« Quand le ciel pleut d’indifférence » de Shiga Izumi (Picquier, 2019)

Unique roman de l’auteur traduit en français, sur le papier il avait tout pour me plaire. Un triple drame s’y joue : celui de Fukushima, celui d’une mère dont les jours sont comptés, celui d’une expérience traumatisante vécue durant l’enfance du narrateur. Malheureusement, je suis restée très à distance et je n’ai pas réussi à être réellement touchée par ce roman.

Quatrième de couverture : « Un homme parcourt les rues désertes et les jardins vides d’une petite ville proche de Fukushima, les poches remplies de nourriture pour les chats et les chiens livrés à eux-mêmes. Ce promeneur solitaire est revenu dans son pays natal pour prendre soin de sa mère, à la recherche de souvenirs éparpillés autour d’un amour d’enfance. Pour lui, la catastrophe a déjà eu lieu, il y a trente ans. Au coeur du roman surgit l’image magnifique d’un paon dont la beauté recèle un effroi mystérieux car il est associé à un drame dont l’homme porte la responsabilité — un secret de famille bouleversant. Le moment est venu pour lui de cesser de fuir pour tenter de réparer le passé et se réconcilier avec soi-même. »

Je crois que ce qui m’a laissée en dehors de l’histoire c’est le manque de poésie. Le style de Shiga Izumi est fluide mais très marqué par le langage courant. Un aspect brut qui correspond, je pense, au contexte de l’histoire mais qui ne m’a emportée même si l’auteur a su me toucher au cours de certains passages.

Yoshida Yôhei est revenu dans sa ville natale quelques années auparavant pour s’occuper de sa mère qui a eu un grave accident de santé. Depuis, il vivote. Le 11 mars 2011 un séisme déclenche un tsunami qui conduira à l’explosion de la centrale nucléaire de Fukushima. Une catastrophe naturelle couplée à un drame nucléaire aussi violent que celui de Tchernobyl. Yoshida Yôhei et sa mère vivent dans une ville directement impactée par l’accident nucléaire. La population a été invitée à partir se réfugier le plus loin possible des radiations mais Yoshida est resté sur place. Pour sa mère qui ne peut être déplacée.

Chaque jour il se promène dans la ville partiellement détruite et vidée de tous ses habitants. Dans les ruelles les souvenirs se réveillent. Quand il se retrouve devant la clinique Yasaka, c’est l’enfance qui sort d’un profond sommeil jusqu’à dévoiler un terrible moment de sa jeunesse. La rencontre avec un chien abandonné (le gouvernement a demandé aux habitants de quitter les lieux en y laissant leurs animaux) va mener à une autre rencontre qui pourrait marquer un tournant dans sa vie.

A la fois roman sur la mort, les remords et les incompréhensions familiales, ce texte est également un appel à la responsabilisation de l’humanité et des gouvernements face à la production nucléaire et aux risques qui y sont liés. Shiga Izumi, lui-même originaire d’une petite ville proche de Fukushima, nous montre aussi ce que le gouvernement japonais n’a pas voulu assumer, ce que les populations ont dû vivre.

Le sens de la couverture prend son sens avec force et violence au cours de la lecture. J’aurais aimé que mon sentiment vis-à-vis du texte soit le même à la fin de ma lecture.

Petite remarque qui ne concerne qu’une phrase du roman (mais, vous me connaissez, je ne peux pas m’empêcher de la relever) : j’ai trouvé de mauvais goût la présence d’une référence à la Shoah à l’occasion de souvenirs d’une saison de chasse à la grenouille. Je n’ai pas compris d’où ça sortait et c’est, à mon avis, inapproprié.

Intéressant dans sa démarche ainsi que dans le choix des sujets abordés et des révélations, je ne peux qu’être déçue de n’avoir pas davantage apprécié le style littéraire de l’auteur. Cependant, si une nouvelle traduction de Shiga Izumi est annoncée je lui donnerai une seconde chance, d’autant plus si le récit porte à nouveau un propos engagé comme ce fut le cas ici.

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Et vous, quel roman qui avait tout pour vous plaire… vous a laissé de marbre ?

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« Chasser les ombres » de Lamia Berrada-Berca (Éditions do, 2021)

Il n’y a pas de lumière sans ombres, il n’y a pas d’ombres sans lumière. Une dualité qui peut se retrouver aussi entre les mots et le silence : les mots sont accompagnés de silences, les silences sont accompagnés de mots ; ou encore entre la vie et la mort.

