👁 ❤ « L’aurore » de Selahattin Demirtaş (Points, 2019 ; réed. 2021)

Traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes.

Je me doutais que ce recueil me plairait mais je ne pensais pas être aussi touchée, aussi secouée, aussi percutée. Dès la fin de ma lecture j’ai commandé à mes libraires le second recueil de l’auteur : Et tournera la roue. Je le commence alors que cet article paraît, je vous en parlerai donc sous peu.

Deux recueils écrits en prison par un homme, Selahattin Demirtaş, qui y est encore coupé du monde et risque une peine absurdement longue pour des chefs d’accusation fallacieux qui arrangent les intérêts du pouvoir en place.

Quatrième de couverture : « Des rêves piétinés de Seher aux yeux noirs de Berfin, de Nazo qui fait des ménages à Mina, la petite sirène engloutie, toutes ces femmes, qu’elles soient mères, adolescentes ou filles, affirment leur liberté à tout prix. Selahattin Demirtaş livre ici un récit à la fois tragique et plein d’espoir sur la Turquie contemporaine.

Selahattin Demirtaş est un Kurde de Turquie. Il est incarcéré depuis le 4 novembre 2016 en Turquie et encourt une peine de 183 ans. Entre 2014 et 2018, il a été le leader incontesté du HDP (Parti démocratique des Peuples), un parti d’opposition progressiste pro-kurde et féministe dont il reste un activiste important depuis sa cellule. En prison, il est devenu écrivain notamment avec L’Aurore, traduit dans une douzaine de langues. Il est nommé pour le prix Nobel de la paix en 2019. »

Treize nouvelles pour dire la situation des femmes en Turquie, pour dire la situation de la population sous le régime de Recep Tayyip Erdoğan. Un régime autoritaire qui verse donc dans les crises paranoïaques. Résultat : des actes extrêmement oppressifs et violents ainsi que des emprisonnements et des jugements arbitraires.

Lire Selahattin Demirtaş c’est comprendre les tensions qui habitent la Turquie d’aujourd’hui, qu’elles traversent des vies personnelles ou la vie globale du pays. L’auteur nous montre les victimes des systèmes : institutionnels, économiques, familiaux. Il nous montre aussi la résistance, le courage, la détermination comme des souffles d’espoir. Inutile de dire que Selahattin Demirtaş publie des textes courageux dans ce qu’ils montrent et dans le fait qu’ils n’allègeront pas les charges retenues contre lui par le régime.

Chaque nouvelle a de quoi glacer le sang ou marquer les esprits et je garde avec moi certains personnages qui les habitent. Comme la jeune Seher, victime parmi les victimes. Les textes sont courts et impactent par la surprise des situations qu’ils dépeignent, je ne souhaite donc pas développer davantage mon commentaire.

N’attendez plus et découvrez Selahattin Demirtaş. Emprisonné pour que sa voix ne puisse plus porter et qu’elle s’éteigne. L’une des résistances possibles de notre part à l’oppression du régime turque sur ses opposants, en tant que communauté civile étrangère, est de la découvrir et de la partager.

Note : Le journal Le Monde vient de faire paraître un hors-série sur la Turquie qui a l’air passionnant. Je vais faire en sorte de le lire pour alimenter plus concrètement – si c’est pertinent – ma prochaine chronique sur le sujet.

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Et vous, quelle littérature turque s’opposant au régime en place conseillez-vous ?

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« Sous le ciel de Kaboul. Nouvelles de femmes afghanes » ouvrage collectif (Le Soupirail, 2019)

J’adore les nouvelles alors, quand le challenge #autricesdumonde nous a proposé de partir en Afghanistan et que je me suis rendue compte de la difficulté de trouver des traductions d’autrices, ce recueil s’est présenté à moi comme un véritable trésor.

Quatrième de couverture : « Douze nouvelles qui nous plongent au coeur d’histoires empreintes d’un quotidien entaché par la guerre où il est question d’amours meurtris, de loups, de corps à la morgue, de femmes enlevées, de talismans, de bombardements, de la condition des femmes et révèlent des écritures, qui souhaiteraient infléchir le destin.

Avec les nouvelles de : Batool Haidari, Khaleda Khorsand, Sedighe Kazemi, Wasima Badghisy, Manizha Bakhtari, Parween Pazhwak, Homeira Qaderi, Alie Ataee, Masouma Kawsari, Mariam Mahboob, Toor-Pekai Qayoom, Homeira Rafat. »

Douze femmes, nées entre 1955 et 1984. Différentes générations de femmes et, pourtant, toutes ont connu leur pays en guerre.

Ce sont des histoires d’individus broyés par la situation de leur pays : le chagrin des mères, des femmes et des filles ; les violences envers les femmes ; l’engagement volontaire ou forcé des hommes et des garçons ; les relations maritales et filiales. Des sujets d’actualité depuis trop longtemps et qui risquent de ne pas cesser de l’être.

Comme dans chaque recueil, j’ai préféré certaines nouvelles à d’autres mais j’ai pris un réel plaisir à découvrir l’univers, le style narratif et littéraire de ces autrices. Dans une langue très contemporaine, parfois très directe, elles nous confrontent à leur réalité. Je suis très reconnaissante d’avoir eu accès à ces textes, ce sentiment est naturellement renforcé par le peu de littérature traduite disponible.

Ces nouvelles ont été collectées par Mohammad Husein Mohammadi. Ce nom a plus que sonné une cloche dans mon esprit car j’ai été très secouée par son propre recueil Les figues rouges de Mazâr (paru en France en 2012 aux éditions Actes Sud). Je ne manquerai pas de vous parler également de recueil sous peu.

La lecture de ce livre a été pour moi l’occasion de découvrir les éditions Le Soupirail qui ont un catalogue très intéressant. Je me suis donc aussi offert le recueil A la pleine lune de la poétesse syrienne Fadwa Souleimane. Je tiens enfin à préciser que leurs choix de conception du livre offrent une lecture extrêmement confortable.

Cette lecture a été faite dans le cadre du challenge #autricesdumonde organisé par Claire de Des pages et des lettres.

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Et vous, quel est le dernier recueil de nouvelles que vous ayez lu ?

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👁 « Ailleurs » de David Guyon et Hélène Crochemore (Talents hauts, 2019)

Pour ce mercredi, jour des petits, je vous propose ce bel album travaillé en miroir entre doubles pages et entre textes et images. Un travail percutant qui trouvera son public auprès des jeunes lecteurs et lectrices à partir de 10 ans.

Quatrième de couverture : « Un hommage puissant à tous les enfants du monde qui rêvent, où qu’ils soient, d’un ailleurs. »

La potentielle difficulté avec cet album ne se cachera pas dans le texte mais au niveau du sujet lui-même car la comparaison demande du recul et un minimum de connaissances sur le fait que des enfants, des adolescents et adultes d’ailleurs regardent d’autres pays que le leur, rêvant à ces derniers au futur, au cœur de leurs nuits noires et de leurs journées maigres en espoir.

Chaque double page compare des situations : humaines, sociales, géographiques, météorologiques, politiques. Car il existe dans certains pays le travail des enfants, les famines, les enfants-soldats, les sécheresses, les guerres, les dictatures… Et quelques rares instants où les enfants peuvent être des enfants. Ils rêvent d’un ailleurs, là où l’avenir ne rime pas avec la peur de mourir.

Viendront le départ, la traversée qui frôle le drame, l’arrivée et le regard qui se dirige de l’autre côté, où les proches sont restés.

Peu à peu, des images viennent se désunir des textes d’espoir et montrent que le pays rêvé, fantasmé, n’est pas parfait, qu’il laisse certaines personnes au bord des routes. Ce double positionnement invite de fait le·la lecteur·trice à regarder sa situation et à voir les écarts de traitement des populations dans le monde tout en étant conscient·e de ce qui doit être amélioré.

Un album grave, fort et éloquent, publié avec le soutien d’Amnesty International.

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Et vous, est-ce que le soutien à des publications de la part d’ONG peut vous influencer ?

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👁 ❤ « A bord de l’Aquarius » de Marco Rizzo et Lelio Bonaccorso (Futuropolis, 2019)

Sur la liste de mes envies depuis sa publication, ce roman graphique a reçu un très bel accueil, amplement mérité. A la fois factuel et didactique, il montre le fonctionnement d’un navire de sauvetage, la composition de son personnel, le déroulement des sauvetages ainsi que des parcours de personnes secourues. Il montre aussi les moments difficiles, les incompréhensions et le sentiment d’impuissance.

