Will Eisner (Delcourt, 2004)

J’ai énormément apprécié ce roman graphique qui rappelle, en plus de conter la possible histoire personnelle de Fagin, que les auteurs et autres influenceurs (si on veut le rendre très contemporain) ont une responsabilité vis-à-vis de leurs publics quant aux stéréotypes qu’ils peuvent véhiculer.


Quatrième de couverture : « Le Juif Fagin, tel que l’a décrit Dickens dans Oliver Twist, est l’un des méchants les plus mémorables de la littérature anglaise. Mais alors que l’auteur se défendait de tout antisémitisme, il créait avec ce personnage le parfait modèle du Juif exploiteur. Un cliché qui aura la vie dure.

Avec l’humanisme et la finesse qui le caractérisent, Will Eisner a voulu montrer qu’aucun individu ne peut se réduire à un stéréotype. Il a imaginé la vie qu’a pu mener Fagin, les épreuves douloureuses qui ont fait de lui une victime, comme tous les pauvres de Londres.

Une œuvre salutaire, mais aussi une lecture passionnante, par l’un des maîtres de la bande dessinée mondiale. »


Je n’ai pas lu Oliver Twist, je l’avoue. Mais ce roman graphique n’en reste pas moins abordable car Will Eisner est toujours là pour nous donner les informations nécessaires à la compréhension. Une partie du texte est inventée par l’auteur afin de montrer la vie qu’aurait pu avoir Fagin, issu d’une famille juive d’Europe de l’Est émigrée en Angleterre. De la difficulté de s’intégrer dans une société où la pauvreté fait rage et ravages, Fagin va vivre une vie façonnée de désillusions et de violence, notamment en passant par le bagne.

Will Eisner rappelle avec justesse que la rue et la pauvreté appelle aux petits trafics, que la survie demande parfois de s’arranger avec la loi. Il n’est en aucun cas de savoir si le receleur ou l’accusé est Juif ou d’une autre religion, ce qu’il demande de regarder en face c’est la pécarité de la vie des quartiers pauvres de Londres et que chacun, dans cettte situation, est amené à faire des choix pour manger.

Fagin en aura pris plein la tronche sur le sol anglais et dans ses colonies. De retour à Londres, il ne fera peut-être pas les bons choix, certes, mais ce sont des choix personnels qui ne demandent pas à être couverts du dénominateur Juif plutôt que du nom du personnage. Si l’histoire est en effet passionnante et déroutante de tant de malchance et d’actes manqués, Will Eisner reproche surtout le stéréotype construit avec le personnage de Fagin, qui fut par la suite tenace.

La dernière partie du roman graphique confronte Fagin à Charles Dickens et je l’ai vraiment trouvée remarquable. Will Eisner en appelle à la vigilance de chacun (et à la sienne aussi, car il reconnaît certains torts) de ne pas construire des stéréotypes qui alimenteraient des préjugés pour de longues années – ici concernant l’antisémitisme mais ce principe vaut bien entendu de manière générale. En fin d’ouvrage, l’auteur nous propose également des exemples d’illustrations faites de personnages juifs des 18ème et 19ème siècles : une démonstration magistrale.

« Un Juif n’est pas davantage Fagin qu’un gentil n’est Sikes ! » (p. 114)

En un mot, ce livre hybride est passionnant tant par l’histoire de Fagin que j’ai adoré découvrir que par le propos toujours présent en filigrane qui appelle à la responsabilité des auteurs. Remarquable.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : La Case de l’Oncle Will


 

Et vous, avez-vous lu Oliver Twist de Charles Dickens ?

👁 « Dropsie avenue » de Will Eisner (Delcourt, 2007)

La construction de ce trosième volet de la trilogie du Bronx est absolument passionnante ! Des premiers exploitants agricoles à la renaissance du quartier en passant par les années de crises, Will Eisner nous conte toute la vie d’un quartier, un visage de la vie américaine.


Quatrième de couverture : « Dans ce dernier volet de la trilogie du Bronx, Will Eisner retrace avec humour et sensibilité le paysage social de Dropsie Avenue, une rue imaginée et nourrie des souvenirs de l’auteur.

À travers quatre siècles d’immigration, durant lesquels Hollandais, Anglais, Irlandais, Juifs, Afro-Américains et Portoricains ont construit l’identité américaine, ce maître du 9e art lègue aux générations futures une œuvre incontournable. »


Si certains personnages sont suivis sur une longue période, le personnage principal est Dropsie avenue. Un quartier qui connaîtra de nombreuses et grandes évolutions, pas toujours positives mais importantes pour ses habitants.

Nous découvrons les différentes vagues de migrations et les crispations entre les communautés qui, sur base de préjugés, vont alimenter des discriminations et des conflits. Le vivre ensemble est un concept bien difficile à réaliser quand, en plus, l’avidité financière et politique des hommes et les cracks boursiers s’ajoutent à l’équation.

D’un quartier qui prospère, qui est synonyme de bonne société (et là, ce sont les nouveaux riches qui font face au mépris des bourgeois de classe) au quartier populaire voire insalubre qui accueille principalement les immigrants, nous suivons avec passion les péripéties que Will Eisner nous présente. J’ai vraiment adoré cette construction narrative et je me suis arraché les cheveux, me demandant si des jours meilleurs arriveraient.

Si j’ai passé un excellent moment en lisant ce livre, que je considère comme l’apothéose de la trilogie, j’ai cependant exprimé une grande réserve quant à la page de conclusion de l’ouvrage vis-à-vis de laquelle je nourris un profond désaccord. Les cultures respectives (qui, par ailleurs, se partagent) ne sauraient être mises en cause dans la déchéance d’un lieu quand, depuis un paquet de pages, c’est la morale douteuse de certains, qui qu’ils soient, qui amène des évènements nocifs à la collectivité. Une conclusion qui se fait malheureusement en double teinte pour ma part.

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Et vous, qu’avez-vous pensé de la conclusion de ce livre ?