Quatrième de couverture : « Parvenu au crépuscule de sa vie, Louis se prépare à mourir, seul, à Paris. Au même moment, à Tokyo, son petit-fils Akito décide sans raisons apparentes de se cloîtrer dans sa chambre. Ce séisme intime amène ses proches à se confronter à leur propre histoire : liens rompus, secrets enfouis, aspirations profondes, blessures refoulées… Face au caractère irrationnel de la situation, enfermés à leur tour dans l’incompréhension et la culpabilité, tous prennent conscience des liens ténus reliant l’existence à l’invisible. Fable à la tonalité impressionniste à la fois profonde et légère, Chasser les ombres raconte, à travers le phénomène très particulier de ces reclus volontaires, les hikikomoris, une histoire universelle : la manière dont chacun se sent relié aux autres, dont chacun se crée un refuge intérieur, se trouve un point de fuite, se métamorphose ou se renferme, en explorant librement le sens de sa vie ou en rêvant l’image de sa mort. Comme l’ombre accompagne la lumière. »

Deux pays : la France et le Japon. Une famille (dé)composée de multiples silences, de mots pesés et dont la préciosité relève parfois de leur rareté, se rapportant à des ombres couvrant les histoires personnelles.

Louis est un homme en fin de vie, vivant seul en France. Hospitalisé, il admire un cerisier du Japon par la fenêtre de sa chambre et médite. Il pense à sa vie, il pense à son fils qu’il n’a plus revu depuis de nombreuses années. Il pense à son petit-fils qu’il n’a jamais rencontré, seulement avec un unique dessin reçu par courrier.

Lucas, le fils, vit au Japon. Il y a rencontré Mikki avec qui il s’est marié et a eu un fils, Akito. Ce dernier va du jour au lendemain s’enfermer dans sa chambre et se couper du monde. Ses parents réalisent qu’il a choisi d’être un hikikomori. De son côté, Lucas n’a jamais vraiment parlé de sa famille à son épouse. Entre séisme intérieur, familial et le souvenir de la catastrophe de Fukushima, ce sont les failles de différentes vies qui s’ouvrent.

Un roman sur les silences et les non-dits, sur les zones d’ombre qui obscurcissent plus qu’on ne le pense les constructions individuelles, qui brouillent et perdent les identités complexes dont chacun de nous est fait. Un roman de réconciliation avant de ne plus en avoir la chance, de respiration et de libération des esprits. Enfin, un roman sur l’importance des mots, leurs sens en fonction des lieux, leur signification intime et collective, le moment ou non de les dire, leur puissance quand ils sont dits.

Comme dans de nombreux romans publiés par les éditions do, la mort est également présente comme sujet de réflexion et cela m’a une nouvelle fois intéressée. Ici la recherche se porte sur le retour à la vie après la mort, la poursuite d’une existence au coeur de la nature, le retour à l’origine et au tout. Des considérations à la fois apaisantes et inspirantes qui nous emmènent à la découverte de différents rites funéraires.

J’ai également apprécié l’immersion dans la culture japonaise que décrit l’auteure. Ne m’y connaissant pas, j’ai aimé découvrir certaines de ses subtilités en même temps que j’ai été sidérée de constater le poids du jugement et l’intransigeance de cette société.

C’est un texte d’une grande délicatesse que nous propose Lamia Berrada-Berca et qui, malgré quelques regrettables coquilles, explore les blessures intimes et la difficulté de s’y confronter ainsi que la transmission de certaines ombres que des mots ont le pouvoir d’éclairer, voyant mieux d’où nous venons pour pouvoir avancer.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Pas de chronique trouvée pour le moment.

Et vous, quel•s texte•s sur les hikikomori conseilleriez-vous ?

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❤ « Les mauvaises herbes » de Keum Suk Gendry-Kim (Delcourt, 2018)

Ce roman graphique dort depuis des mois et des mois dans ma bibliothèque. Je l’ai commencé une première fois mais je n’ai pas réussi à aller très loin car son sujet s’aborde avec un certain esprit, du temps, de la disponibilité, du calme. Il faut être entièrement à sa lecture. Un beau livre pour la mémoire, un impressionnant roman graphique de presque 500 pages et dont pas une seule n’est de trop.