Présentation de l’éditeur : « Un récit documentaire à bord de l’Aquarius, un bateau humanitaire qui parcourt la Méditerranée pour secourir des migrants.

En juin 2018, l’Italie et la France lui refusaient d’accoster condamnant le navire à une errance de 9 jours, mettant ainsi en lumière les ambigüités des gouvernements européens sur la politique d’accueil des réfugiés. »

Je crois que je n’ai aucun point négatif à relever dans ce travail impressionnant, à la fois du point de vue de la scénarisation, des contenus et des illustrations. Ce roman graphique est complet, humain et pertinent dans sa démarche de transmission.

Ouvrir, représenter clairement et rendre publique l’organisation sur l’Aquarius et les processus d’aide humanitaire permet de désamorcer des idées préconçues et souvent fausses sur les interventions et les motivations des ONG. Cela permet aussi de contrecarrer les idées courtes liées aux parcours à la fois individuels et collectifs des personnes qui ont pris les chemins de l’exil, infiniment dangereux.

En refermant ce roman graphique, je ne peux qu’espérer que son succès a pu faire bouger des lignes, notamment en France, où des sondages réalisés en 2018 se sont révélés glaçants. Le gouvernement français refusait alors d’accueillir l’Aquarius dans l’un de ses ports alors que plusieurs centaines de rescapés de la traversée de la Méditerranée étaient à bord.

Un faible espoir, mais un espoir quand même.

En décembre 2018, près avoir sauvé plus de 30 000 vies, l’Aquarius sera immobilisé et ses activités seront stoppées. Un arrêt salué par des représentants de l’extrême droite européenne, dont Marine Le Pen, marquant ouvertement une satisfaction quant au fait de ne plus porter secours aux personnes en détresse dont la vie est menacée. Les activités de sauvetage reprendront en juillet 2019 avec Ocean Viking, sous pavillon norvégien, avec des victoires et de terribles journées, comme celle du 22 avril dernier.

L’histoire de l’Aquarius est éminemment représentative des attaques des politiques contre l’aide humanitaire, sujet au coeur du livre récemment paru de Roberto Saviano, En mer, pas de taxis.

Mêlant les témoignages du personnel, des rescapés et des auteurs, ce roman graphique est à découvrir et à partager au plus grand nombre.

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Et vous, vous joignez-vous à mon espoir ?

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« Quand le ciel pleut d’indifférence » de Shiga Izumi (Picquier, 2019)

Unique roman de l’auteur traduit en français, sur le papier il avait tout pour me plaire. Un triple drame s’y joue : celui de Fukushima, celui d’une mère dont les jours sont comptés, celui d’une expérience traumatisante vécue durant l’enfance du narrateur. Malheureusement, je suis restée très à distance et je n’ai pas réussi à être réellement touchée par ce roman.

Quatrième de couverture : « Un homme parcourt les rues désertes et les jardins vides d’une petite ville proche de Fukushima, les poches remplies de nourriture pour les chats et les chiens livrés à eux-mêmes. Ce promeneur solitaire est revenu dans son pays natal pour prendre soin de sa mère, à la recherche de souvenirs éparpillés autour d’un amour d’enfance. Pour lui, la catastrophe a déjà eu lieu, il y a trente ans. Au coeur du roman surgit l’image magnifique d’un paon dont la beauté recèle un effroi mystérieux car il est associé à un drame dont l’homme porte la responsabilité — un secret de famille bouleversant. Le moment est venu pour lui de cesser de fuir pour tenter de réparer le passé et se réconcilier avec soi-même. »

Je crois que ce qui m’a laissée en dehors de l’histoire c’est le manque de poésie. Le style de Shiga Izumi est fluide mais très marqué par le langage courant. Un aspect brut qui correspond, je pense, au contexte de l’histoire mais qui ne m’a emportée même si l’auteur a su me toucher au cours de certains passages.

Yoshida Yôhei est revenu dans sa ville natale quelques années auparavant pour s’occuper de sa mère qui a eu un grave accident de santé. Depuis, il vivote. Le 11 mars 2011 un séisme déclenche un tsunami qui conduira à l’explosion de la centrale nucléaire de Fukushima. Une catastrophe naturelle couplée à un drame nucléaire aussi violent que celui de Tchernobyl. Yoshida Yôhei et sa mère vivent dans une ville directement impactée par l’accident nucléaire. La population a été invitée à partir se réfugier le plus loin possible des radiations mais Yoshida est resté sur place. Pour sa mère qui ne peut être déplacée.

Chaque jour il se promène dans la ville partiellement détruite et vidée de tous ses habitants. Dans les ruelles les souvenirs se réveillent. Quand il se retrouve devant la clinique Yasaka, c’est l’enfance qui sort d’un profond sommeil jusqu’à dévoiler un terrible moment de sa jeunesse. La rencontre avec un chien abandonné (le gouvernement a demandé aux habitants de quitter les lieux en y laissant leurs animaux) va mener à une autre rencontre qui pourrait marquer un tournant dans sa vie.

A la fois roman sur la mort, les remords et les incompréhensions familiales, ce texte est également un appel à la responsabilisation de l’humanité et des gouvernements face à la production nucléaire et aux risques qui y sont liés. Shiga Izumi, lui-même originaire d’une petite ville proche de Fukushima, nous montre aussi ce que le gouvernement japonais n’a pas voulu assumer, ce que les populations ont dû vivre.

Le sens de la couverture prend son sens avec force et violence au cours de la lecture. J’aurais aimé que mon sentiment vis-à-vis du texte soit le même à la fin de ma lecture.

Petite remarque qui ne concerne qu’une phrase du roman (mais, vous me connaissez, je ne peux pas m’empêcher de la relever) : j’ai trouvé de mauvais goût la présence d’une référence à la Shoah à l’occasion de souvenirs d’une saison de chasse à la grenouille. Je n’ai pas compris d’où ça sortait et c’est, à mon avis, inapproprié.

Intéressant dans sa démarche ainsi que dans le choix des sujets abordés et des révélations, je ne peux qu’être déçue de n’avoir pas davantage apprécié le style littéraire de l’auteur. Cependant, si une nouvelle traduction de Shiga Izumi est annoncée je lui donnerai une seconde chance, d’autant plus si le récit porte à nouveau un propos engagé comme ce fut le cas ici.

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Et vous, quel roman qui avait tout pour vous plaire… vous a laissé de marbre ?

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❤ « Sur mon île » de Lee Myung-ae (La Martinière jeunesse, 2019)

Nous nous retrouvons pour un nouveau mercredi des petits ! Aujourd’hui il sera question de pollution et de son impact sur la nature et les animaux. Lee Myung-ae n’a pas besoin de beaucoup de mots pour transmettre un message fort, porté par des illustrations captivantes et émouvantes.

Présentation de l’éditeur : « J’habite une petite île qui flotte au beau milieu de la mer. Cette île où j’habite est remplie de petites choses de toutes les couleurs. Ces choses se déversent petit à petit dans la mer en suivant les fleuves, ou bien elles arrivent en grand nombre, portées par les puissantes vagues des tempêtes ou des raz de marée…

Sur mon île traite avec poésie de l’existence du continent plastique et de ses impacts sur la vie et la survie de la faune des océans.

Le continent plastique, c’est 80 000 tonnes de déchets, à perte de vue. Une gigantesque décharge qui flotte dans le Pacifique.

Un véritable sujet politique relayé, entre autres, par National Geographic, l’association WWF et d’autres médias.

Un album fort, dont la narration met en avant la voix de l’animal et dont les illustrations poétiques et singulières font apparaître la couleur au fur et à mesure de la lecture. »

Il est question d’une île constituée du plastique des humains. Ce plastique – ces petites choses pleines de couleurs – sont jetées dans la nature et suivent les cours d’eau ou sont emportées par les intempéries. Petit à petit, le plastique envahit les océans jusqu’à ce que l’inimaginable devienne réel : que les déchets prennent peu à peu la taille d’un continent.

Partant d’un espace humain et se déplaçant vers une île de plastique habitée par des animaux, l’autrice avance doucement vers un constat grave : les animaux se coincent dans les déchets et en avalent, les poissons sont moins nombreux et, malgré l’intervention d’organisations écologistes, le plastique ne cesse de s’agréger à l’île.

