❤ « Là-bas, sans bruit, tombe un pétale » de Ch’oe Yun (Babel, 2000)

Plus je lis d’auteurs•trices coréens•nes évoquant l’histoire contemporaine de ce(s) pays, plus je fais de belles découvertes. Cela a notamment été le cas avec Ch’oe Yun et ce recueil de nouvelles que j’ai choisi en souhaitant lire davantage de textes littéraires sur le soulèvement de Gwangju, sujet au coeur de la nouvelle éponyme.

Quatrième de couverture : « Après des années de séparation et d’exil, un fils retrouve son père et tente de lui arracher l’explication de ses trahisons passées.

Hantée par la mort de sa mère lors d’une manifestation, une jeune fille en fuite sombre dans la déchéance et la folie.

Durant un hiver de misère et de solitude, une étudiante fait la connaissance d’un imprimeur contes-tataire et participe à ses activités clandestines.

Si la tragique histoire récente de la Corée sert de toile de fond à ces trois récits de Ch’oe Yun, c’est pour mieux mettre en relief l’universelle souffrance humaine. Sobres et désespérés, violents dans les sentiments mais délicats dans l’écriture, ces courts textes excellent à exprimer l’indicible — celui de la terreur, de la rancune, de la douleur, de l’incompréhension, de la folie. »

Après avoir lu Celui qui revient de Han Kang et avoir regardé le film A Taxi Driver de Jang Hoon qui m’ont chacun impressionnée, j’ai eu envie d’aller un peu plus loin concernant ce sujet qui, malheureusement, a encore un goût amer d’actualité.

Dans ce recueil, trois nouvelles explorent la Corée au 20ème siècle, des nouvelles initialement publiées et traduites séparément et rassemblées ici à l’occasion d’une publication au format poche : Il surveille son père, Là-bas, sans bruit, tombe un pétale et Avec cette neige grise et sale.

Avec Il surveille son père, l’autrice nous parle d’une blessure familiale et d’un père devenu un fantôme à la fois auquel un fils s’accroche et auquel il voudrait échapper. Un père auparavant admiré puis, peu à peu, méprisé voire haï. Un père qui a quitté la Corée du Sud pour se rendre au Nord, abandonnant femme et enfants, dont le petit dernier pas encore né. La première rencontre entre le narrateur et son père sera tardive, après le décès de la mère qui fut toujours fidèle à son mari perdu au-delà des frontières, mais essentielle pour faire la paix avec l’autre et avec soi.

Particulièrement éprouvant, Là-bas, sans bruit, tombe un pétale alterne plusieurs points de vue pour raconter d’une façon singulière l’impact intime des massacres de Gwangju. Une jeune fille a disparue et, tour à tour, nous suivons sa fuite de son propre point de vue tourmenté, de celui de personnes à sa recherche et depuis les paroles rapportées – à ces derniers – d’un homme qui l’a connue sans la connaître. C’est un texte à la fois puissant et violent, qui nous emmène sur les chemins de la folie naissant de l’indicible et du traumatisme ainsi que sur les violences quotidiennes dont sont victimes les femmes isolées ou seules sur les routes ainsi que les personnes qui se distinguent de comportements normés. Une critique politique et sociale indéniablement saisissante.

Enfin, avec Avec cette neige grise et sale Ch’oe Yun parle à la fois de pauvreté et de politique de censure à l’égard de l’opposition politique. C’est un texte à la fois sur le fil fragile sur lequel repose l’espoir ainsi que sur le courage, sur la difficulté d’échapper à la pauvreté et s’extirper d’une position sociale précaire.

Je ne pensais pas lire aussi vite ce recueil et j’en suis sortie avec l’impression de ne pas avoir vu le temps passer, d’avoir vraiment approché les personnages et les situations. Avec un grand sentiment de frustration aussi car j’aurais voulu lire d’autres textes de l’autrice dont ce recueil est malheureusement le seul traduit en français.

Cette lecture entre dans le cadre du Challenge coréen organisé par le blog Depuis le cadre de ma fenêtre.

En savoir plus

Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Pas de chroniques trouvées pour le moment.

Et vous, quels textes sur le soulèvement de Gwangju conseillez-vous ?

Retrouvez-moi aussi sur :

❤ « Celui qui revient » de Han Kang (Points, 2017) | Avec un petit plus cinéma

Je vous propose une chronique un peu particulière aujourd’hui car elle concernera à la fois un roman et un film : la lecture de Celui qui revient de Han Kang ayant été l’origine de mon visionnage de A Taxi Driver de Jang Hoon, je n’ai pas souhaité scinder mes avis en deux articles distincts.

Quatrième de couverture : « En ce printemps 1980, un vent de terreur souffle sur la Corée du Sud. La révolte de Gwangju se solde par un massacre sans nom. Dans la ville meurtrie, Tongho erre parmi les cadavres, à la recherche de son ami disparu. Dans une maison d’édition, Kim travaille sur un texte censuré. Dans l’au-delà, Chongdae part retrouver les siens. Et toutes ces âmes tourmentées ne demandent qu’à trouver la paix. »

Il y a quelques mois je m’étais lancée dans la découverte de Han Kang avec son roman Leçons de grec qui m’était un peu tombé des mains et que j’ai par la suite abandonné (oui, je suis un être insensible, mais je le reprendrai peut-être). J’en ai le souvenir de phrases assommantes et d’un rythme assez lent qui ne m’avaient vraiment pas fait entrer dans l’histoire. Ici, tout a changé dans mon a priori envers Han Kang. Avec Celui qui revient je me suis pris une énorme claque.