Je l’ai repris et lu cette semaine suite à une actualité que souhaitais partager ici avec vous, par soutien pour ces femmes (vivantes comme décédées) qui demandent et méritent justice, reconnaissance des préjudices et à qui on refuse les excuses :

C’est un jugement lourd à l’impact diplomatique retentissant. Ce vendredi 8 janvier, un tribunal sud-coréen a jugé que Tokyo devait dédommager les victimes d’esclavage sexuel durant la Seconde Guerre Mondiale. C’est la première fois qu’une telle sanction est prononcée.

RFI, « Corée du Sud : Tokyo condamné pour esclavage sexuel durant la Seconde Guerre mondiale » 8 janvier 2021

Quatrième de couverture : « 1943, en pleine guerre du Pacifique, la Corée se trouve sous occupation japonaise. Oksun, seize ans, est vendue par ses parents adoptifs comme esclave sexuelle à l’armée japonaise basée en Chine. Après avoir vécu 60 ans loin de son pays, Oksun revient sur sa terre natale.

Cet ouvrage, témoignage à la fois bouleversant, documenté et objectif d’une femme par une femme, retrace non seulement le parcours d’une vie, mais à travers lui tout un pan de l’histoire moderne de la Corée du Sud. »

Dans toute guerre le ventre des femme devient un territoire à conquérir comme un autre. Si les femmes et les jeunes filles sont les principales victimes de ces crimes, hommes et enfants de tout sexe n’y échappent pas.

Ce roman graphique est un témoignage difficile mais nécessaire : Keum Suk Gendry-Kim a ressenti un besoin profond et urgent de parler de ces femmes. Elle s’est rendue dans une maison de partage en Corée, lieu dans lequel vivent d’anciennes femmes de réconfort (comprenez officiellement esclaves sexuelles) dès lors qu’elles ont pu quitter la Chine pour retrouver leur pays de naissance. C’est lors d’une de ses visites que l’auteure a rencontrée Lee Oksun qui a accepté, petit à petit, de lui confier son histoire afin que l’oubli ne fasse pas son oeuvre, afin qu’on n’oublie pas ces femmes qui on connu le même sort qu’elle (leur nombre est estimé à 200 000 selon les historiens).

Oksun revient sur son enfance marquée par la pauvreté, la faim, la colonisation japonaise, le début de la guerre, la séparation d’avec sa famille et son exploitation par des adultes. Vient ensuite sa jeunesse. Une adolescence (puis une vie) déplacée en Chine, brisée par le viol et l’esclavage sexuel au cours de la Seconde Guerre mondiale. Les jeunes coréennes étaient trompées, enlevées ou achetées puis envoyées près des stationnements militaires, par et pour les militaires japonais.

A travers ses mots et ses souvenirs elle explique la peur, sa déportation en Chine, l’horreur de ses conditions de détention – prisionnière d’un couple – violentée durant plusieurs années par les soldats japonais. Et dans son témoignage éprouvant pour elle, une place est aussi faite à d’autres jeunes filles qu’elle a connues. Viendra la fin de la guerre et alors la question se pose : qu’allons-nous devenir ? Qu’allons-nous faire ? Est-ce que quelqu’un nous attend quelque part ? Vers où aller ? Comment continuer à vivre ?

Oksun montre l’impact psychologique encore vif de ces années de guerre et de supplices physiques, intimes. Sa voix porte lors des rassemblements pour demander justice : que le Japon reconnaisse sa responsabilité dans l’établissement de nombreuses maisons de passe pour les soldats, qu’il reconnaisse les femmes qui y étaient envoyées de force et exploitées des victimes de guerre, des victimes de leurs soldats.

J’ai été très émue de lire ce roman graphique au regard de l’actualité, même si le verdict du tribunal de Séoul implique des tensions diplomatiques avec le Japon. Je suis d’une grande naïveté mais j’ai toujours du mal à comprendre pourquoi il est si difficile pour un État de reconnaître ses torts alors même que s’excuser est l’une des premières choses que l’on apprend à un enfant.

Concernant le travail graphique, nous reconnaissons immédiatement le style de Keum Suk Gendry-Kim, entre les traits tendres et les encrages forts, entre la douceur qu’elle porte à ses personnages et le traitement pudique et respectueux mais marquant des moments traumatiques, comme on peut beaucoup le retrouver dans Jiseul. Une identité artistique que j’apprécie beaucoup et que je vais continuer à découvrir avec plaisir et émotion.