Les enfants sont sensibles aux injustices, ils ont une logique forte de leur candeur qui leur fait percevoir immédiatement certaines bêtises des adultes et je suis persuadée que cet album les touchera au coeur. Il n’est pas choquant mais pour parler de ce sujet il faut quand même montrer certaines choses et Lee Myung-ae le fait en douceur, petit à petit. Elle ne cache pour autant pas le drame qui se joue et j’ai aussi apprécié cette franchise que l’on doit aux enfants. Enfin, j’ai été touchée par le fait que l’histoire est racontée du point de vue d’un macareux moine et non d’un humain.

C’est un très bel album engagé pour qui souhaite aborder avec de jeunes lecteurs•trices la question de l’écologie et de l’impact de la vie quotidienne humaine sur le monde. Je le mets directement dans la pile des livres que je vais offrir, sans aucune hésitation.

Cette lecture entre dans le cadre du Challenge coréen organisé par le blog Depuis le cadre de ma fenêtre.

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Et vous, quel album qui sensibilise à l’écologie conseillez-vous ?

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« Au soleil couchant » de Hwang Sok-yong (Picquier poche, 2019)

Je continue ma découverte de Hwang Sok-yong dans un mélange de passion et de fébrilité. La passion car je trouve qu’il est difficile de se détacher de ses romans, fébrilité car je redoute la déception. Pas de coup de coeur cette fois-ci, mais une belle lecture malgré tout, riche en sujets de société.

Quatrième de couverture : « Au soir de sa vie, un homme riche et comblé se demande s’il n’est pas passé à côté de l’essentiel.

Park Minwoo, directeur d’une grande agence d’architecture, a la satisfaction d’avoir réussi sa vie et contribué efficacement à la modernisation de son pays. Né dans un quartier misérable de Séoul, il s’est, grâce à ses talents, arraché à son milieu. L’homme célèbre et sûr de lui qu’il est devenu reçoit un jour un message d’une amie d’enfance qui l’a aimé. Les souvenirs du passé ressurgissent, l’invitant à replonger dans un monde qu’il avait oublié, peut-être renié, et à redécouvrir ce que la vie des gens dont il s’était détourné avait de dur mais aussi de chaleureux. C’est l’occasion pour lui de s’interroger sur son métier, sur la corruption qui règne dans la construction immobilière, sur sa responsabilité dans l’enlaidissement du paysage urbain, sur la violence faite aux expropriés. »

Alors que Park Minwoo termine une conférence sur l’architecture, il est abordé par une jeune femme qui lui tend un morceau de papier. Sur celui-ci, le nom et le contact d’une de ses anciennes connaissances : Cha Soona. Cette jeune fille qui hante ses souvenirs d’enfance et d’adolescence va se réancrer dans les pensées de l’homme mûr qu’il est devenu, au mariage qui n’a de mariage que le nom. En parallèle, Jeong Uhee est une jeune femme qui travaille dans le milieu théâtral sans pouvoir en vivre et se retrouve ainsi forcée d’enchaîner les petits boulots de nuit. Que peut bien lier ces deux personnages ?

A travers des vies croisées, Hwang Sok-yong fait le portrait en même temps que la critique d’une société coréenne qui a vu exploser les plans d’urbanisation, les construction éclairs (ne respectant, pour la plupart, que peu de normes), les magouilles en tous genres et la perte d’idéaux et de morale là où argent et pouvoir dictent les lois. Un modèle de modernité repoussant toujours plus loin les populations les plus pauvres, défigurant des quartiers, détruisant murs, fondations et êtres.

Avec Park Minwoo, il construit un personnage qui a gravi les échelons et a atteint une très confortable situation. Alors qu’il venait des quartiers pauvres, il a peu à peu changé pour finir par ne plus avoir de lien avec son milieu d’origine, de la même manière que son village d’enfance n’est désormais plus reconnaissable. Que reste-t-il ? Qu’est-ce qui s’efface et n’existe plus que dans nos souvenirs comme si cela n’avait jamais existé ? J’ai aimé la psychologie de ce personnage qui voulait fuir la misère et qui, en même temps, s’est un peu perdu lui-même. Il représente l’ironie de la société et un visage de son impassible violence.

Avec Cha Soona, l’auteur évoque une femme qui s’est battue toute sa vie pour survivre, qui a fait des choix et a fait face aux drames qui se sont imposés à elle. Il aborde également – bien que rapidement – le sujet des violences faites aux femmes ainsi que l’existence des camps de rééducation mis en place sous la dictature de Park Chung-hee.

Avec Jeong Uhee, c’est l’histoire d’une jeunesse qui n’arrive pas à se sortir de la pauvreté, qui a du mal à avancer dans une solitude qui ronge au quotidien. C’est une auteure de théâtre qui a décidé de donner de la voix à celles et ceux qui n’en ont plus, pour ne pas se noyer dans ses remords ou ses regrets.

Enfin, avec Kim Minwoo, Hwang Sok-yong parle des vies brisées, des destins frappés par la violence d’un monde parfois difficile à affronter. Des êtres au coeur doux, inadaptés à un monde de loups. Un personnage présent-absent fort.

Hwang Sok-yong a réussi à me perdre et à me faire poser des tonnes de questions sur le lien possible entre les deux narrateurs, j’ai formulé beaucoup d’hypothèses comme si, à l’image de Jeong Uhee, j’étais en train d’élaborer un feuilleton. Petit à petit l’auteur égraine des indices et la révélation se fait à la fois avec émotion et douceur.

La seule chose qui n’a pas fait basculer ce beau roman dans mes coups de cœur est la fin que j’ai trouvée intéressante mais abrupte. Je ne cours pas après les fins heureuses, car j’estime que ça manque souvent de crédibilité (mais je suis une personne optimiste, je vous le jure) malgré ça, j’ai trouvé qu’il manquait quand même un petit dénouement, ou du moins une installation un peu plus longue de la finalisation du récit.

Une nouvelle fois j’ai apprécié la façon qu’à Hwang Sok-yong de travailler des personnages qui ont de l’épaisseur et une réelle histoire, les histoires personnelles s’inscrivant dans l’histoire de la Corée du Sud, soulevant des sujets de société passionnants.

Il est désormais impossible de m’arrêter dans ma découverte de Hwang Sok-yong : j’ai commencé Toutes les choses de notre de vie (Picquier poche, 2018). Il m’a déjà brisé le cœur, j’attends de voir comment il recollera les morceaux.

Cette lecture entre dans le cadre du Challenge coréen organisé par le blog Depuis le cadre de ma fenêtre.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Pas de chroniques trouvées pour le moment.

Et vous, quel(s) sujet(s) de société vous intéresse(nt) en particulier ?

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« L’internet de la haine » de Johanna Vehkoo et Emmi Nieminen (Cambourakis, 2019)

Ce documentaire graphique est d’utilité publique. Je crois que je ne peux pas en faire une conclusion plus concise et précise. Réalisé dans un contexte finlandais nous pouvons sans problème l’élargir à d’autres pays, si ce n’est que la France possède des lois qui encadrent davantage les expressions incitant à la haine.

Quatrième de couverture : « Cette bande dessinée n’est malheureusement pas une fiction. Composé de témoignages, d’investigation, de documentation et de conseils, ce livre rend compte d’un phénomène souvent sous-estimé mais très répandu : le cyberharcèlement, qui touche principalement des femmes et des minorités. Un ouvrage qui aborde de manière inédite ce thème difficile, à travers des témoignages, mais aussi des explications de termes techniques et des conseils adressés directement aux victimes. »

Ce documentaire est composé de quatre parties : des portraits de femmes qui ont été ciblées par la haine en ligne, des études de ce phénomène appuyées par des paroles d’expert•e•s, des profils et échanges avec des haineux, des conseils pour réagir lorsque l’on est victime ou témoin de réactions haineuses. Cela en fait un livre très complet sur ces réactions qui explosent particulièrement lorsqu’il s’agit de paroles portées par des femmes ou par des personnes qui ne correspondent pas au stéréotype de la classe dominante.