C’est un sujet difficile que Han Kang nous propose avec ce roman polyphonique : le soulèvement de Gwangju (1980) en faveur de la démocratie, qui fut réprimé par la force et qui se conclut par le massacre de très nombreux civils, des arrestations massives et des peines d’emprisonnement. Un drame historique qui fut difficile à admettre par les gouvernements successifs de Corée du Sud et qui, aujourd’hui encore, est un symbole de l’importance de la libre parole du peuple, du prix et de la préciosité de la démocratie, en même temps qu’il laisse de blessures non refermées parmi la population coréenne.

Composé de sept parties pour autant de voix et de regards sur un moment de l’histoire, ce roman se concentre sur la disparition d’un jeune adolescent alors que les massacres répondent aux revendications et que les années passent. Dans une volonté de montrer la diversité des personnes engagées dans la lutte pour la démocratie, de redonner voix et dignité aux disparus, de montrer que les êtres assassinés étaient des hommes, des femmes, des enfants, c’est un cri contre l’injustice et l’extrême violence d’une dictature que transmet Han Kang en composant un récit à plusieurs voix autour d’un personnage commun qui hante les esprits malgré les années : Tongho.

A la fois direct et sensible, ce roman conçu avec un grand souci de respect des événements, des êtres et des traumatismes qui en ont découlés me restera très longtemps en mémoire. Si l’histoire du soulèvement de Gwangju vous intéresse, c’est le roman à découvrir en priorité.

« A Taxi Driver » de Jang Hoon (2018)

Au cours de ma lecture de Han Kang je me suis mise à chercher des oeuvres traitant du même sujet et j’ai découvert l’existence de ce film qui, bien qu’il ait reçu un très bel accueil en Corée, semble être passé assez inaperçu en dehors du pays. Je serais ravie d’être contredite sur ce point.

Résumé : « Mai 1980, Séoul. Des manifestations dénonçant la loi martiale proclamée par le dictateur Chun Doo-hwan troublent la routine de Kim Man-seob, un chauffeur de taxi mal embouché et criblé de dettes, élevant seul sa fille. Pour lui, chaque course compte. Lorsqu’il entend un confrère se vanter qu’on lui a promis une somme colossale pour emmener un occidental dans la ville de Gwangju, il se précipite au point de rendez-vous afin de lui voler son client, un journaliste allemand se faisant appeler Peter. Ce dernier a l’intention d’enquêter clandestinement sur certaines rumeurs indiquant que Gwangju serait assiégée par l’armée et coupée du reste du pays. »

Je ne suis pas spécialement les films dans lesquels le remarquable Song Kang-ho apparaît mais je ne cache pas mon plaisir – bien au contraire – quand je regarde un film dans lequel il joue. J’ai d’ailleurs beaucoup apprécié son personnage dans ce film et l’évolution de celui-ci alors que le drame se met en place et que l’humanité et questionnée.

En créant une rencontre entre Kim Man-seob, chauffeur de taxi et père seul qui a du mal à joindre les deux bouts, et Peter, journaliste allemand qui va tout faire pour rentrer dans Gwangju alors que le gouvernement a coupé les lignes téléphoniques et filtre les entrées dans la ville, c’est un schéma déjà vu mais pourtant efficace et plaisant qui se met en place. Les deux hommes ont du mal à se comprendre, leurs objectifs respectifs ne sont pas du tout les mêmes et leurs caractères renfrognés n’aident pas.

Arrivés à Gwangju un seul objectif doit être visé et tenu : montrer au monde entier ce que la Corée du Sud inflige à la population qui veut faire entendre sa voix et qui demande des droits, témoigner de ce que veut étouffer et noyer dans le sang la dictature, faire en sorte que les morts ne le soient pas pour rien et que leur sacrifice ne soit pas laissé au silence.

Défini par certains comme une comédie dramatique, il vire doucement mais clairement et sans compromis vers le drame pour ne plus retrouver sa légèreté des débuts qui prêtait à sourire. Car l’enjeux est aussi là : montrer qu’on ne sort pas de ces événements comme on y est entré, qu’il y a une réelle rupture, un avant et un après Gwangju.

Un film qui n’est peut-être pas parfait mais qui fonctionne très bien et, ce que j’ai apprécié, reprend plusieurs aspects des violences et de la réalité sur place transcrits également dans le roman de Han Kang. D’où mon souhait de vous parler des deux dans un seul et unique article.

Vous pouvez découvrir ce film – notamment – sur la plateforme e-cinema.com.

Cette lecture et ce visionnage entrent dans le cadre du Challenge coréen organisé par le blog Depuis le cadre de ma fenêtre.

En savoir plus

Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : gonewiththehurricane

Et vous, cherchez-vous aussi des films qui font écho à vos lectures ?

Retrouvez-moi aussi sur :