Cette lecture entre dans le Challenge coréen organisé par Cristie du blog Depuis le cadre de ma fenêtre.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué  : Les critiques de YuyineSambaBDInstantané

Et vous, quel•s livre•s avez-vous lu•s sur ce sujet ?
Aimez-vous lire des oeuvres en lien avec l’actualité ?

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« Candy & Cigarettes – Tome 1 » de Tomonori Inoue (Casterman, 2019)

Si j’aime assez peu le travail de Luc Besson j’ai toujours eu un faible pour le film Léon. Alors, quand j’ai lu le résumé de ce manga je n’ai pas beaucoup hésité.

Quatrième de couverture : « Policier fraîchement retraité, Raizo n’aspire qu’a couler des jours paisibles. Mais sa maigre pension ne lui laisse pas le choix : il doit multiplier les petits boulots pour joindre les deux bouts. Sa rencontre avec la petite Miharu, tueuse à gages au service d’une mystérieuse organisation, va lui permettre de mettre du beurre dans les épinards. Au passage, il devra simplement bafouer tous les principes qui ont guidé son existence. »

Raizo est à la retraite mais, sa pension étant très légère, il continue de travailler dans une supérette. Nous découvrons qu’il a vraiment besoin d’argent – pour une noble cause – c’est alors qu’il va croiser une offre d’emploi obscure à la rémunération difficile à refuser… Après avoir passé sa carrière à protéger des gens il va devenir tueur à gages aux côtés de la jeune Miharu, onze ans.

J’ai beaucoup apprécié ce binôme qui apprend à se connaître et ne se fait pas de cadeau (avec humour). Mais je dois quand même souligner que j’ai été gênée par la sexualisation du corps de Miharu lors de son apparition dans le manga. Par ailleurs, et cela est peut-être personnel, je n’ai pas trouvé très judicieux d’appeler l’organisation qui embauche ces deux acolytes : Agence SS. J’ai cherché ce à quoi cela pouvait correspondre sans trouver de réponse (si vous l’avez, n’hésitez pas à me la donner) mais, à mes yeux, certaines initiales ont une portée historique difficile à ignorer lors de la lecture.

En dehors de ces deux remarques, je me suis plongée dans cette histoire avec une grande facilité et beaucoup de plaisir. C’est à la fois une lutte pour la survie, la naissance d’une amitié singulière et une histoire de vengeance personnelle. J’ai trouvé très intéressant qu’il y ait un questionnement aussi sur le principe des contrats : entre le fait que les cibles soient coupables mais protégées par un système corrompu et le fait que les tuer ne fait pas de Miharu et Raizo des justiciers mais bel et bien des meurtriers, eux aussi. Mais comment se fait-il qu’une si jeune fille se soit retrouvée dans une telle situation, avec une telle aptitude à tuer ?

Un récit proche de la trame de Léon mais qui a tout de même ses spécificités et qui place la jeune Miharu dans le rôle de l’experte en assassinats de sang froid. Si vous avez aimé le film, je pense que vous pourriez aimer ce manga, qui a été pour moi un divertissement efficace. Je prends donc dès à présent rendez-vous avec le deuxième tome.

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Et vous, quel est votre regard sur la mise en scène de certains jeunes personnages féminins dans les mangas ?

 

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« Sengo – Tome 1 : Retrouvailles » de Sansuke Yamada (Casterman, 2020)

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En croisant ce manga, j’ai eu le sentiment qu’il abordait l’histoire japonaise d’une façon assez unique dans ce genre littéraire. Intéressée par cette période de l’histoire et par les parcours individuels, il n’a pas eu à beaucoup se défendre pour arriver entre mes mains impatientes.

Quatrième de couverture : « 1945, le Japon est vaincu. De retour au pays, deux soldats qui se sont connus sur le front, le bon vivant Kadomatsu et le désenchanté Toku, se retrouvent par hasard dans un Tokyo détruit et occupé par l’armée américaine. Entre débine et combines, marché noir et prostitution, la question quotidienne de la survie est si cruciale qu’elle éclipserait le désespoir chevillé à ces âmes vaincues. Malgré tout, au fil des nouvelles solidarités qui se nouent dans l’adversité, c’est bel et bien la vie qui regagne du terrain. »

Je dois dire que ce premier tome a été une claque. Les deux personnages masculins sont touchants, chacun à sa façon car très différents. L’un, Toku, dirigeait durant la guerre un groupe de soldats parmi lesquels se trouvait l’autre homme, Kadomatsu. Toku est revenu effondré et est rongé par la culpabilité, Kadomatsu cherche à reconstruire un quotidien sur les ruines du Japon vaincu, expérimentant différentes opportunités qui vont amener le récit à parler de la situation des femmes durant la guerre puis suite à la défaite.

