« Mère à mère » de Sindiwe Magona (Mémoire d’encrier, 2020)

Une mère écrit une longue lettre à une autre mère. Chacune porte un infini chagrin en elle. La narratrice est la mère de l’un des accusés, elle s’adresse à celle d’Amy Biehl, jeune femme blanche, étudiante américaine militante anti-apartheid, assassinée le 25 août 1993 à Cap Town.

Quatrième de couverture : « Grand roman de l’apartheid où violence et quête d’humanité demeurent l’héritage de l’histoire. Sindiwe Magona signe un récit bouleversant sous forme de lettre. L’Afrique du Sud y est racontée tout en nuances, complexité et passion. »

Mon fils a tué votre fille, c’est ainsi que le livre commence. Car c’est ainsi et ce ne sera plus jamais autrement.

Pourtant, la narratrice ne peut définir son fils, Mxolisi, uniquement comme un meurtrier. Comment en est-il arrivé là ? Est-il le seul coupable de ses actes ? En tissant cette lettre des fils de sa propre vie et de celle de son fils, c’est l’histoire contemporaine de l’Afrique du Sud et les extrêmes violences de l’Apartheid qui se dessinent, broyant les vies et les destins, brouillant les regards d’une colère de feu allumée et alimentée dès les plus jeunes années. Alors qu’une transition politique est en cours en 1993, le quotidien dans les townships ne change pas.

La colère n’est pas clairvoyante et la colère de la foule la rend totalement aveugle.

Rien n’enlève la douleur, rien n’efface l’acte meurtrier. Mais la nuance s’impose. La société sud-africaine a créé la violence que l’on impute à quelques personnes qui ont commis l’irréversible. C’est une indéniable complexité sociohistorique que nous dévoile avec force Sindiwe Magona.

En 1998 – qui est aussi l’année de publication du roman de Sindiwe Magona dans sa version originale -, à l’occasion de la Commission vérité et réconciliation d’Afrique du Sud, les jeunes accusés seront graciés. La famille d’Amy Biehl accordera son pardon.

Un livre essentiel sur l’histoire de l’Afrique du Sud.

En savoir plus

Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : A venir…

Et vous, connaissez-vous cette histoire ?

Retrouvez-moi aussi sur :

❤ « La mort et son frère » de Khosraw Mani (Actes Sud, 2020)

L’auteur, né à Kaboul en 1987, réside en France depuis 2015. Observateur malheureusement intime des drames qui se déroulent dans le pays depuis de nombreuses années, c’est avec un regard pointu et précis qu’il nous livre le roman aux multiples facette d’un drame.

Quatrième de couverture : « Dans l’étrange ville de Kaboul, un matin d’hiver, un jeune homme sort de chez lui pour aller retrouver celle qu’il aime. Dix minutes après, une roquette tombe sur sa maison et tue quatre membres de sa famille. L’attentat, son contexte et ses conséquences sont ensuite évoqués à partir d’une trentaine de points de vue différents, ceux de protagonistes qui de près ou de loin ont un rapport avec le drame, d’un chauffeur de taxi à un chien errant, d’une journaliste de la télévision à l’arbre planté face au bâtiment détruit, d’un terroriste à un gamin des rues, d’un détrousseur de cadavres à la pelle qui creuse pour préparer les tombes.

Ainsi les voix de Kaboul, de l’aube jusqu’à tard dans la nuit, racontent-elles des histoires d’amour, de corruption, de remords, de sexe, de massacres, de pertes, de gains, de mensonges, de cruauté, d’amitié… Une journée dans un coin du monde où la mort n’est qu’une anecdote à peine commentée, vite oubliée. Par sa narration collective, par son style aussi fluide que sobre, le roman touche à l’universel en révélant l’insupportable fragilité humaine. »

Une roquette est tombée sur une maison, il n’y a aucun survivant. Un peu avant la tombée de la bombe, un homme quittait le foyer pour rejoindre sa maîtresse. Dans la maison : ses parents, sa femme et son frère. A partir de son regard, point de départ d’une journée singulière et en même temps terriblement comme les autres dans un pays qui connait des morts prématurées et non naturelles chaque jour.

D’un regard nous partons sur un autre, nous dévions et peu à peu la journée est dépeinte à travers différents angles et à différents moments, tous articulés autour du drame : humains, animaux ou encore arbre, les angle se multiplient et Khosraw Mani tisse un récit polyphonique avec une précision arachnéenne. C’est impressionnant.

L’auteur nous fait approcher une famille en même temps qu’une société dans laquelle on peine à trouver quelques espoirs. Il y a des passages difficilement soutenables mais dans la noirceur, l’espace d’un instant, un geste emprunt d’humanité peut encore apparaître.

En savoir plus

Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Pas de chroniques trouvées pour le moment.

Et vous, avez-vous déjà lu de la littérature afghane ?

Retrouvez-moi aussi sur :

« Quand le ciel pleut d’indifférence » de Shiga Izumi (Picquier, 2019)

Unique roman de l’auteur traduit en français, sur le papier il avait tout pour me plaire. Un triple drame s’y joue : celui de Fukushima, celui d’une mère dont les jours sont comptés, celui d’une expérience traumatisante vécue durant l’enfance du narrateur. Malheureusement, je suis restée très à distance et je n’ai pas réussi à être réellement touchée par ce roman.

