👁 « Anna Politkovskaïa. Journaliste dissidente » de Francesco Matteuzzi et Elisabetta Benfatto (Steinkis, 2016)

Traduit de l’italien par Marie Giudicelli.

Le 7 octobre 2006, en fin d’après-midi, Anna Politkovskaïa est froidement assassinée dans la cage d’escalier de son immeuble. Après des années de menaces répétées, l’exécution a eu lieu. Depuis, aucun coupable n’a été désigné. Ce qui est sûr, c’est qu’Anna Politkovskaïa gênait les plus hautes instances, celles-là mêmes qui ne craignent rien… sauf les journalistes et écrivain·e·s.

Présentation de la maison d’édition : « Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus que de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie.

Cette phrase d’Albert Londres était pour Anna Politkovskaïa une ligne de conduite.

Née à New-York, enfant privilégiée de la Nomenklatura, la jeune Anna choisit le journalisme. L’année 1999 marque un tournant. Elle couvre le conflit en Tchétchénie pour Novaïa Gazetta et met, dès lors, le pied dans un engrenage qui va conduire à son assassinat sept ans plus tard.

C’est en Tchétchénie que débute le récit de ce roman graphique, hommage à une journaliste courageuse et à une femme déterminée qui fut et reste la voix de la Russie qui résiste. »

Les faits que met régulièrement au jour Anna Politkovskaïa sont sidérants, à peine croyables et égratignent directement Vladimir Poutine et les gouvernements. Pour eux, cela ne peut pas durer. Parmi les journalistes il y a les bons, ceux qui veulent du bien à leur pays et ne cherchent pas à le décrédibiliser, et il y a les mauvais, ceux qui s’en prennent à lui et le critiquent. Les mauvais, il faut les faire taire : de l’intimidation à l’assassinat, il y a à la fois le choix des armes et l’impunité des commanditaires.

Pour le pouvoir russe, Anna Politkovskaïa était une mauvaise journaliste car elle faisait son travail, recherchait, vérifiait l’information et écrivait ce qu’elle voyait, ce qui était tangible. Que ça plaise ou non. Généralement la deuxième option.

Depuis la prise de pouvoir de Vladimir Poutine une explosion d’assassinats de journalistes a été constatée.

Ce roman graphique est un hommage au courage d’Anna Politkovskaïa en plus de revenir sur certaines affaires marquantes qu’elle a couvertes et révélées dans la presse : des prises d’otages, des attentats et la deuxième guerre de Tchéchénie. Le récit se clôt sur un entretien très riche entre Francesco Matteuzzi et Paolo Serbandini, qui a connu la journaliste.

Plusieurs des livres d’Anna Politkovskaïa sont encore disponibles, de quoi me rendre curieuse et poursuivre ma découverte de cette femme qui ne voulait ni se taire ni s’en laisser conter par les gouvernements russes.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : La bibliothèque du Dolmen

Et vous, quel·s livre·s sur des journalistes menacé·e·s ou assassiné·e·s conseillez-vous ?

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👁 « Hong Kong, cité déchue » de Lau Kwong-shing (Rue de l’échiquier, 2021)

Traduit du chinois par Bertrand Speller.

Hong Kong n’est plus l’exception qu’elle était et qui permettait aux opposants chinois d’avoir un cadre de protection, un espace d’expression. Hong Kong n’est plus l’exception qu’elle était et toute sa population est désormais soumise au système autoritaire et ultra contrôleur chinois.

Quatrième de couverture : « Pendant des jours, des semaines, des mois, ils ont défilé dans les rues, leur dignité pour seule armure face à la tyrannie. Chacune de leurs banderoles affichait le même mot d’ordre, désormais interdit par l’oppresseur : LIBÉREZ HONG KONG. »

Nous avons suivi à travers le monde le combat des Hongkongais pour la défense de leurs droits et libertés ainsi que pour leur souhait de démocratie. Nous avons vu avec un chaud sentiment de fraternité et une peur au ventre – comment ne pas craindre un nouveau Tiananmen – les foules défier l’autorité en place et les forces de l’ordre. Avec toujours de l’inventivité dans la façon d’affronter tête haute le pouvoir et de la détermination, la population a bravé des violences extrêmes. Si aujourd’hui Hong Kong n’est plus, je crois que les Hongkongais qui marchaient face aux gaz lacrymogènes, aux balles en caoutchouc et aux matraques méritent une immense admiration. Certain·e·s y ont laissé leur vie, d’autres ont été blessé·e·s à vie, tabassé·e·s, emprisonné·e·s et j’en passe.