Ce récit est difficile, car les japonais et japonaises sont profondément marqués, car les vainqueurs n’ont pas la victoire modeste, car les femmes sont considérées comme encore moins que des objets au service des désirs d’une partie des américains, car l’économie du Japon est brisée et que pour survivre le corps féminin est une ressource, car chaque jour est incertain pour les adultes comme pour les enfants et qu’il faut survrivre, d’une façon ou d’une autre. Mais ces deux hommes, que nous suivons dans plusieurs situations, sont aussi porteur d’humanité car ils sont là l’un pour l’autre et parfois pour d’autres civils aussi dont nous croisons le chemin et les histoires. Il y a des personnages féminins marquants également, que j’espère nous retrouverons encore dans les tomes suivants.

Une histoire frontale de reconstruction parmi les ruines du Japon qui nous parle des répercussions de la guerre à différents niveaux et qui saura émouvoir nombre de lecteurs. Je pense cependant que ce manga s’adresse à un public averti, notamment pour ce qui est de la représentation très explicité des scènes de sexe et la violence qui leur est particulièrement associée pour certaines d’entre elles.

Pour ce qui est des dessins, ils sont impressionants de réalisme et de détails. Différents des codes habituels du manga grand public, ils s’approchent parfois de la bande dessinée occidentale voire même parfois de l’ambiance de films noirs des années 1950-60 et, pour moi, induisent d’une certaine manière que le message est bel et bien pour un public adulte.

Un premier tome qui laisse une forte impression. Le deuxième tome (déjà paru) est sur ma liste pour avril et le troisième est annoncé par l’éditeur pour le mois de juin.

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Et vous, suivrez-vous Toku et Kadomatsu dans leur retour à la vie civile ?

❤ 👁 « Je ne peux le croire : Fukushima, Nagasaki, Hiroshima, haïkus & tankas » anthologie établie par Dominique Chipot (Bruno Doucey, 2018)

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Le 6 août 1945, la première attaque nucléaire de l’histoire eut lieu à Hiroshima. La cible : les civils. Hommes, femmes, enfants. Trois jours plus tard, le 9 août, la population de Nagasaki connu le même sort. Un Japon incendié et dévasté par les armes les plus destructrices de l’histoire pour accélérer une capitulation qui se précisait pourtant. Impossible de justifier l’injustifiable. Mais regarder, 75 ans après, ne pas oublier la folie des hommes, la douleur indicible des victimes et la violence du nucléaire qui s’est à nouveau déversée sur le Japon en 2011, à Nagasaki. Cette anthologie est l’une des plus difficiles que j’aie eue à lire, mais il le fallait. Car aujourd’hui, les armes et centrales nucléaires sont présentes sur tous les continents et restent une menace permanente. Une menace dont les puissants ne veulent se défaire malgré les écrans de fumée de bonnes intentions.

Quatrième de couverture : « En mars 2011, un séisme frappe le Japon, entraînant l’accident nucléaire de Fukushima. Pour le monde entier, l’histoire paraît alors se répéter. Chacun songe aux deux bombes atomiques qui ont été larguées sur Hiroshima et Nagasaki en août 1945, catastrophe sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Nous savons quelle déflagration cela a provoqué dans la littérature occidentale. Mais que sait-on des poètes japonais qui écrivirent ces tragédies en lettres de cendre ? Près de 120 poètes répondent à cette interrogation, parmi lesquels Matsuo Atsuyuki, un des rescapés de Nagasaki, dont les haïkus ont bouleversé le Japon, ou Oyama Takami, figure majeure du tanka, qui s’éleva toute sa vie contre l’armement nucléaire. Poètes d’un jour ou écrivains confirmés, victimes ou simples témoins des désastres qui ont endeuillé leur pays, ces poètes japonais se frayent chemin parmi les décombres. Avec l’espoir que le genre humain ne s’anéantisse pas par lui-même. »

Je ne suis pas une habituée des haïkus mais la forme de cette poésie impressionniste m’a emmenée avec elle. Dire en peu de mots, confier un sentiment, l’essence d’un moment qui a traumatisé une vie, des vies. Ce sont ces peu de mots pour dire beaucoup qui m’ont impressionnée et énormément émue. Ces haïkus expriment le besoin de dire, l’importance des mots pour tenter d’exorciser ces minutes, ces heures, ces jours impossibles à oublier. Pour rendre un peu de réalité et de vie aux proches perdus aussi. Pour témoigner aussi au monde.