Ce que démontre Johanna Vehkoo, journaliste, c’est que si les hommes et les femmes sont attaqués pour leurs positions et leurs convictions, les attaques envers les femmes sont plus virulentes et s’orientent vers des violences sexuées, des allusions à des sévices sexuels, des remarques humiliantes et insultantes à l’encontre du physique. La part de messages haineux à caractère sexuels sont incomparables avec ceux envoyés aux hommes. De la même façon, les attaques faites à des personnes qui ne sont pas blanches versent très vite dans le racisme, résultat d’une psychose face à la crise migratoire et d’amalgames idiots concernant le religieux. On y constate ainsi une coloration nationaliste, traditionaliste et misogyne (tout ce que j’abhorre).

Outre le fait de montrer le profil des cibles privilégiées et le contenu de certains messages, il est aussi question de l’impact de ces messages, parfois reçus en masse et sur un temps long. Les auteures montrent la place de certains sites racistes et/ou de désinformation dans ce cycle de la violence. Une personne exprime une opinion qui ne leur convient pas (ici il s’agit surtout de femmes), un article virulent et qui attise une colère primaire est publié avec parfois le contact direct de la cible qui se retrouve harcelée en permanence par des centaines de messages (parfois avec photo que je vous laisse imaginer).

Ce qui est très inquiétant dans ce reportage journalistique c’est le niveau de violence, la décomplexion du sexisme et/ou du racisme ainsi que le manque de prise au sérieux de la police finlandaise (et d’autres). Le numérique déborde très clairement dans la vraie vie mais les poursuites et les condamnations sont rares.

J’ai beaucoup aimé le dernier chapitre du livre qui offre des ressources pour affronter la haine, pour ne pas se sentir seules face à ce poison. Certains messages atteignent directement la dignité et sont traumatisants. Des conseils permettent de mettre à distance les contenus et de ne pas laisser leurs auteur•e•s s’amuser en toute impunité au prix de vies réelles.

Ce travail journalistique illustré rend les propos très accessibles et très dynamiques. J’ai vraiment apprécié lire un contenu d’investigation sérieux et factuel sous ce format. J’espère pouvoir en découvrir d’autres à l’avenir.

Je suis ressortie de cette lecture outrée et déterminée, en tant que femme, à ne jamais me taire et à me battre pour mes convictions. Car c’est notre droit à toutes et que les attaques visant à nous rendre silencieuses, à ne pas nous prononcer sur des sujets de société, ne doivent pas gagner.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Mes pages versicolores

Et vous, est-ce un sujet auquel vous êtes sensible ?

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« Deux tendres agneaux » de Hans Fallada (Sillage, 2019)

Si Hans Fallada est surtout connu pour ses romans de juste après guerre Seul dans Berlin et Le cauchemar, il est également l’auteur de romans de mœurs, de fictions se concentrant sur les gens du peuple comme avec cette tragi-comédie qui m’a sortie de mes lectures habituelles et qui m’a plutôt séduite.

Quatrième de couverture : « C’est dans le Berlin des années 20 que se déroule Deux tendres agneaux, conte candide, malicieux et digne du meilleur Lubitsch.

Fallada s’y fait le chroniqueur des amours d’une ravissante jeune fille, timide mais décidée, et de son soupirant, aussi rêveur que maladroit – amours contrariées, dans l’ordre, par le délitement d’un sac en papier rempli de crevettes, un fer à repasser trop chaud, un lancer de praline, sans oublier les foudres du redoutable papa de la demoiselle, farouche partisan de la médecine par les plantes et fabricant de tisanes dépuratives.

Les deux tourtereaux parviendront-ils à déjouer les coups que le sort leur réserve ? »

Gérard Grand est fou amoureux de Rosa Täfelein. Ils travaillent tous les deux dans le même magasin de toilettes féminines, mais pas au même service, pas au même étage. Et c’est peu dire que l’étage des velours où travaille l’élue de son cœur lui est difficile d’accès ! Gérard Grand, est petit de taille mais très grand en timidité, celle-ci n’est pas pour aider le jeune homme à déclarer sa flamme mais plutôt pour créer des situations fantasques, bien malgré lui. Autour des deux personnages se trouvent les collègues et ils ne veulent pas tous du bien aux deux jeunes gens.

Chaque chapitre relate une situation dans laquelle Gérard va projeter une action pour oser se déclarer à sa belle, chaque chapitre ne se passe pas comme prévu. Et, en tant que grande timide (surtout lorsqu’il s’agit de situations qui touchent à l’intime), j’ai eu beaucoup de compassion pour ce personnage au cœur pur qui saura montrer que, si sa taille n’est pas qualifiée de grande, son amour et son courage le sont.

Je donne une mention spéciale à la fin du livre qui m’a beaucoup fait rire, en grande partie grâce aux parents de Rosa que je vous laisse découvrir. Je crois que je relirai ces passages les jours de baisse de moral, car ils sont vraiment efficaces.

Au-delà de l’histoire qui est sans aucun doute distrayante, c’est une photographie des mœurs de l’époque que nous découvrons avec Hans Fallada, sur ce qui est permis ou non entre deux jeunes gens (et aux jeunes femmes), sur le poids du jugement des personnes extérieures quant aux affaires personnelles, sur l’image de la femme aussi. Un petit voyage dans le temps touchant et amusant, en ayant en tête l’époque d’écriture.

Publiés en Allemagne en pleine Seconde Guerre mondiale, les chapitres de ce roman, écrits en feuilletons pour la presse, ont pu paraître au cours de l’année 1942 du fait de l’absence de critiques politiques.

Cette lecture a été faite dans le cadre du mois Les feuilles allemandes organisé par le blog Et si on bouquinait un peu ?

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Pas de chronique trouvée pour le moment.


 

Et vous, est-ce un auteur que vous avez déjà lu ?

 

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❤ « P.T.S.D. » de Guillaume Singelin (Ankama, édition spéciale 2020)

J’ai découvert Guillaume Singelin grâce à sa participation au spin-off Mutafukaz’ Loba Loca. Ayant fini la série (que j’ai adorée), je suis tombée sur cette bande-dessinée rééditée en version spéciale à l’occasion des 15 ans des éditions Ankama. Impossible de résister.

Quatrième de couverture : « De retour d’une guerre impopulaire où elle était tireuse d’élite, Jun se retrouve sans-abri, désespérée et en colère. Souffrant de blessures physiques et du trouble de stress post-traumatique, la drogue lui semble être sa seule échappatoire… Avec le soutien d’autres vétérans qui partagent les mêmes souffrances, la gentillesse d’une inconnue qui s’obstine à lui venir en aide et la compagnie d’un chien nommé Red, Jun réussira-t-elle à surmonter son traumatisme et retrouver sa paix intérieure ? »

Que dire si ce n’est que j’adore le style graphique de Guillaume Singelin ? Les traits, les couleurs, les ambiances, j’aime absolument tout. Alors si vous y ajoutez une histoire comprenant des traumatismes de guerre, un combat face aux gangs, de la résilience et de la solidarité, vous pouvez vite me convaincre.

Jun a fait la guerre. Elle a vu des choses, elle a fait des choses, elle a perdu des compagnons d’arme devenus des amis. Elle est ensuite revenue à la vie civile, comme nombre de soldats, mais la vie civile les rejette et les laisse seuls face à leurs démons. Il n’y a plus la guerre et tout le monde s’en félicite, mais pour ces anciens soldats, la guerre n’est pas finie, elle est dans leur esprit, elle reste au présent. Aucune aide ne leur est apportée si ce n’est ces saletés de pilules qui s’avèrent davantage être une drogue nocive qu’un soutien pour réussir à avancer, à se panser. Et qui dit pilules et forte demande, dit trafics et profit sur le dos des laissés pour compte.

Des évènements vont venir réveiller les compétences militaires de Jun et des rencontres pourraient bien lui faire accepter le fait d’être en vie, pour elle, pour les autres.

C’est l’histoire d’une chute en solitaire et d’une renaissance, portée par des personnages (certains du moins, vous l’aurez compris) attachants qui luttent chaque jour pour que demain soit meilleur qu’hier, mais portée aussi par un chien qui montre la force du lien qui peut se créer entre l’homme et les animaux. C’est aussi une histoire qui met le doigt sur le stress post-traumatique et la volonté d’invisibiliser les personnes qui en sont atteintes. C’est une histoire dans laquelle j’ai aimé me plonger, qui m’a sortie du temps et de l’espace et qui me fait attendre avec impatience la prochaine œuvre de l’auteur.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : 22h05 rue des Dames


Et vous, quel livre sur le stress post-traumatique conseilleriez-vous ?