Quatrième de couverture : « Un homme parcourt les rues désertes et les jardins vides d’une petite ville proche de Fukushima, les poches remplies de nourriture pour les chats et les chiens livrés à eux-mêmes. Ce promeneur solitaire est revenu dans son pays natal pour prendre soin de sa mère, à la recherche de souvenirs éparpillés autour d’un amour d’enfance. Pour lui, la catastrophe a déjà eu lieu, il y a trente ans. Au coeur du roman surgit l’image magnifique d’un paon dont la beauté recèle un effroi mystérieux car il est associé à un drame dont l’homme porte la responsabilité — un secret de famille bouleversant. Le moment est venu pour lui de cesser de fuir pour tenter de réparer le passé et se réconcilier avec soi-même. »

Je crois que ce qui m’a laissée en dehors de l’histoire c’est le manque de poésie. Le style de Shiga Izumi est fluide mais très marqué par le langage courant. Un aspect brut qui correspond, je pense, au contexte de l’histoire mais qui ne m’a emportée même si l’auteur a su me toucher au cours de certains passages.

Yoshida Yôhei est revenu dans sa ville natale quelques années auparavant pour s’occuper de sa mère qui a eu un grave accident de santé. Depuis, il vivote. Le 11 mars 2011 un séisme déclenche un tsunami qui conduira à l’explosion de la centrale nucléaire de Fukushima. Une catastrophe naturelle couplée à un drame nucléaire aussi violent que celui de Tchernobyl. Yoshida Yôhei et sa mère vivent dans une ville directement impactée par l’accident nucléaire. La population a été invitée à partir se réfugier le plus loin possible des radiations mais Yoshida est resté sur place. Pour sa mère qui ne peut être déplacée.

Chaque jour il se promène dans la ville partiellement détruite et vidée de tous ses habitants. Dans les ruelles les souvenirs se réveillent. Quand il se retrouve devant la clinique Yasaka, c’est l’enfance qui sort d’un profond sommeil jusqu’à dévoiler un terrible moment de sa jeunesse. La rencontre avec un chien abandonné (le gouvernement a demandé aux habitants de quitter les lieux en y laissant leurs animaux) va mener à une autre rencontre qui pourrait marquer un tournant dans sa vie.

A la fois roman sur la mort, les remords et les incompréhensions familiales, ce texte est également un appel à la responsabilisation de l’humanité et des gouvernements face à la production nucléaire et aux risques qui y sont liés. Shiga Izumi, lui-même originaire d’une petite ville proche de Fukushima, nous montre aussi ce que le gouvernement japonais n’a pas voulu assumer, ce que les populations ont dû vivre.

Le sens de la couverture prend son sens avec force et violence au cours de la lecture. J’aurais aimé que mon sentiment vis-à-vis du texte soit le même à la fin de ma lecture.

Petite remarque qui ne concerne qu’une phrase du roman (mais, vous me connaissez, je ne peux pas m’empêcher de la relever) : j’ai trouvé de mauvais goût la présence d’une référence à la Shoah à l’occasion de souvenirs d’une saison de chasse à la grenouille. Je n’ai pas compris d’où ça sortait et c’est, à mon avis, inapproprié.

Intéressant dans sa démarche ainsi que dans le choix des sujets abordés et des révélations, je ne peux qu’être déçue de n’avoir pas davantage apprécié le style littéraire de l’auteur. Cependant, si une nouvelle traduction de Shiga Izumi est annoncée je lui donnerai une seconde chance, d’autant plus si le récit porte à nouveau un propos engagé comme ce fut le cas ici.

En savoir plus

Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué (et beaucoup plus apprécié) : Les lectures de SophieLes passions de ChinoukBookManiacLivres de Folavril

Et vous, quel roman qui avait tout pour vous plaire… vous a laissé de marbre ?

Retrouvez-moi aussi sur :

❤ « Celui qui revient » de Han Kang (Points, 2017) | Avec un petit plus cinéma

Je vous propose une chronique un peu particulière aujourd’hui car elle concernera à la fois un roman et un film : la lecture de Celui qui revient de Han Kang ayant été l’origine de mon visionnage de A Taxi Driver de Jang Hoon, je n’ai pas souhaité scinder mes avis en deux articles distincts.

Quatrième de couverture : « En ce printemps 1980, un vent de terreur souffle sur la Corée du Sud. La révolte de Gwangju se solde par un massacre sans nom. Dans la ville meurtrie, Tongho erre parmi les cadavres, à la recherche de son ami disparu. Dans une maison d’édition, Kim travaille sur un texte censuré. Dans l’au-delà, Chongdae part retrouver les siens. Et toutes ces âmes tourmentées ne demandent qu’à trouver la paix. »

Il y a quelques mois je m’étais lancée dans la découverte de Han Kang avec son roman Leçons de grec qui m’était un peu tombé des mains et que j’ai par la suite abandonné (oui, je suis un être insensible, mais je le reprendrai peut-être). J’en ai le souvenir de phrases assommantes et d’un rythme assez lent qui ne m’avaient vraiment pas fait entrer dans l’histoire. Ici, tout a changé dans mon a priori envers Han Kang. Avec Celui qui revient je me suis pris une énorme claque.

C’est un sujet difficile que Han Kang nous propose avec ce roman polyphonique : le soulèvement de Gwangju (1980) en faveur de la démocratie, qui fut réprimé par la force et qui se conclut par le massacre de très nombreux civils, des arrestations massives et des peines d’emprisonnement. Un drame historique qui fut difficile à admettre par les gouvernements successifs de Corée du Sud et qui, aujourd’hui encore, est un symbole de l’importance de la libre parole du peuple, du prix et de la préciosité de la démocratie, en même temps qu’il laisse de blessures non refermées parmi la population coréenne.