Le recueil s’ouvre sur le poème La guerre de Matsuï Yoshiko, un grand coup qui se poursuit tout au long de la lecture. Un dernier cri de désespoir qui donne son nom à l’anthologie, face aux guerres sans cesse recommencées à peine les précédentes théoriquement terminées. Les mots dépassent les lieux et les dates car la douleur de la perte n’a pas de frontières, car l’empathie est en chacun de nous, qu’elle ne soit encore qu’un bourgeon ou une fleur épanouie. Mais les mots doivent malgré tout rappeler des lieux et des dates car l’histoire, ici portée par la littérature, doit nous sensibiliser pour aujourd’hui et pour demain, nous faire garder les yeux et le coeur ouverts.

La première partie est consacrée au séisme de Fukushima, un nom désormais tristement célèbre à ajouter à la liste des noms tristement célèbres. Vient ensuite un semble de Matsuo Atsuyuki, Poèmes d’un rescapé, qui dit la douleur des absents, le deuil impossible et la colère qui suivent le passage des années sans s’atténuer. Il dit aussi les répercussions des radiations sur les corps des décennies après les bombes, l’isolement de ceux que l’on appelle les atomisés. Pour moi, c’est un texte immense à mettre dans les manuels scolaires. La troisième partie revient enfin sur les bombes de 1945, Hiroshima, Nagasaki.

Cette anthologie nous exhorte au souvenir et à la parole. C’est à chacun d’entre nous qu’il revient de mettre les différents gouvernements face à leurs reponsabilités, ensemble. De faire en sorte que la liste des noms tristement célèbres ne s’allonge pas.

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Et vous, quel livre en lien avec le nucléaire conseilleriez-vous pour sensibiliser sur cette question ?

« Les délices de Tokyo » de Durian Sukegawa (Albin Michel, 2016)

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Cela fait plusieurs semaines que ce roman apparaît à nouveau sur les blogs et chaînes booktube et vous m’avez donné envie de le sortir de ma bibliothèque, dans laquelle il avait un peu été abandonné. Mais, si vous avez été nombreux•ses à l’adorer, je suis restée de l’autre côté de l’échoppe, assoupie sous le cerisier en fleurs.

Quatrième de couverture : « Écouter la voix des haricots : tel est le secret de Tokue, une vieille dame aux doigts mystérieusement déformés, pour réussir le an, la pâte de haricots rouges dont sont fourrés les dorayaki, des pâtisseries japonaises. Sentarô, qui a accepté d’embaucher Tokue dans son échoppe, voit sa clientèle doubler du jour au lendemain, conquise par ses talents de pâtissière. Mais la vieille dame cache un secret moins avouable et disparaît comme elle était apparue, laissant Sentarô interpréter à sa façon la leçon qu’elle lui a fait partager.

Magnifiquement adapté à l’écran par la cinéaste Naomi Kawase, le roman de Durian Sukegawa est une ode à la cuisine et à la vie. Poignant, poétique, sensuel : un régal. »

Il y avait pourtant beaucoup d’éléments qui auraient pu rendre ce roman passionnant et très émouvant. Mais rien n’a pris avec moi : des personnages un peu trop lisses, des considérations tantôt trop immatures, tantôt trop tournées vers la métaphysique des haricots, des absences d’empathie presque caricaturaux. Les rebondissements sont apparus alors que je m’y attendais, les passages qui se voulaient émouvants étaient tellement gonflés de bons sentiments que j’ai décroché à chaque fois.

Et c’est vraiment dommage parce que le cœur du roman avait un réel potentiel : le fait que deux êtres que rien ne prédispose à se rencontrer, ni à avoir des points communs, apprennent à s’apprécier et s’apportent dans des moments difficiles ; le fait que l’on parle de discrimination à outrance, du regard inquisiteur de la population, de la mise à l’écart abusive et injuste d’une partie de la population par l’Etat ; le fait de montrer que les secondes chances peuvent exister.

Il y avait de quoi offrir un texte fort mais, pour moi, le résultat n’est pas à la hauteur des sujets abordés. Je crois qu’il est beaucoup trop démonstratif et quand on me dit tout, comme parfois je me suis sentie face à un exposé froid et très peu incarné, je perds complètement la potentielle force des sous-entendus et de la zone des non-dits.