 

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« Candy & Cigarettes – Tome 1 » de Tomonori Inoue (Casterman, 2019)

Si j’aime assez peu le travail de Luc Besson j’ai toujours eu un faible pour le film Léon. Alors, quand j’ai lu le résumé de ce manga je n’ai pas beaucoup hésité.

Quatrième de couverture : « Policier fraîchement retraité, Raizo n’aspire qu’a couler des jours paisibles. Mais sa maigre pension ne lui laisse pas le choix : il doit multiplier les petits boulots pour joindre les deux bouts. Sa rencontre avec la petite Miharu, tueuse à gages au service d’une mystérieuse organisation, va lui permettre de mettre du beurre dans les épinards. Au passage, il devra simplement bafouer tous les principes qui ont guidé son existence. »

Raizo est à la retraite mais, sa pension étant très légère, il continue de travailler dans une supérette. Nous découvrons qu’il a vraiment besoin d’argent – pour une noble cause – c’est alors qu’il va croiser une offre d’emploi obscure à la rémunération difficile à refuser… Après avoir passé sa carrière à protéger des gens il va devenir tueur à gages aux côtés de la jeune Miharu, onze ans.

J’ai beaucoup apprécié ce binôme qui apprend à se connaître et ne se fait pas de cadeau (avec humour). Mais je dois quand même souligner que j’ai été gênée par la sexualisation du corps de Miharu lors de son apparition dans le manga. Par ailleurs, et cela est peut-être personnel, je n’ai pas trouvé très judicieux d’appeler l’organisation qui embauche ces deux acolytes : Agence SS. J’ai cherché ce à quoi cela pouvait correspondre sans trouver de réponse (si vous l’avez, n’hésitez pas à me la donner) mais, à mes yeux, certaines initiales ont une portée historique difficile à ignorer lors de la lecture.

En dehors de ces deux remarques, je me suis plongée dans cette histoire avec une grande facilité et beaucoup de plaisir. C’est à la fois une lutte pour la survie, la naissance d’une amitié singulière et une histoire de vengeance personnelle. J’ai trouvé très intéressant qu’il y ait un questionnement aussi sur le principe des contrats : entre le fait que les cibles soient coupables mais protégées par un système corrompu et le fait que les tuer ne fait pas de Miharu et Raizo des justiciers mais bel et bien des meurtriers, eux aussi. Mais comment se fait-il qu’une si jeune fille se soit retrouvée dans une telle situation, avec une telle aptitude à tuer ?

Un récit proche de la trame de Léon mais qui a tout de même ses spécificités et qui place la jeune Miharu dans le rôle de l’experte en assassinats de sang froid. Si vous avez aimé le film, je pense que vous pourriez aimer ce manga, qui a été pour moi un divertissement efficace. Je prends donc dès à présent rendez-vous avec le deuxième tome.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Chroniques d’un vagabondLe blog de l’Apprenti OtakuSambaBDMinimouth Lit


Et vous, quel est votre regard sur la mise en scène de certains jeunes personnages féminins dans les mangas ?

 

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❤ « L’enfant et le maudit – Tomes 1 à 8 » de Nagabe (Komikku, 2017-2020)

Alors que le huitième tome de cette série vient de paraître, je me suis replongée dans cette série que j’avais un peu laissée de côté à tort. Si à la première lecture j’avais eu quelques réserves, la seconde m’a complètement conquise. Voilà donc une chronique coup de cœur.

Quatrième de couverture : « Il existe deux mondes : l’Intérieur, où vivent les humains, et l’Extérieur qui est le repaire de créatures maudites. Quiconque serait touché par l’un de ces monstres serait maudit à tout jamais et chassé du pays des hommes.

C’est pourtant dans ce monde sombre que vit la petite humaine prénommée Sheeva. Elle a été recueillie par une créature non humaine qu’elle appelle le Professeur.

Il veille sur elle et lui interdit tout contact avec les autres créatures de l’Extérieur. Il lui cache la terrible vérité de son abandon et n’ose lui dire que personne ne viendra la chercher…

Ils sont aussi différents que le jour et la nuit… Et malgré tout ce qui les sépare, malgré les ténèbres qui les entourent, ils vont écrire petit à petit une fable tous les deux… »

Si vous avez du mal à rester en suspens entre deux tomes, nul doute que l’attente au cours de cette série aura un impact sur vos nerfs. Autant dire qu’il faut savoir prendre son mal en patience. Mais ce huitième tome sonne comme la fin d’une première période de l’histoire, donc si vous souhaitez commencer la série, c’est le moment !

D’un autre côté, cette patience est chaque fois récompensée avec des tomes aux graphismes superbes, à la fois sombres et doux, un peu comme ce qui distingue de prime abord les deux personnages principaux. L’histoire n’est pas en reste : un monde médiéval coupé en deux et à l’ambiance fantastique, l’amitié entre une enfant et un être de l’Extérieur, des menaces qui demandent courage et loyauté pour être repoussées, un mystère qui se dévoile petit à petit, tome après tome…

La petite Sheeva a été trouvée à l’Extérieur par le Professeur qui l’a recueillie. Tous deux vivent dans une petite maison, dans l’espace abandonné des humains. Pourquoi la petite fille s’est-elle retrouvée dans ce lieu ? Qui est le professeur et quelle est la malédiction qui touche ce monde étrange ? Où sont les humains, comment vivent-ils à l’Intérieur et quel est leur rapport à l’Extérieur et à la malédiction qui les touche ? Beaucoup de questions sont posées dès le premier tome et l’envie d’avoir les réponses rend ce manga tout simplement addictif, sans compter la magnifique relation qui se noue entre les deux protagonistes principaux et les épreuves qu’ils devront surmonter ensemble. En résumé : vivement la suite !

Cette série est une merveille et je ne peux que vous la recommander chaudement, à conseiller à partir de l’adolescence car l’atmosphère reste assez sombre. Une pépite parmi les pépites !

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Et vous, avez-vous déjà préféré un livre ou une série lors de sa seconde lecture ?

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❤ « Le drap blanc » de Céline Huyghebaert (Le Quartanier, 2019)

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Ce livre m’a laissé les yeux bien rouges. Pourquoi ? Car il m’a tenue éveillée une bonne partie de la nuit, parce qu’il a largement humidifié mes yeux. Un texte biographique, une enquête familiale, un livre hommage à un père qui n’était pas parfait, le livre d’une jeune femme en deuil et qui tente de retrouver ce père à travers les souvenirs : les siens, ceux des autres.

Quatrième de couverture : « Quand mon père est mort, je n’ai pas hérité de boîtes pleines de documents et de lettres. Ses cendres ont été jetées à l’eau. Ses biens ont été donnés, détruits à la hâte.

Il avait les yeux clairs et portait la barbe. Sur les photos, il avait cette allure virile et négligée caractéristique des années soixante-dix. Il ne pouvait pas se mettre à table sans son couteau de poche et du pain. Il disait il à ceux qu’il aurait dû vouvoyer, parce qu’il refusait de se soumettre à leur supériorité de classe. Il était drôle et colérique. Il était sensible. Il fumait, il buvait ; il n’a pas laissé grand-chose derrière lui. Je crois qu’il avait commencé à disparaître de son vivant déjà. Quand on a soulevé son corps, j’ai vu la légère empreinte qui creusait le drap, là où était posé son crâne. Puis elle s’est effacée, et le drap est redevenu lisse.

C’est cette disparition qui a déclenché l’écriture de ce livre, cette absence que laissent les morts, avec laquelle ceux qui leur survivent tissent des fictions pour s’en sortir. C.H. »

Céline a perdu son père. Trop tôt, trop vite, trop loin pour elle qui est partie s’installer au Québec et qui n’a pu revenir à temps pour lire dire adieu. Ce père, avec qui les rapports étaient compliqués, habite l’espace physique et mental. Cet espace qui rappelle le manque, celui qui dit le besoin de savoir qui il était en dehors du rôle de père, de le connaître. Elle va écrire, remonter le fil de ses souvenirs pour noter ceux qui sont importants pour elle, elle va interroger son entourage avec la rigueur et la détermination d’une documentariste, elle va faire étudier son écriture, elle va, elle va… Elle va tout faire pour combler les zones d’ombres et tenter de comprendre cet homme.