Composé de sept parties pour autant de voix et de regards sur un moment de l’histoire, ce roman se concentre sur la disparition d’un jeune adolescent alors que les massacres répondent aux revendications et que les années passent. Dans une volonté de montrer la diversité des personnes engagées dans la lutte pour la démocratie, de redonner voix et dignité aux disparus, de montrer que les êtres assassinés étaient des hommes, des femmes, des enfants, c’est un cri contre l’injustice et l’extrême violence d’une dictature que transmet Han Kang en composant un récit à plusieurs voix autour d’un personnage commun qui hante les esprits malgré les années : Tongho.

A la fois direct et sensible, ce roman conçu avec un grand souci de respect des événements, des êtres et des traumatismes qui en ont découlés me restera très longtemps en mémoire. Si l’histoire du soulèvement de Gwangju vous intéresse, c’est le roman à découvrir en priorité.

« A Taxi Driver » de Jang Hoon (2018)

Au cours de ma lecture de Han Kang je me suis mise à chercher des oeuvres traitant du même sujet et j’ai découvert l’existence de ce film qui, bien qu’il ait reçu un très bel accueil en Corée, semble être passé assez inaperçu en dehors du pays. Je serais ravie d’être contredite sur ce point.

Résumé : « Mai 1980, Séoul. Des manifestations dénonçant la loi martiale proclamée par le dictateur Chun Doo-hwan troublent la routine de Kim Man-seob, un chauffeur de taxi mal embouché et criblé de dettes, élevant seul sa fille. Pour lui, chaque course compte. Lorsqu’il entend un confrère se vanter qu’on lui a promis une somme colossale pour emmener un occidental dans la ville de Gwangju, il se précipite au point de rendez-vous afin de lui voler son client, un journaliste allemand se faisant appeler Peter. Ce dernier a l’intention d’enquêter clandestinement sur certaines rumeurs indiquant que Gwangju serait assiégée par l’armée et coupée du reste du pays. »

Je ne suis pas spécialement les films dans lesquels le remarquable Song Kang-ho apparaît mais je ne cache pas mon plaisir – bien au contraire – quand je regarde un film dans lequel il joue. J’ai d’ailleurs beaucoup apprécié son personnage dans ce film et l’évolution de celui-ci alors que le drame se met en place et que l’humanité et questionnée.

En créant une rencontre entre Kim Man-seob, chauffeur de taxi et père seul qui a du mal à joindre les deux bouts, et Peter, journaliste allemand qui va tout faire pour rentrer dans Gwangju alors que le gouvernement a coupé les lignes téléphoniques et filtre les entrées dans la ville, c’est un schéma déjà vu mais pourtant efficace et plaisant qui se met en place. Les deux hommes ont du mal à se comprendre, leurs objectifs respectifs ne sont pas du tout les mêmes et leurs caractères renfrognés n’aident pas.

Arrivés à Gwangju un seul objectif doit être visé et tenu : montrer au monde entier ce que la Corée du Sud inflige à la population qui veut faire entendre sa voix et qui demande des droits, témoigner de ce que veut étouffer et noyer dans le sang la dictature, faire en sorte que les morts ne le soient pas pour rien et que leur sacrifice ne soit pas laissé au silence.

Défini par certains comme une comédie dramatique, il vire doucement mais clairement et sans compromis vers le drame pour ne plus retrouver sa légèreté des débuts qui prêtait à sourire. Car l’enjeux est aussi là : montrer qu’on ne sort pas de ces événements comme on y est entré, qu’il y a une réelle rupture, un avant et un après Gwangju.

Un film qui n’est peut-être pas parfait mais qui fonctionne très bien et, ce que j’ai apprécié, reprend plusieurs aspects des violences et de la réalité sur place transcrits également dans le roman de Han Kang. D’où mon souhait de vous parler des deux dans un seul et unique article.

Vous pouvez découvrir ce film – notamment – sur la plateforme e-cinema.com.

Cette lecture et ce visionnage entrent dans le cadre du Challenge coréen organisé par le blog Depuis le cadre de ma fenêtre.

En savoir plus

Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : gonewiththehurricane

Et vous, cherchez-vous aussi des films qui font écho à vos lectures ?

Retrouvez-moi aussi sur :

« La chienne » de Pilar Quintana (Calmann-Lévy, 2020)

Pour ce premier roman traduit en français, Pinar Quintala explore la douleur d’une femme ne pouvant avoir d’enfants. Une thématique forte qui évolue au cœur de sentiments violents comme une tempête.

Quatrième de couverture : « Sur la côte pacifique colombienne, entre océan déchaîné et jungle menaçante, vivent Damaris et son mari pêcheur dans un cabanon de fortune. Elle est mélancolique, mais ce n’est pas dû à sa vie démunie : Damaris n’a jamais réussi à tomber enceinte et elle en souffre de plus en plus. Alors quand sur un coup de tête elle adopte un chiot, l’animal devient une source infinie d’amour qu’elle va choyer sans relâche dans leur univers si hostile. Mais un jour, la chienne disparaît, plongeant Damaris dans un immense désarroi.

Une exploration féroce et bouleversante du désir maternel. Une lecture choc qui dépayse autant qu’elle bouscule. »

Ce court roman est construit sur l’évolution des émotions de Damaris jusqu’à l’explosion. Cette femme, malgré toutes les tentatives et tous les conseils et concoctions, n’arrive par à tomber enceinte. Son seul désir est pourtant de pouvoir donner la vie, de prendre soin d’un petit être, d’avoir elle aussi la chance de créer une famille comme toutes les femmes qui l’entourent. Ce malheur qui habite son corps la hante en permanence bien qu’elle tente de se faire une raison. Un jour, au village, elle croise une voisine qui donne des chiots, elle ne pourra résister et s’investira corps et âme auprès de sa chienne, comme auprès de l’enfant qu’elle n’a jamais eu.