Bref, vous aurez compris sans mal que cette lecture n’a pas été une réussite me concernant, mais au vue des nombreux retours positifs, je vous invite à lire d’autres chroniques. Il n’y a pas de raisons pour que vous passiez à côté d’une belle découverte sous prétexte que je me suis infiniment ennuyée.

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Et vous, quel autre roman de cet auteur conseillez-vous pour me faire changer d’avis ?

👁 « L’homme qui avait soif » d’Hubert Mingarelli (Stock, 2014 ; J’ai lu, 2015)

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Voilà un roman qui serre le coeur comme Hubert Mingeralli savait les écrire, mais sans en faire trop, en toute simplicité qui cache cependant une écriture complexe, réduite à l’essentiel. Il nous parle de l’impact de la guerre sur les hommes à travers le personnage d’Hisao, traumatisé et habité par une soif obsédante.

Quatrième de couverture : « Japon, 1946, pendant l’occupation américaine. Démobilisé depuis peu, Hisao revient de la montagne avec une soif obsédante et des rêves qui le hantent. À bord du train qui doit le conduire vers la femme aimée, il commet une terrible erreur. Descendu pour boire, il voit le train repartir avec sa valise et l’œuf de jade qu’il a prévu d’offrir à Shigeko.

Alors qu’un suspens subtil mais intense invite le lecteur à suivre les péripéties d’Hisao courant après sa valise, se dessine la bataille de Peleliu où il a combattu aux côtés de Takeshi, jeune soldat troublant qui chante dans le noir. Et qui mourra à ses côtés.

Dans ce roman aussi puissant que poétique, Hubert Mingarelli évoque avec une rare élégance l’amitié entre hommes et le Japon meurtri par la guerre. Hisao retrouvera-t-il sa valise et arrivera-t-il jusqu’au mystère Shigeko ? »

Dès l’ouverture du roman, Hisao a soif et va tout faire pour boire, perdant ainsi sa valise et le cadeau qu’il souhaitait offrir à sa fiancée, Shigeko. Cette jeune femme, il ne l’a jamais vue et il part justement la retrouver. La valise, synonyme de promesse de bonheur avec Shigeko – et donc de nouvelle vie -, va devenir sa quête à travers un Japon très loin d’être remis de la guerre. Et cette course sur les routes, rythmée par la soif et le souvenir de Takeshi, est aussi la route du deuil.

Cet ami, resté dans la montagne, méritait une vie à la hauteur de la beauté de son chant, porté les nuits au cours desquelles les coups des outils ne cessaient jamais contre les parois de la montagne, au cours desquelles la voix était un monde hors de la réalité de la guerre. Une montagne qui devait faire barrage, une montagne qui est devenue tombeau. Où est aujourd’hui partie son âme ? A-t-elle pu sortir de la montagne ? Et ce souvenir de l’américain qui hante Hisao, le retrouvera-t-il pour conjurer la détonation de son rire ?

Ce roman nous parle plus que jamais d’une amitié entre deux hommes, jeunes, qui n’ont pas eu le temps de vivre avant que la guerre ne viennent les détruire. Deux âmes qui se sont rencontrées et reconnues dans la noirceur des boyaux rocheux. Rien ne peut plus être comme avant et Hisao se situe sur cette faille qui le retient dans le passé alors que l’avenir l’attend.

Une lecture très émouvante qui, bien que située dans le temps et géographiquement définie, porte en elle une force bien plus universelle.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : PatiVoreEcrire dehors


 

Et vous, suivrez-vous Hisao à la recherche de sa valise ?

❤ 👁 « My home hero – Tome 1 » de Masashi Asaki et Naoki Yamakawa (Kurokawa, 2019)

Ce que je trouve assez génial dans ma découverte des mangas c’est que j’arrive beaucoup plus facilement à faire le grand écart entre les sujets abordés. Beaucoup plus facilement qu’avec un roman par exemple, allez savoir pourquoi. En tout cas, My home hero illustre parfaitement cela : un meurtre, de la mafia, de la menace, du suspens… et une sacrée découverte !