Renouer avec l’histoire d’un parent c’est aussi se réapproprier sa propre histoire, c’est ici aussi se réconcilier avec une culpabilité : celle de l’absence, celle de la difficulté à supporter l’autre qui est pourtant un proche, celle du dernier moment vécu ensemble que l’on aimerait pouvoir changer.

Ce travail littéraire est également une démarche de pardon et de deuil. Accepter les erreurs et les imperfections d’un père avec qui la relation est désormais figée à jamais. Accepter ses propres maladresses, remords et regrets.

L’écriture est à la fois poétique et journalistique, elle donne à ressentir la démarche de Céline en même temps qu’elle rend compte de l’enquête en cours. Elle m’a immensément touchée. Derrière cet hommage à un père, ce livre qui dit qu’il a existé alors que toutes ses affaires et ses cendres ont disparues, ce sont des messages que j’ai reçus : ne pas taire ce qui doit être dit, entretenir un lien quoi qu’il arrive, prendre soin des au revoir et me préparer un peu à faire face à l’une de mes grandes angoisses qu’est celle de perdre mes parents.

J’ai trouvé ce livre aussi éprouvant que beau.

Un texte qui me fait par ailleurs découvrir les éditions du Quartanier et je crois qu’une nouvelle collection va commencer dans ma bibliothèque. *Et ça, pour le coup, c’est l’une des micro-angoisses de mon conjoint.*

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Pas de chronique trouvée pour le moment.


 

Et vous, quels romans sur le travail de deuil avez-vous aimés ?

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« Whitesand » de Lionel Salaün (Actes Sud, 2019)

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J’avais sauté sur ce roman à sa sortie pour son approche du racisme aux États-Unis et, finalement, je l’ai oublié dans ma bibliothèque. C’est en lisant le bilan livresque de quarantaine de Lunedepassage du blog Parlez-moi de livres que j’ai eu à nouveau envie de le découvrir.

Quatrième de couverture : « À l’orée des années soixante-dix dans le Sud de l’État du Mississippi, un homme d’une trentaine d’années débarque à Huntsville au volant d’une Mustang dont le bruit déglingué aiguise la curiosité des badauds. Repérant un garage, Ray Harper y conduit son automobile dans l’espoir d’une réparation rapide et peu coûteuse, mais son allure de beau gosse et sa politesse naturelle ne trouvent d’autre accueil en ces lieux que celui réservé aux étrangers. D’un calme remarquable, il ne répond pas au mépris, comprend qu’il n’a d’autre choix que de rester sur place un moment, chercher un boulot et repartir après avoir acheté une nouvelle auto. Se liant d’amitié avec la serveuse du bar principal, Ray va trouver une chambre et du travail, d’abord en ville puis plus longuement chez les frères Ackerman, propriétaires avec leur mère du domaine de Whitesand. Ainsi s’offre à Ray la possibilité d’approcher cette famille dont le passé résonne dramatiquement avec le sien…

Lionel Salaün choisit le Mississippi, ses saisons aux fulgurances terrifiantes, ses bourgs paumés étouffés d’ennui et de renoncement, pour faire le portrait d’une humanité divisée. Il éclaire avec empathie des personnages au visage grimaçant de haine, de souffrance ou baigné de bonté, donne à voir l’opacité de leurs mémoires pour peu à peu dévoiler l’énigme et la source de leur histoire commune. L’Amérique stigmatisée par un lourd passé d’injustice sociale et raciale est ici comme en écho ou en miroir aux dangers qui infestent aujourd’hui l’Europe. »

L’histoire est tressée entre le passé et le présent, sur les pas d’un mort victime de la ségrégation et des vivants, des complices, des coupables, des témoins, des innocents. J’ai apprécié l’intrigue et l’ambiance. Les personnages sont nombreux mais parfaitement positionnés, difficile de s’y perdre car les profils sont fouillés et explorent une complexité sociale et historique d’un village du Sud des États-Unis marqué par un passé ségrégationniste et construit sur un racisme encore bien palpable dans ces années 1970.

M’y aventurant pour approcher cette question du racisme enraciné dans un lieu, j’ai été agréablement surprise par les histoires qui sont mises en orbite autour de l’intrigue principale : le fonctionnement du village et les rapports de force, l’organisation de la ville entre populations blanches et noires, un secret de famille disséminé dans ces différents quartiers, mais aussi des personnages en proie à leur propre histoire et à leur prison intime.

Cette complexité de l’histoire m’a vraiment accrochée mais la complexité de l’écriture m’a parfois un peu perdue. Certaines phrases à tiroirs n’ont pas été évidentes à comprendre du premier coup et cela a pu casser un peu le rythme de ma lecture. J’ai deviné la fin, pensée en image symbolique, cela ne m’a cependant pas empêchée de l’apprécier car Lionel Salaün a parfaitement maîtrisé la tension qui monte tout au long du roman pour exploser dans la tempête.

Si vous souhaitez une lecture qui mêle enquête historique, recherche des origines et tension sociale, vous pourrez passer un très bon moment de lecture avec ce roman. S’il n’a pas été un coup de cœur, il a le mérite de me donner très envie de découvrir d’autres romans de l’auteur.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Claja litSerial lecteur nyctalopeParlez-moi de livres


 

Et vous, accompagnerez-vous Ray Harper dans ce village faussement amnésique ?

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❤ « Les liens du sang – Tomes 2 à 6 » de Shuzo Oshimi (Ki-oon, 2019-2020)

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A l’occasion de la lecture du dernier tome paru de cette série j’ai réalisé que je n’avais pas chroniqué les précédents tomes. Quelle erreur ! Car ce manga est aussi addictif que dérangeant et ce sixième volume ne fait que confirmer la lourdeur de l’ambiance qu’a réussi à créer Shuzo Oshimi.

Quatrième de couverture du 1er tome : « Une relation familiale toxique, scellée dans le sang !

Vue de l’extérieur, la famille du jeune Seiichi est des plus banales : un père salarié, une mère au foyer, une maison dans une ville de province… L’adolescent va à l’école, joue avec ses amis, est troublé quand il pose les yeux sur la jolie fille de la classe. Tout est normal… ou presque. Il ne s’en rend pas compte lui-même, mais sa mère le couve beaucoup trop. »

Je ne peux que le répéter : cette série est l’un de mes gros coups de coeur de l’année 2019 et l’intérêt se confirme tome après tome. Sa force, à mes yeux, réside dans plusieurs faits : l’histoire est menée d’une main de maître, alternant moments de tension immense, portés par une lenteur et des plans rapprochés oppressants, et passages plus vifs mais toujours porteurs d’une certaine violence ; les dessins absolument magnifiques et les expressions des visages qui vont jusqu’à une torsion visuellement douloureuse ; le traitement du sujet qui peut plaire à des lecteurs réguliers de mangas mais aussi séduire des personnes qui n’en lisent pas.

Chaque tome précise et développe cette histoire toxique entre une mère possessive et manipulatrice et son fils qui découvre de premiers émois, qui grandit tout en cherchant sa place dans l’intimité du foyer. A cela, ajoutez un événement morbide gardé secret et vous aurez un résultat particulièrement dérangeant mais traité d’une façon très équilibrée.

Je suis assez sensible et j’ai eu beaucoup de compassion pour Seiichi qui cherche à s’épanouir tout en étant victime de sa mère, prisonnier d’un amour gênant, témoin d’un accident traumatisant. Je ne peux que me demander à chaque page comment il va s’en sortir. Je serai donc au rendez-vous de chaque tome pour connaître le fin mot de cette histoire qui me tient en haleine.

Que vous lisiez des mangas ou non, si vous aimez les récits axés sur le suspens et la psychologie, sur les dysfonctionnements familiaux, cette série est faite pour vous.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Livre est-ce de la nuitMon coussin de lectureLes deux artistesMinimouth LitLa bibliothèque de CélineSonge d’une nuit d’été


 

Et vous, quelle•s série•s manga suivez-vous particulièrement ?

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« Apprendre à tomber » de Mikaël Ross (Sarbacane, 2019)

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Je n’avais pas vu passer ce roman graphique à sa parution et c’est l’un de mes libraires, voyant mes achats sur des enfances fissurées, qui me l’a vivement conseillé. Je l’ai donc ajouté à la pile sans pour autant savoir à quoi m’attendre. Et c’est une histoire à la fois tendre et poignante que nous livre Mikaël Ross.