Tout pourrait se passer pour le mieux et pourtant, la chienne ne va pas lui apporter ce dont elle a besoin et un traumatisme passé va se rappeler à elle. Car, finalement, ce lieu où vit le couple ne porte pas en lui que de bons souvenirs, loin de là. Entre frustration, jalousie, impuissance et douleur, la folie approche dangereusement.

J’ai apprécié la précision et le réalisme qui décrit Damaris et son besoin maternel, son mari, la relation distendue qu’ils entretiennent, le feu sous la cendre, d’une immense fragilité face à la pluie. Les espaces, les situations, la nature, les émotions, tout est abordé avec des mots justes et une situation qui pourrait être relativement banale obtient avec Pilar Quintana un vrai potentiel romanesque. Ce roman est une tempête, il est le calme et la langueur, la levée du vent et la montée des eaux, le recul et le constat des dégâts. Pourtant, j’ai été davantage portée par la première moitié du récit que par la seconde qui m’a laissée un peu sur le bord de la route, malgré les qualités citées ci-avant.

Nul doute que ce roman saura convaincre de nombreux•ses lecteurs•trices, par son environnement dépaysant et son personnage féminin marquant. Je vais attendre patiemment une prochaine traduction de l’auteure pour préciser encore un peu plus mon avis sur cette nouvelle plume colombienne.

Je tiens à remercier les éditions Calmann-Lévy et la plateforme NetGalley de m’avoir donné accès à ce roman en avant-première.

Pour en savoir plus


Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : 


Et vous, quel roman sur le désir de maternité conseillez-vous ?

Retrouvez-moi aussi sur :

YouTubeInstagram

« L’oiseau » d’Oh Jung-hi (Seuil, 2005)

L'oiseau Oh Jung-hi

Premier roman lu dans le cadre du challenge coréen organisé par Cristie du blog Depuis le cadre de ma fenêtre, Oh Jung-hi propose aux lecteurs•rices un texte intimiste qui m’a immédiatement fait penser à la situation des enfants séparés de leurs parents dans les campagnes chinoises dont Golo Zhao avait notamment parlé dans Poisons.

Quatrième de couverture : « Une petite fille raconte. La mère est morte. Le père est au loin, sur des chantiers. Elle s’occupe de son jeune frère, Uil. Une jeune marâtre sortie d’un bordel ne fait qu’un bref passage, vite chassée par la violence conjugale. Les enfants, peu à peu, se retrouvent seuls. Sous les regards compatissants mais aveugles ou impuissants d’un voisinage misérable et d’une société brisée, la fillette, peu à peu, reproduit sur le petit garçon la violence du père sur la figure maternelle. Le monde tendre de l’enfance est inexorablement fissuré, l’humanité pulvérisée laisse apparaître l’abîme côtoyé par l’enfant en chacun de nous. »

La solitude et l’isolement sont au coeur de ce roman. Deux enfants dont le père se déleste auprès de la famille, celle-ci les accueillant comme une corvée. Un jour, le père revient les chercher et annonce qu’il a une nouvelle femme. La vie devrait pouvoir reprendre mais la violence du père et l’ennui de la nouvelle femme dans ce nouveau rôle marital vont mener la jeune aînée (narratrice du roman) à s’occuper seule de son petit frère Uil. Mais quand on est une enfant on ne peut être un substitut de mère.

Voir les jours passer à travers les yeux de la petite fille, comprendre à travers sa naïveté la réalité des situations, les risques pris, les dangers qui rôdent, la violence qui germe également en elle, a été poignant. Et toujours cet espoir de l’enfance, mais pourra-t-il vraiment tenir ?

Si le roman se concentre sur cette situation dramatique qui chaque jour avance un peu plus vers un dénouement tragique, l’auteure explore d’autres thématiques : la violence d’un père, la pauvreté de façon générale, l’homophobie, les croyances populaires, les familles brisée par des accidents de la vie, la jeunesse abandonnée et marginalisée, l’aide sociale qui voit ce qu’elle veut voir.

En peu de pages Oh Jung-hi parle simplement d’une part de la société abandonnée dans laquelle les enfants sont les premières victimes. S’il n’a pas été un coup de cœur, ce roman m’a marquée par la simplicité des mots utilisés pour décrire la complexité et la dureté des situations que vont vivre les deux enfants. Une simplicité qui porte une justesse et qui m’invite à découvrir d’autres romans de cette auteure.

Pour en savoir plus

Challenge coréen


Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Pas de chronique trouvée pour le moment.


 

Et vous, connaissez-vous cette auteure et son œuvre ?

Retrouvez-moi aussi sur :

YouTubeInstagram

« Le monde selon Setchan » de Tomoko Oshima (Le Lézard noir, 2020)

61iiAXhg35L

Si je ne suis pas friande de l’intégralité du catalogue du Lézard noir je me laisse souvent séduire par leurs publications relatives à la jeunesse japonaise. Après avoir beaucoup aimé le premier volet de Mauvaise herbe de Keigo Shinzo, je me suis naturellement orientée vers ce one-shot à la couverture envoûtante.