Celles et ceux qui luttaient d’une autre façon, notamment avec les mots la méritent tout autant. Car la presse et la littérature d’opposition n’a plus voix au chapitre à Hong Kong. Des responsables éditoriaux et des journalistes ont été arrêtés pour jugement ou forcés de fermer leurs rédactions.

C’est pour cela que j’ai souhaité parler de ce document, de ce documentaire graphique dans le cadre du mois pour l’écrivain en prison.

J’ai trouvé peu d’informations sur la situation actuelle et les pressions en cours à l’encontre de Lau Kwong-shing mais elles doivent être bien réelles. L’auteur a fait le choix, alors que son travail était florissant, de mettre son talent de dessinateur au service de la cause prodémocratique et du devoir de transparence. Car nous découvrons que le fameux un pays, deux système est du passé depuis un certain temps. Les violences policières, notamment, sont aussi courantes que grandissantes. Et c’est en voyant le visage d’une jeune femme qui aura perdu à jamais un œil lors d’une manifestation que Lau Kwong-shing va prendre sa décision : montrer la réalité de Hong Kong, ce qu’elle a été, ce qu’elle est et ce qu’elle risque de devenir.

L’ouvrage est principalement composé de planches illustrées accompagnées de textes contextualisant et expliquant les faits. Des crayonnés en noir et blanc, réalisés en fonction de l’actualité, qui portent une réelle urgence en eux. Dans un style à la fois précis et marqué par l’univers des mangas, Lau Kwong-shing nous fait découvrir Hong Kong par l’intérieur des manifestations et des injustices, des manigances politiques et policières. Mêlant son histoire personnelle – dans laquelle Hong Kong a pris la place du paradis de l’enfance – et l’actualité socio-politique, l’auteur livre un constat alarmant pour la population comme pour les avancées démocratiques et le respect des droits humains dans certaines régions du monde.

En plus de découvrir beaucoup d’informations sur la vie des Hongkongais et la pression de Pékin sur eux, Lau Kwong-shing nous appelle à la vigilance permanente, rappelant que des droits acquis peuvent être enlevés aux peuples et que c’est un devoir qui revient à ces derniers de ne pas laisser faire sans agir.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Pas d’autres chroniques trouvées pour le moment.

Et vous, connaissez-vous un autre livre parlant de la situation de ces dernières années à Hong Kong ?

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👁 ❤ « L’aurore » de Selahattin Demirtaş (Points, 2019 ; réed. 2021)

Traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes.

Je me doutais que ce recueil me plairait mais je ne pensais pas être aussi touchée, aussi secouée, aussi percutée. Dès la fin de ma lecture j’ai commandé à mes libraires le second recueil de l’auteur : Et tournera la roue. Je le commence alors que cet article paraît, je vous en parlerai donc sous peu.

Deux recueils écrits en prison par un homme, Selahattin Demirtaş, qui y est encore coupé du monde et risque une peine absurdement longue pour des chefs d’accusation fallacieux qui arrangent les intérêts du pouvoir en place.

Quatrième de couverture : « Des rêves piétinés de Seher aux yeux noirs de Berfin, de Nazo qui fait des ménages à Mina, la petite sirène engloutie, toutes ces femmes, qu’elles soient mères, adolescentes ou filles, affirment leur liberté à tout prix. Selahattin Demirtaş livre ici un récit à la fois tragique et plein d’espoir sur la Turquie contemporaine.