Quatrième de couverture : « Depuis la mort soudaine de sa mère, la vie bien organisée de Noël vole en éclat. Il a rencontré cet homme étrange à la barbe blanche qui a dit qu’il ne pouvait plus rester seul. L’homme a dit aussi que Noël devait déménager, loin de Berlin, loin de chez lui. Mais lui, Noël, il veut rester ici, à Berlin, dans le vieil appartement qu’il a toujours connu. Mais Noël n’a pas le choix, il doit se plier à la volonté des autres… Il est envoyé dans un établissement de soins, où il y a d’autres personnes handicapées, comme lui… Tu verras – a dit l’homme : ici c’est spécial, différent des autres centres, chacun a son appartement et doit apprendre à se gérer, tu y seras bien. C’est la première fois de sa vie que Noël vit seul. C’est aussi la première fois qu’il doit faire avec autant d’autres personnes. Pas facile quand on a été protégé par un amour maternel immense et inconditionnel. À qui peut-il faire confiance ? Qui peut-il aimer ? Qui l’aime vraiment ?… »

Noël est un jeune homme atteint d’un handicap mental. Jusqu’à présent, il a toujours vécu sous la protection de sa mère, seule personne peut-être à véritablement le comprendre et lui permettre d’affronter le quotidien. Mais, une nuit, sa maman fait un AVC. Dès le début de cette histoire j’ai eu le coeur particulièrement serré pour ce garçon qui comprend que la situation n’est pas normale et qui doit réagir et trouver de l’aide avec ses forces et ses faiblesses. A l’hôpital, la sentence tombe : sa maman est dans le coma et les médecins ne peuvent dire si elle se réveillera.

Sans maman et sans autonomie, Noël va être emmené dans une institution spécialisée qui a la particularité d’être très intégrée parmi les habitants d’une ville allemande. Une institution avec des règles mais aussi avec des espaces de liberté. Une institution avec d’autres personnes qui doivent accorder leurs caractères et leurs émotions. Ce sera pour Noël une épreuve : quitter sa maman, quitter sa maison, se reconstruire un quotidien, s’intégrer et se faire des amis. Peut-être aussi tomber amoureux d’une princesse. Qui sait ?

En petits chapitres qui montrent des séquences de cette nouvelle vie, nous faisons nous aussi nos premiers pas dans cette nouvelle vie aux côtés de Noël. Nous espérons avec lui que sa maman se réveillera et nous découvrons des personnalités singulières, attachantes bien que parfois intimidantes. Et dans ce quotidien d’aujourd’hui se rappelle l’histoire, celle de la place des personnes handicapées dans la société, de l’évolution de la considération qui leur est portée mais aussi des périodes tragiques.

En fin d’album, une documentation sur ce lieu qui existe réellement, à l’initiative d’une association, vient appuyer les propos du roman graphique. De quoi prendre encore davantage conscience de l’importance des établissement de soins et de l’apport de l’inclusion.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : SambaBD


 

Et vous, quel livre sur le handicap mental recommanderiez-vous ?

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« La vie devant toi » de Hideki Arai d’après Taichi Yamada (Akata, 2019)

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Le résumé de ce manga laissait présager une lecture magnifique, avec des émotions comme je les aime et quelques mouchoirs (parce qu’on ne se refait pas). La réalité a été plus contrastée et c’est avec un léger malaise que je ressors de cette lecture.

Quatrième de couverture : « Hideki Arai fait partie des auteurs qui ne laisse personne indifférent. Lorsqu’il découvre le roman de Taichi Yamada, il vit un véritable choc artistique. Pour la première fois de sa carrière, cet agitateur décide d’adapter en manga une oeuvre dont il n’est pas à l’origine. Le résultat, bien que toujours aussi cru, est d’une beauté absolue, délivrant un fort message d’espoir.

Sôsuke, auxilaire de vie dans la vingtaine, vient de démissionner de l’EHPAD au sein duquel il travaillait. Mais grâce à Mlle Shigemitsu, aide à domicile quadragénaire, le jeune homme retrouve très vite un travail : c’est désormais sous le toit d’un vieillard connu pour sa mauvaise humeur, monsieur Yoshizaki, que Sôsuke exercera son métier… Encore écrasé par le poids d’une culpabilité inavouée, pourra-t-il assumer ce nouveau quotidien ?

Avec ce manga adapté d’un roman, Hideki Arai revient sur le devant de la scène ! Décrivant le quotidien de trois délaissés de la société, il livre du même coup son œuvre la plus lumineuse ! »

Je ne connais ni Taichi Yamada, ni Hideki Arai, cette lecture fut donc une entière découverte de l’univers de chacun. L’un pour l’histoire d’origine, l’autre pour son adaptation et son style graphique.

J’ai été assez convaincue par le travail du dessin, très réaliste, parfois cru, mais qui témoigne d’une réalité que l’on ne peut nier. J’apprécie cette franchise comme le fait que les personnages ne soient pas physiquement très beaux comme c’est assez souvent le cas dans les mangas (je trouve, mais je n’y connais pas grand chose). Nous sommes avec des personnes qui peuplent le quotidien, avec des parcours qui les ont blessés et des caractères particuliers qui ne manqueront pas d’interpeller les lecteurs.

Je croyais beaucoup en ce que ce mana promettait et j’ai été plusieurs fois très mal à l’aise et ce malaise a souvent pris le pas sur l’empathie. Je n’ai pas du tout apprécié le personnage du vieil homme dont Sôsuke va être l’auxiliaire. Rien à faire. J’ai davantage apprécié la personnalité du jeune homme et celle de Mlle Shigemitsu. J’ai trouvé intéressante leur relation ambiguë qui témoigne d’une société dans laquelle l’amour n’est pas toujours facile à trouver mais aussi dans laquelle il peut être sévèrement jugé. J’ai plutôt apprécié l’esprit de pardon et d’acceptation des erreurs du passé pour avancer qui habite ces pages. Même si ça peut prendre du temps, nous sommes toutes et tous amenés à faire des erreurs et il faut pouvoir les accepter (ce qui ne veut pas dire les oublier). Mais le pardon n’enlève pas la responsabilité qui est finalement peu traitée, ce que je regrette.

En conclusion, je ressors de cette lecture avec un avis clairement mitigé, je m’attendais sans doute à une autre tournure de l’histoire et à un autre traitement des parcours de vies mais je suis contente de d’avoir enfin levé le voile sur ce manga qui me faisait envie depuis un moment.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Les instants volés à la vieLes voyages de LyChez Xander


 

Et vous, quels mangas ou romans sur le pardon conseilleriez-vous ?

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👁 « Au nom du père » de Balla (Editions do, 2019)

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Voilà un roman bien particulier. J’ai été très surprise à sa découverte et j’ai retrouvé ce même sentiment, entre yeux ronds et petit sourire, à sa relecture. Car en bonne tragicomédie, il fait appel à des sentiments partagés.

Quatrième de couverture : « Au nom du père met en scène un vieil homme aigri, égocentrique, qui réfléchit sur sa vie, triste et solitaire. Il cherche quelqu’un d’autre à blâmer pour sa relation ratée avec ses parents, ses deux fils adultes, la rupture de son mariage et la chute de sa femme dans la folie. Son récit est motivé par la vente de la maison où il a vécu avec sa famille, maison construite par un frère mystérieux. Et même si ce narrateur insupportable essaie d’aliéner le lecteur par son nihilisme et son auto-analyse névrotique, il ne parvient pas à le repousser parce que l’écriture est intense et perturbante. Dans cette quête existentielle, elle parvient à donner un sens à cette vie qui en manque absurdement et à transformer le texte en tragicomédie. Je m’inquiète pour les gens qui aiment mon écriture. Parce qu’il y a généralement quelque chose qui ne va pas chez eux. Il y a manifestement quelque chose qui ne va pas chez un grand nombre d’entre nous. Ces réflexions sont aussi de Balla. »

Le narrateur nous emmène dans ses souvenirs après avoir appris que l’un de ses fils souhaitait vendre la maison familiale. Cette maison est sortie de terre grâce à son frère et lui, dans une démarche créative singulière et presque mystique, puis elle a accueilli une vie de famille très particulière. Car entre le mari et la femme, rien ne va. Car entre le père et les fils, rien ne va. Car, en fait, le narrateur est un personnage qui fuit ses responsabilités dans les échecs de sa vie. Mais la vieillesse arrivée, cet événement va le pousser à régler ses comptes en compagnie du lecteur.