Quatrième de couverture : « Dans un monde alternatif, la société tokyoïte est secouée par des mouvements étudiants. Sur fond de terrorisme et de préoccupations nucléaires post-Fukushima, Setsuko, étudiante, fait figure d’exception. Apolitique, détachée de cette réalité, elle n’a d’attrait que pour le sexe sans engagement. Par un après-midi ensoleillé, elle sera pourtant abattue dans une fusillade. Entre temps, son destin aura croisé celui d’Atsushi un autre étudiant sans histoires.

Ceux que l’on surnomme Setchan et Akkun, ces deux êtres que tout oppose, vont se rapprocher et se perdre. »

L’ouverture de l’histoire se fait sur l’assassinat de Setchan. Nous faisons ensuite un saut dans le passé qui nous ramènera à cette même scène, dénouement d’une rencontre inattendue et prometteuse entre la jeune fille et Akkun.

Tokyo s’embrase, des attentats ont lieu aux quatre coins de la ville, des amis vont s’engager dans le mouvement avec plus ou moins de radicalité. En marge de cette situation tendue, deux vies vont se croiser et se lier, simplement, doucement, naïvement. Mais la vie est parfois cruelle.

Setchan est connue pour sa liberté sexuelle, jugée pour cela aussi. Les jeunes filles la catégorisent et s’en méfient, les jeunes hommes en attendent des moments agréables sans effort. Si sa vie ne la rend pas particulièrement heureuse, elle est libre et vit comme elle l’entend malgré les jugements durs de son père. Page après page, nous explorons sa vie, son attachement à sa sœur, sa quête si simple et si difficile à la fois de se sentir bien et en sécurité quelque part. Akkun est un jeune homme engagé dans une relation dont il se moque, avec une jeune fille qu’il méprise.

J’ai beaucoup aimé la simplicité du lien qui va se créer entre les deux personnages, sans jamais oublier le dénouement, craignant son arrivée, espérant à chaque page voir un peu plus vivre Setchan. Les illustrations sont magnifiques, très douces alors que les sujets abordés en sont à l’antipode. Un récit qui nous parle d’une jeune fille qui cherche sa route, de deux chemins qui convergent jusqu’à ce qu’une vie qui commence à peine soit fauchée. Pour moi, c’est à la fois un manga sur une jeunesse tourmentée et le rappel que derrière le nombre de victimes d’attentats, il y a des vies individuelles et collectives, des espoirs et des rêves anéantis.

Une très belle découverte qui confirme mon attention portée à cette maison d’édition. Il s’agit de la première publication de Tomoko Oshima et j’ai hâte de pouvoir découvrir la suite du travail de cette mangaka qui prouve dès à présent son talent.

Pour en savoir plus

 


Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Pas de chronique parue pour le moment.


 

Et vous, quel est votre manga préféré aux éditions du Lézard noir ?

Retrouvez-moi aussi sur :

YouTubeInstagram

❤ 👁 « Avant le repos » d’Elena Gianini Belotti (Editions do, 2020)

61mLhGXWImL

Vous vous demandez quel livre vous achèterez dès la réouverture des librairies ? Ne cherchez plus, il est là !

Quatrième de couverture : « L’histoire d’Italia Donati, une jeune enseignante de la campagne de Pistoia, en Toscane, qui, victime de sa beauté et de son inexpérience, harcelée et persécutée par des rumeurs mensongères, est poussée vers le seul geste qui puisse laver sa réputation. Martyre de l’obscurantisme, esclave de son appartenance à un genre qui ne comptait pour rien et ne pouvait donc être éduqué, empêchée de vivre, Italia acquit une gloire posthume en étant célébrée par le Corriere della Sera. Son nom est ainsi venu s’ajouter à la longue liste des femmes qui tentèrent de se libérer de la domination imposée par les hommes. Inutile d’insister sur l’importance de raconter une fois encore l’histoire d’une femme dont la fin fut tragique inutile de dire à quel point elle trouve des échos dans notre monde actuel inutile d’expliquer combien il est nécessaire de faire connaître cette terrible destinée. »

Ce roman est de ceux qu’on commence et qu’on ne peut plus reposer. Nous faisons la connaissance d’Italia, dernière des enfants de la famille Donati, qui aura l’opportunité de devenir institutrice. Un métier qui lui permettra de s’épanouir mais aussi et surtout d’apporter une aide financière essentielle à sa famille extrêmement modeste. Jusque là, l’avenir lui tend les bras. Mais, en passant son examen, elle ignore qu’elle fait désormais partie d’un cimetière invisible : celui des institutrices soumises aux diverses pressions des hommes de qui dépendent leurs postes, des populations qui ne voient pas l’éducation obligatoire de leurs enfants d’un bon œil, encore moins quand elle vient de jeunes femmes.

Suivre Italia dans ce qu’elle va devoir affronter dans le petit village de Porciano est une réelle épreuve pour le lecteur. J’ai rarement ressenti une telle tension lors d’une lecture et c’est ce qui rend ce livre si important à mes yeux. Le processus destructeur est suivi du début à la fin, porteur de conséquences, de réactions, d’espoirs et de sentences, encore et encore. C’est un cycle pervers dont on a l’impression qu’il ne s’arrêtera jamais car il y a toujours une bonne raison paranoïaque qui justifie le sort de la jeune femme. L’odeur du sang excite la foule et la douleur d’Italia nous habite un peu page après page, on se défend avec elle et aimerait pouvoir lui crier qu’on la croit, qu’on l’entend, qu’on est là pour elle, tout simplement.