Selahattin Demirtaş est un Kurde de Turquie. Il est incarcéré depuis le 4 novembre 2016 en Turquie et encourt une peine de 183 ans. Entre 2014 et 2018, il a été le leader incontesté du HDP (Parti démocratique des Peuples), un parti d’opposition progressiste pro-kurde et féministe dont il reste un activiste important depuis sa cellule. En prison, il est devenu écrivain notamment avec L’Aurore, traduit dans une douzaine de langues. Il est nommé pour le prix Nobel de la paix en 2019. »

Treize nouvelles pour dire la situation des femmes en Turquie, pour dire la situation de la population sous le régime de Recep Tayyip Erdoğan. Un régime autoritaire qui verse donc dans les crises paranoïaques. Résultat : des actes extrêmement oppressifs et violents ainsi que des emprisonnements et des jugements arbitraires.

Lire Selahattin Demirtaş c’est comprendre les tensions qui habitent la Turquie d’aujourd’hui, qu’elles traversent des vies personnelles ou la vie globale du pays. L’auteur nous montre les victimes des systèmes : institutionnels, économiques, familiaux. Il nous montre aussi la résistance, le courage, la détermination comme des souffles d’espoir. Inutile de dire que Selahattin Demirtaş publie des textes courageux dans ce qu’ils montrent et dans le fait qu’ils n’allègeront pas les charges retenues contre lui par le régime.

Chaque nouvelle a de quoi glacer le sang ou marquer les esprits et je garde avec moi certains personnages qui les habitent. Comme la jeune Seher, victime parmi les victimes. Les textes sont courts et impactent par la surprise des situations qu’ils dépeignent, je ne souhaite donc pas développer davantage mon commentaire.

N’attendez plus et découvrez Selahattin Demirtaş. Emprisonné pour que sa voix ne puisse plus porter et qu’elle s’éteigne. L’une des résistances possibles de notre part à l’oppression du régime turque sur ses opposants, en tant que communauté civile étrangère, est de la découvrir et de la partager.

Note : Le journal Le Monde vient de faire paraître un hors-série sur la Turquie qui a l’air passionnant. Je vais faire en sorte de le lire pour alimenter plus concrètement – si c’est pertinent – ma prochaine chronique sur le sujet.

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Et vous, quelle littérature turque s’opposant au régime en place conseillez-vous ?

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👁 Thématique mensuelle | Novembre 2021

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Le 15 novembre est la Journée mondiale de l’écrivain emprisonné organisée par le PEN International (Promoting literature and freedom expression) qui défend plus globalement la liberté d’expression à l’international. Je souhaite donc mettre en avant des auteurs et autrices ayant subi une répression politique, quelle qu’elle soit.

Selon d’où nous sommes nous pouvons avoir une vision biaisée de la liberté d’expression. Ce n’est pas un droit évident partout et des pressions réelles existent. C’est un droit pour lequel des femmes et des hommes continuent de donner leur vie. Ce combat, je souhaite le mettre en avant avec une sélection d’oeuvres d’hier et d’aujourd’hui.

Programme de lecture :

Les chercheurs d’os de Tahar Djaout (Points, 2001)

L’espoir à l’arraché d’Abdellatif Laâbi (Le Castor Astral, 2018)

Prison N°5 de Zehra Doğan (Delcourt, 2021)

Le bâtiment de pierre d’Asli Erdoğan (Actes Sud, 2013)

Cette odeur-là de Sonallah Ibrahim (Actes Sud, 1993)

L’aurore de Selahattin Demirtaş (Emmanuelle Collas, 2018)

Anna Politkovskaia. Journal d’une dissidente de Francesco Matteuzzi et Elisabetta Benfatto (Steinkis, 2016)

Dans l’empire des ténèbres de Liao Yiwu (Globe, 2019)

Une journée d’Ivan Denissovitch d’Alexandre Soljenitsyne (Julliard, 1963)

Tous les articles en lien avec la thématique mensuelle sont identifiables grâce à l’icône 👁.

Et vous, quel· livre·s conseillez-vous sur ce sujet ?