C’est donc une promenade sur les chemins de l’égoïsme et de la mauvaise foi que nous propose Balla. Un voyage parfois drôle par l’absurde, souvent tragique. Parmi les saillies qui rendent le personnage tout simplement méprisable, l’auteur lui fait pourtant dire quelques mots qui tombent juste. C’est déstabilisant et montre bien le combat qui se joue  en lui : il n’est pas sympathique, il a eu des comportements bas et il tente de le justifier de façon caricaturale. Quoi qu’il ait fait ou dit, il avait de bonnes raisons même s’il sait (selon moi) qu’il a tort. Mais justifier c’est dire, à l’heure du bilan, que la vie a eu un sens et qu’on ne l’a pas ratée.

Si globalement j’ai été séduite par ce roman, j’ai eu plus de mal à suivre les passages mystiques ou proches de la folie (mais qui croire et que croire ?). Je me dis que je suis quand même passée à côté d’une partie du sens, mais j’en ai tiré malgré tout une découverte littéraire notable.

De page en page, nous découvrons un personnage très singulier en même temps qu’un auteur qui utilise avec talent plusieurs tons, qui entraîne le lecteur dans différentes émotions avec intensité : d’une ligne à l’autre le bouleversement peut survenir. Puissant, perturbant, unique. A quand d’autres traductions ?

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Cornelia


 

Et vous, quel roman avec un personnage principal antipathique conseilleriez-vous ?

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❤ 👁 « L’âge du fer » d’Arja Kajermo, illustré par Susanna Kajermo (Editions do, 2019)

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Ce roman est celui qui m’a fait m’intéresser de très près aux Editions do. J’aime les récits d’enfance car ils sont le berceau de toute une vie, car ils sont aussi souvent emprunts de mélancolie, car ils nous invitent à retrouver un regard parfois perdu. Arja Kajermo m’a beaucoup émue et je n’attends qu’une chose : un autre roman pour lequel je serai au rendez-vous dès le jour de sa sortie.

Quatrième de couverture : « L’Âge du fer est à la fois un conte et un roman du passage à l’âge adulte. Une histoire racontée du point de vue d’une enfant qui a grandi dans la Finlande, puis la Suède, des années 50. L’Âge du fer, parce que la vie dans la ferme familiale est rudimentaire et difficile mais aussi en référence aux éclats d’obus entrés dans les jambes du père. L’Âge du fer, parce que la petite fille pense que ce fer a affecté non seulement les jambes de son père, mais son coeur aussi. Et même celui de toute la famille. Dans L’Âge du fer, l’apparente simplicité du style contraste avec la force d’une histoire qui oblige doucement mais inexorablement à reconnaître, sous le paysage magique et les fables populaires, l’impact psychologique de la pauvreté, de la violence domestique, de la marginalisation et de l’immigration. »

S’il s’agit d’un roman de fiction, l’histoire reprend néanmoins des éléments que l’auteure a connus. La naissance et la petite enfance en Finlande, la vie dans une petite ferme rurale, le départ pour la Suède avec sa famille alors qu’elle n’était pas bien grande. La fiction puise ici clairement dans le réel et ajoute de la force au propos.

Arja Kajermo nous emporte dans un voyage dans le temps, direction la Finlande rurale des années 50, dans une famille qui n’a pas beaucoup de moyens, ne vit pas dans un grand confort et n’a pas non plus un cadre familial rassurant et sécurisant. Mais la petite fille affronte les jours et les difficultés. Sauf que dans la ferme où le confort est rudimentaire, les tensions familiales et économiques auront des conséquences par-delà les frontières, sur les liens qui les unissent. Du jour au lendemain, tout ce que l’enfant aura connu sera bouleversé.

Il est question de conditions sociales, d’ambitions qui nous portent plus loin au risque de perdre ce que l’on a, de la figure d’un père dur et intimidant, de séparations, d’exil, d’intégration alors que les autres vous regardent de biais. La pauvreté est aussi présente que les espoirs et la langue d’Arja Kajermo adoucit les jours et les nuits de la petite au fil des jours, des mois.

Je ne veux pas vous en dire plus pour vous laisser le plaisir de découvrir cette histoire d’enfance qui, personnellement, m’a émue autant qu’elle m’a fait voyager dans le temps et dans l’espace. Une magnifique découverte.

Cette chronique est enfin l’occasion de souligner le plaisir que l’on peut prendre à voir apparaître des illustrations au fil du récit. Je n’ai pu que constater, dans des groupes de discussions littéraires, des remarques violentes et méprisantes à l’encontre de la littérature graphique/illustrée. Ce mépris, je leur laisse. A mes yeux le dessin porte aussi un propos et vient en complémentarité du texte et le travail de Susanna Kajermo le démontre avec talent et sensibilité. La littérature générale mériterait de proposer plus de textes qui proposent cette complémentarité texte-image.

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Et vous, quels romans illustrés recommandez-vous absolument de lire ?

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👁 « Les enfants s’ennuient le dimanche » de Jean Stafford (Editions do, 2019)

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J’adore les nouvelles et pourtant j’en lis assez peu, alors quand j’ai vu ce titre j’ai sauté dessus. En route pour la découverte d’une auteure américaine ayant vécu entre 1915 et 1979 et qui a obtenu le prix Pulitzer de la Fiction en 1970.

Quatrième de couverture : « Les enfants s’ennuient le dimanche réunit quelques-unes des nouvelles les plus caractéristiques et les plus célèbres de Jean Stafford. Elle en a écrit plus de quarante, publiées dans de prestigieuses revues, qui ont fait l’essentiel de sa réputation. The Collected Stories of Jean Stafford fut d’ailleurs un des rares recueils à recevoir le prix Pulitzer de la fiction, en 1970.

La plupart de ses textes s’intéressent aux différentes périodes de la vie de jeunes filles et de femmes, de l’enfance à la vieillesse, cartographiant les peurs, les angoisses et les compromis auxquels elles doivent faire face. Les questions de quête de l’identité féminine, de marginalité et d’impuissance apparaissent dans toutes ses histoires, et l’ironie abonde dans ses contes d’amours perdus, de rêves brisés et d’occasions manquées. Son style alterne entre le langage familier et rustique de Mark Twain et la prose élégante et raffinée d’Henry James, ses deux écrivains favoris. »

Si toutes les nouvelles ne m’ont pas tenues en haleine avec la même intensité, je ressors de ce recueil avec des coups de cœur pour certaines. Indéniablement, l’écriture de Jean Stafford a ce quelque chose qui fait qu’on reste pendu à ses mots, on veut savoir où vont arriver ses personnages et quels coups la vie leur a joué avant qu’on les rencontre.

La langue est fluide, elle nous emmène dans son époque mais porte malgré tout une modernité dans sa liberté de ton. Il n’en faut pas moins pour dessiner ces huit portraits de femmes, très différents, parfois denses, parfois surprenants, toujours singuliers. Chacune porte un passé et des blessures, et parfois des espoirs qui sont soumis aux aléas de la vie. Jeunes, âgées ou en chemin parmi les saisons de la vie, leurs différents caractères offrent un aperçu de l’infini diversité des personnalités féminines et de leurs parcours au milieu du 20ème siècle.

Les aspects qui ont le plus retenus mon attention sont les vies marquées par les blessures, les manques, les frustrations, le fait de continuer à se construire sur une basence pointée du doigts sans cesse par la société et qui, parfois, prend beaucoup de place dans le cœur. J’ai également été fortement marquée par les carcans qui enferment, que ce soit les milieux sociaux, le rôle d’apparat poussé à l’extrême ou même l’enfermement dans le regard d’autres femmes qui justifient une vie pensant bien faire.

J’ai enfin été très émue de découvrir la part biographique présente dans la nouvelle Le château intérieur et je soupçonne que je sois aussi le cas dans Le traîneau, en référence à son premier mariage qui se révéla difficile du fait de l’état mental de son mari. Le mal-être psychique de ses personnages ont ce réalisme car elle a connu cet état à plusieurs périodes de sa vie. Ces femmes, sous ses mots, deviennent alors presque réelles.

Une découverte très intéressante qui mérite une nouvelle lecture de l’œuvre de Jean Stafford pour confirmer cet intérêt.

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