Ce portrait de femme (outrageusement oubliée comme ses consœurs) est aussi le portrait d’une société sexiste dont la hiérarchie et le pouvoir sont indéniablement phalliques. Et, de ce livre, on ne peut s’empêcher de faire certains parallèles avec le monde actuel dans lequel on détruit des vies de femmes à coups de mensonges, de rumeurs ou de jugements purement haineux. Inquisition populaire des mœurs.

Ce roman est tiré de faits réels. On ressort de sa lecture avec le sang glacé et avec cette colère qui peut permettre de ne plus accepter les mentalités destructrices, mortifères. Cette bave venimeuse qui se répand aujourd’hui énormément sur les réseaux sociaux, où l’anonymat donne encore un sentiment de toute puissance et d’impunité, où des foules numériques dévorent leurs cibles avec frénésie. On pense également au harcèlement scolaire qui continue à faire des victimes, de très jeunes victimes.

J’ai aimé ce roman et Italia de tout mon cœur et j’aurais aimé aussi que sa terrible réalité n’existe pas. J’aurais aimé que cette histoire (et les autres qu’elle rappelle) n’ait pas été et qu’elle ne trouve pas non plus d’écho aujourd’hui. J’aurais aimé.

Avec ce roman Elena Gianini Belotti fait mémoire avec force et ne laisse personne indifférent. Je vous en prie : lisez-le, partagez-le, offrez-le.

Pour en savoir plus

 


Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : PRO/PROSE MAGAZINE


 

Et vous, quel portrait littéraire de femme vous a bouleversé ?

Retrouvez-moi aussi sur :

YouTubeInstagram

« Jacques et la corvée de bois » de Marie-Aimée Lebreton (Buchet-Chastel, 2020)

LEBRETON - Jacques ou la corvee de bois ok.indd

Je suis convaincue que beaucoup de choses sont encore à dire sur l’armée française en Algérie. Alors, quand la littérature s’empare de cette période, je suis souvent au rendez-vous. Impossible de résister à ce texte en voyant l’appui de Benjamin Stora, impossible de m’arrêter dès lors que j’en ai commencé la lecture.

Quatrième de couverture : « La corvée de bois était le nom donné aux exécutions sommaires. On emmenait en pleine campagne un groupe de prisonniers ou de simples suspects pour effectuer une corvée de bois, et là, on faisait mine de leur rendre leur liberté et on les abattait comme des lapins. Et comme on ne pouvait pas obliger les appelés à commettre des assassinats, Rolles choisissait parmi eux des volontaires. Il arrivait souvent que ceux-là se rétractent au dernier moment.

Jacques est un jeune appelé du 35e régiment, un de ces hommes envoyés en Algérie dans les années 1959-1960 pour accompagner la transition après les années de guerre, se faire les dents et devenir des hommes, leur dit-on. Il laisse derrière lui son père, et surtout celle qu’il aime, Jeanne, qui reste tout près, en pensée, tout au long de son exil. Là-bas, en Algérie, Jacques retrouve son ami d’enfance, François, un jeune officier plein d’assurance, qui viendra, juste après la proclamation de l’indépendance, rappeler lors d’une cérémonie officielle le sens de l’engagement militaire et les valeurs patriotiques, comme pour mieux organiser l’occultation de l’horreur qui vient de se dérouler. Jacques ne reconnaît plus son ami, devenu un étranger pour lui. Que fera-t-il de son sentiment de trahison ? »

J’ai vraiment été secouée par ce roman. De courts chapitres qui oscillent entre passé et présent, entre le bonheur tendre de l’enfance et la réalité de l’Algérie au sein de l’armée française. Jacques ne s’attendait pas à cela en quittant son père et sa bien-aimée. Il ne s’attendait pas à ça, lui qui rêve de pouvoir rendre fière sa mère décédée alors qu’il n’avait que quatorze ans. Une mère infiniment aimée qui voyait pour lui de grandes choses, de grandes réussites.

Il paraît que l’armée peut ouvrir des portes à ceux qui n’ont pas de diplômes, n’ont pas fait d’études ou ne savent tout simplement pas quoi faire de leur vie. C’est vraiment un choix intéressant pour les jeunes hommes. Et une expérience ! Il paraît. Ce qui est sûr, c’est que Jacques va voir et entendre des choses qui vont le bouleverser, le changer à jamais.

De la violence de la guerre et des pratiques de membres de l’armée sur les civils jusqu’à l’hypocrisie du système et d’un ami qu’il a aimé depuis l’enfance, Jacques va trop en voir, trop en entendre, trop être déçu et trahi, trop en comprendre pour rester indemne, pour ne pas se perdre lui-même face à la laideur de la réalité.

Les chapitres, très courts, tressent une histoire humaine entre lumière et obscurité jusqu’à un dénouement auquel je m’attendais mais dont j’espérais qu’il n’arriverait pas. Combien de jeunesses abîmées par cette guerre, par les guerres ? Là est l’une des questions de ce roman antimilitariste qui veut aussi aborder la vérité des actes.

Pour en savoir plus

 


Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Pas de chronique trouvée pour le moment.


 

Et vous, quel livre sur la guerre d’Algérie conseillez-vous absolument de lire ?

Retrouvez-moi aussi sur :

YouTubeInstagram

« Les fantômes d’Issa » d’Estelle-Sarah Bulle (L’École des Loisirs, 2020)

91wQTXL89QL

J’avais beaucoup aimé découvrir Estelle-Sarah Bulle avec son premier roman, Là où les chiens aboient pas la queue, c’est donc avec peu d’hésitation que je me suis tournée vers ce roman pour la jeunesse.