Quatrième de couverture : « Je ne suis qu’un pauvre type qui aimerait pouvoir se dégonfler au point de disparaître… Tetsuo est un modeste père de famille qui se passionne pour les romans policiers. Il découvre un jour des traces de coups sur le visage de sa fille qui vient à peine de quitter le foyer familial pour vivre seule. Tetsuo retrouve rapidement le coupable et le suit. Sans savoir que cela le mènera à commettre un crime qui changera pour toujours la destinée de sa famille. Mais pour le bien de sa fille, ce papa fait le choix de la lutte… »


La tension de ce manga a juste été dingue pour moi. Le fait d’avoir commis un crime qui s’apparente presque à de la légitime défense par anticipation mais de ne pouvoir s’en défendre sans prendre le risque de perdre sa famille, c’est indéniablement efficace.

Le personnage principal, Tetsuo, est un homme qui a une vie bien rangée, une famille aimante et une fille qui sort peut-être avec le mauvais garçon. L’amour fait parfois faire des choix qui mettent hors la loi et ici c’est le cas. Tetsuo va être embarqué dans un jeu de chats et de souris qu’il sera sûrement difficile de gagner. J’ai énormément aimé le couple qu’il forme avec son épouse. C’est une équipe, c’est de l’amour quel qu’en soit le prix.

Ce premier tome est extrêmement prometteur et vise à mon sens un public adulte. Si vous l’ouvrez, attendez-vous à ne pas pouvoir le refermer. Je vous conseille même d’acheter les trois premiers tomes déjà disponibles pour ne pas vous ronger les ongles dans l’attente de la réouverture de la librairie proche de chez vous.

En attendant, un crime a été commis, une victime est portée disparue, une bande de Yakuza la recherche. Tetsuo est au milieu et fera tout pour protéger les siens. En tant qu’auteur de romans policiers, quelque chose nous dit qu’il aura quelques idées…

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Et vous, de quoi seriez-vous capables à sa place ?

« Les pleurs du vent » de Medoruma Shun (Zulma, 2016)

Si je lis souvent sur la guerre, la Seconde Guerre mondiale en particulier, je lis peu sur le déroulement de cette guerre en Asie. Ce livre a été l’occasion à la fois d’approcher ce conflit d’un point de vue japonais mais aussi de découvrir une plume aussi subtile que percutante.


Quatrième de couverture : « Jusqu’à présent, personne n’avait jamais eu l’idée de parler sérieusement du crâne qui pleure à quelqu’un d’extérieur au village. D’abord parce que le sentiment d’avoir une dette envers ceux qui étaient morts à la guerre interdisait aux survivants de parler à tort et à travers des disparus, mais surtout parce que quiconque entendait la triste lamentation du vent ne pouvait qu’être saisi de stupeur.

Tout commence par un jeu d’enfants au pied de l’ancien ossuaire, sur l’air de chiche qu’on grimpe sur la falaise, pour aller voir de plus près le crâne humain qu’on aperçoit d’en bas, et qui gémit sous le vent. De toute la bande, seul Akira a le courage de monter. Et de tout le village, seul Seikichi, le père d’Akira, s’oppose à ce qu’un journaliste de la métropole tourne un reportage autour de la légende du crâne qui pleure, objet sacré, emblème des heures terribles de la bataille d’Okinawa…

Les pleurs du vent conte magnifiquement la paix retrouvée des âmes. »


Si le crâne qui pleure semble un peu oublié des habitants (si ce n’est que son chant fait partie des sons du quotidien) et peu connu des japonais, il rassemble autour de lui des histoires communes qui s’ignorent.

Pour le jeune Akira, approcher le crâne est une façon d’exprimer son courage au sein d’un groupe d’amis. Pour Seikichi il s’agit d’une part de passé qui ne passe pas – pas encore du moins. Pour Fujii il s’agit d’un devoir de mémoire qui dépasse les lignes bien définies entre mémoire personnelle et mémoire commune. Mais tous sont liés au crâne qui pleure.

Revenir sur la bataille d’Okinawa et décrire son impact sur trois personnes de deux générations différentes permet de prendre la mesure de la douleur et de la volonté de l’oubli. Si Seikichi et Fujii ont la guerre bien en mémoire, pour les plus jeunes l’ossuaire est un défi à leur courage, presque un jeu grave et non un espace de recueillement lié aux morts de l’île. Mais si le souvenir est essentiel, le sacrifice du bonheur n’est pas le prix à payer.

Une écriture qui glisse parfois presque vers la lisière du fantastique mais qui nous ramène toujours vers la réalité, là où les esprits sont aussi marqués que les corps et dont les mémoires ont besoin d’être libérées ou transmises pour pouvoir se reposer un peu.

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Et vous, avez-vous envie de découvrir le chant du crâne ?