Quatrième de couverture : « Il y a des secrets qu’on s’empresse de répéter, même si on a promis le contraire. Et puis il y en a d’autres qui poussent dans un jardin tellement secret qu’on ne veut pas les partager. C’est le cas d’Issa. Son secret, elle le cache si bien qu’il ne sort que la nuit, quand des cauchemars la réveillent en sursaut malgré la petite lampe allumée près du lit. Que faire ? Bien sûr, Issa devrait se confier, mais à qui ? Pas à ses parents – ils mourraient de honte. A des amis, alors ? Mais s’ils ne comprenaient pas… Reste son journal. Maintenant qu’elle a 12 ans, Issa peut revenir en arrière et tout écrire. Peut-être que coucher son cauchemar sur le papier le fera diminuer dans sa tête ? »

Mes lecture habituelles m’ont fait projeter sur ce roman des hypothèses complètement faussées et j’ai été vraiment surprise en découvrant l’intrigue. Pas de déception, mais de la surprise, réellement. L’auteure aborde la culpabilité, les fantômes d’un drame qui hantent une jeune fille qui n’en peut plus de garder un secret qui la ronge. Issa est une jeune fille qui ne se fond pas dans la masse, elle n’est pas populaire, elle est dans son monde. Un monde assombri, un monde auquel elle tente de survivre après ce jour où…

Décryptant un cadre familial avec des parents qui ne veulent pas se faire remarquer (et la peur d’Issa de leur avouer ce qu’elle tait), un cadre scolaire où la jeune fille peine à s’intégrer, une amitié forte qui pourrait libérer, Estelle-Sarah Bulle parle de la culpabilité qui dévore mais aussi de l’acceptation des erreurs d’enfance, de l’importance de parler pour essayer de (se) réparer. De l’acceptation de soi, aussi. Pour moi, elle parle enfin des réactions violentes que la mise à l’écart peuvent engendrer. Avoir mal et faire mal. Quand l’émotion prend le pas sur la raison.

Je n’ai pas été transportée par ce roman mais je dois bien avouer que j’avais très envie d’en connaître le dénouement. Un bon moment mais sans plus. Je salue cependant la construction du personnage principal qui parvient à porter presque toute l’histoire ainsi que l’utilisation de la littérature pour trouver des réponses, pour s’aider.

Malgré une petit réserve quant à ce roman pour la jeunesse, je serai au rendez-vous du prochain roman d’Estelle-Sarah Bulle, avec à nouveau, une agréable curiosité.

Pour en savoir plus

 


Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Lire et vousLes mots de la finMes pages versicolores


 

Et vous, accompagnerez-vous Issa dans la libération de sa mémoire ?

Retrouvez-moi aussi sur :

YouTubeInstagram

« Le retour » de Benjamin Dickson (Actes Sud, 2020)

71r4jC2WKpL

Des dessins bruts pour une histoire qui va briser les attentes d’un enfant au retour de son père de la guerre. Un récit qui exprime la violence rapportée du front jusque dans le salon élaboré à hauteur d’un enfant qui va être amené à grandir d’un coup, trop vite. Une découverte marquante.

Quatrième de couverture : « 1945. Dans Bristol dévastée, un gamin retrouve son père rentré du front. La nouvelle vie espérée tourne rapidement au drame. Un récit poignant sur la difficulté du retour à la vie civile quand on a connu les atrocités de la guerre. »

Benjamin Dickson nous parle de plusieurs choses ici : de l’après-guerre aux blessures encoe vives, de l’état des villes détruites par les bombardements, des familles qui vivent encore dans ces villes, de l’absence des hommes partis avec l’armée, d’un enfant qui rêve du retour de son père pour que la vie familiale recommence comme avant, d’un homme qui rentre hanté par ce qu’il a vu et ce qu’il a fait, qui n’est plus le même. Il y a aussi la question des hommes qui reviennent, et de ceux qui ne rentreront jamais.

De nombreux sujets très bien liés dans ce roman graphique historique qui prend, page après page, le chemin du drame domestique du fait des névroses post-traumatiques. Sa force ? Entrer dans un foyer et montrer les conséquences des conflits – quels qu’ils soient – sur les hommes qui se répercutent sur les familles. La fin d’une guerre n’est jamais la fin et un traumatisme peut en engendrer un autre.

Les illustrations sont parfaitement adaptées au ton du récit, le noir et blanc renforce encore son ambiance oppressante. Un point de vue touchant, une construction narrative saisissante, cela donne une réussite qui remue.

Pour en savoir plus

 


Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Pas de chronique trouvée pour le moment.


 

Et vous, quel livre sur la guerre vue par des enfants conseillez-vous ?

Retrouvez-moi aussi sur :

YouTubeInstagram

❤ « Simple » de Julie Estève (Stock, 2018)

71vQZyijT8L

Je m’étais promis de lire ce roman en découvrant sa sortie et, vu que je suis longue à la détente avec les promesses que je me fais à moi-même, il m’a fallu un bon paquet de mois pour m’y atteler. Et vraiment, je l’ai pris comme une claque. Lu d’une traite, impossible à arrêter comme les drames impossibles à enrayer.


Quatrième de couverture : « On ne l’appelle jamais Antoine Orsini dans ce village perché au cœur des montagnes corses mais le baoul, l’idiot du coin. À la marge, bizarre, farceur, sorcier, bouc émissaire, Antoine parle à sa chaise, lui raconte son histoire, celles des autres, et son lien ambigu avec Florence Biancarelli, une gamine de seize ans retrouvée morte au milieu des pins et des années 80.

Qui est coupable ?

On plonge à pic dans la poésie, le monde et la langue singulière d’un homme simple, jusqu’à la cruelle vérité. »


Ouverture sur l’enterrement d’Antoine. Cet Antoine que nous allons suivre dans tout le roman, absorbé de pensées, de douleurs et de violences, résultat d’une vie à avoir été malmené, incompris, mis de côté, humilié, violenté. Une histoire qui porte en elle de nombreux malheurs, parmi eux, le décès violent de Florence, alors jeune fille solaire du village, qui subjuguait certains cœurs par sa beauté et réveillait la folie d’autres.

Antoine va remonter le fil de son existence, raconter sa vie à une chaise cassée qu’il veut ramener chez lui. Car les objets et les êtres abîmés ont encore droit de vivre ou d’être, ils ne sont pas justes bons à être jetés. Et il en sait quelque chose. De ses jeunes années à la mort de Florence, c’est aussi le mystère autour du décès qui se dessine, cumulant les suspects jusqu’au terrible dénouement.

Si au début j’ai eu un peu peur du style de l’écriture, je suis vite tombée sous son charme. La magie opère et le lecteur a le sentiment d’être face à un récit authentique avec ce qu’il a parfois d’incohérent quand l’émotion est trop grande. Et des émotions, Antoine en a à revendre ! Au final, du baoul du village ou des autres personnes qui s’estiment normales, le plus clairvoyant sera peut-être celui que la foule montre du doigt en faisant la grimace.

Julie Estève nous livre ici un roman poignant. Si vous ne l’avez pas encore lu, je ne peux que vous le recommander. Pour ma part, je crois qu’il m’a secouée pour un bon moment.

Pour en savoir plus

 


Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Un mot pour tousLes chroniques de KoryféeLivresque78Page TempsPourvu qu’on ait LivresseVoyage au bout de mes livresSerial lecteur nyctalopeLa Bibliothèque de JujuLe « Ressenti » de Jean-PaulBooks, moods and moreLe blog de KrolJe me livreMes lecturesMes échappées livresquesMumu dans le bocageAgnès KarinthiC’est en quelle salle ?Le petit poucet des motsWhat Grace Reads


 

Et vous, quel coup vous a porté ce livre ?

👁 « Poisons » de Golo Zhao (Pika Graphic, 2019)

Ce roman graphique (manhua) retrace un drame inspiré d’une histoire vraie : il nous parle des enfants abandonnés de la campagne mais aussi de discriminations. La Chine a connu une explosion de sa croissance et une course à l’enrichissement qui fonctionne surtout dans les grandes agglomérations, laissant les campagnes en marge de cette progression économique.


Quatrième de couverture : « Lili Zhang habite dans un village très pauvre du sud de la Chine. Abandonnée par sa mère, elle vit avec ses deux petites sœurs chez leur grand-mère qui pourvoit difficilement à leurs besoins.

À l’école, Lili est rejetée par toutes ses camarades, à part par Xiaoyin, une petite fille brutale souffrant d’un léger retard mental.

Lili est associée à la mauvaise réputation de Xiaoyin et est tenue pour responsable de ses bêtises. Ne supportant plus d’être isolée et brimée, la petite fille prend une décision radicale pour se sortir de sa condition…

Le talentueux Golo Zhao met à contribution son style coloré inimitable pour dépeindre un fait divers cruel, symptomatique de la situation d’extrême pauvreté de certaines régions rurales de Chine. »


De nombreux parents partent travailler en ville pour mieux gagner leur vie mais, étant donné le rythme et le prix élevé de la vie, ils ne peuvent prendre avec eux leurs enfants. Ces derniers sont laissés dans les familles – quand celles-ci existent et sont en capacité de les accueillir – et ne revoient leurs parents qu’à de rares occasions, voire jamais. Ce roman pourrait être la simple transcription d’un fait divers si seulement il n’existait pas entre 61 et 65 millions de Liushu Ertong en Chine : d’enfants abandonnés. Presque la population de la France.

Cette histoire est complexe. Lili Zhang, jeune fille abandonnée, ne parvient pas à s’intégrer dans son école, elle n’arrive pas à apprendre et est donc reléguée au statut de cancre, très mal vu. Elle n’arrive à nouer des liens qu’avec Xiaoyin Tang, qui la malmène au quotidien. Xiaoyin, elle, est également mal vue et mise à l’écart du fait de son retard mental et de son manque d’hygiène. Entre l’impact de l’abandon sur la capacité à se concentrer et à apprendre et celui lié par le fait des discriminations envers les familles pauvres et les enfants intellectuellement en retard, Lili va commettre l’irréparable. Pourquoi ? Pour rompre avec la mauvaise image qu’ont les autres d’elle, pour se séparer de l’image qu’elle a d’elle-même.

Si j’ai eu un peu de mal à m’approprier le récit, j’ai été complètement séduite par le graphisme et le style de Golo Zhao. La collection Pika Graphic est magnifique et ce livre a le mérite de parler de la situation des enfants chinois, abandonnés à la campagne et qui, laissés seuls, sont régulièrement victimes d’accidents mortels. Il nous parle également du désespoir, du traumatisme de la séparation, du complexe de la pauvreté, de la mise au ban de la société dès le plus jeune âge.

Le drame des Liushu Ertong ne peut être ignoré dans un pays qui vante à l’international la qualité de sa croissance. À quel prix ? Le drame des Liushu Ertong ne peut être ignoré des pays occidentaux prenant la Chine pour leur fournisseur à moindre coût. À quel prix ?

Pour en savoir plus

 


Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Les voyages de LyMinimouth Lit


 

Et vous, connaissiez-vous ce phénomène ?