👁 ❤ « La loi de la mer » de Davide Enia (Le livre de poche, 2020)

Quelle lecture éprouvante et émouvante ! Ce livre m’a été conseillé par Flo du blog Thé toi et lis ! et je lui en suis reconnaissante car j’ai été profondément touchée par la démarche de Davide Enia : se rendre à Lampedusa pour rencontrer des témoins des drames qui s’y jouent depuis plus de vingt ans. En parallèle, se déroule un drame personnel dans la vie de l’auteur.

Quatrième de couverture : « Le ciel si proche qu’il vous tombe presque sur les épaules. La voix omniprésente du vent. La lumière qui frappe de partout. Et devant les yeux, toujours, la mer, éternelle couronne de joie et d’épines. Les éléments s’abattent sur l’île sans rien qui les arrête. Pas de refuge. On y est transpercé, traversé par la lumière et le vent. Sans défense.

Pendant plus de trois ans, à Lampedusa, cette île entre Afrique et Europe, Davide Enia a rencontré habitants, secouristes, exilés, survivants. En se mesurant à l’urgence de la réalité, il donne aux témoignages recueillis la forme d’un récit inédit, déjà couronné par le prestigieux prix Mondello en Italie. »

Deux histoires distinctes qui se rencontrent, deux histoires humaines, avec une puissante compassion qui nous touche au plus profond. Cela faisait longtemps que je n’avais pas pleuré à ce point, émue, ne pouvant me retenir même en public. Ce récit n’est pas un tire-larmes, il relate des entretiens et des souvenirs de sauveteurs professionnels et bénévoles. Mais le factuel peut-être triste à pleurer et les larmes peuvent aussi venir en découvrant la beauté de certains cœurs.

Deux histoires, donc, qui s’entremêlent avec le passage du temps et rythment avec force ce récit de vie, ce récit qui concerne deux continents amenés à se rencontrer par la marche naturelle des plaques tectoniques, un récit qui concerne le monde.

Lampedusa est une île connue, très médiatisée pour parler des migrations et des drames dont la mer est le cimetière. C’est une île aride dont la population s’est mobilisée, chacun·e avec ses forces et ses aptitudes, pour agir là où les politiques n’interviennent pas – ou trop peu ou mal. Car fermer les yeux est devenu impossible. Un fil rouge traverse les différents témoignages : le naufrage du 3 octobre 2013.

Les faits sont inimaginables. Quand tu penses que ça ne peut pas être pire, ça l’est. Davide Enia, par ses entretiens et ses observations, met en lumière des éléments généralement peu évoqués. Il donne à voir et à entendre et c’est un travail essentiel qu’il nous confie, écrit avec soin et prévenance envers les personnes qui ont affronté l’impitoyable mer Méditerranée.

Ce livre exprime des dualités difficiles : le quotidien marqué par les tragédies mais aussi par les vies sauvées ; les cadavres charriés par les eaux et la volonté de se battre contre la mort ; l’amour de la vie et la maladie.

A la fin, il manque cependant une part importante de l’histoire, très justement soulignée par Davide Enia lui-même : la paroles directes des survivants. Celle-ci s’exprime dans d’autres publications, nécessaires à la compréhension collective des motivations de départ, des risques encourus et des conditions d’accueil. Pour une prise de conscience et l’amélioration des processus sociaux et humains car l’urgence c’est tous les jours.

Ce récit n’a pas manqué de me faire penser au documentaire (difficile, lui aussi) Numéro 387 : Disparu en Méditerranée diffusé par Arte. Il n’est plus disponible en intégralité mais je vous partage cette capsule :

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Thé toi et lis ! • Charybde 27 • Tu vas t’abîmer les yeux • Le capharnaüm éclairé • Un dernier livre avant la fin du monde.

Et vous, quelle excellente recommandation vous ayant été faite récemment voulez-vous à votre tour partager ?

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👁 « Ailleurs » de David Guyon et Hélène Crochemore (Talents hauts, 2019)

Pour ce mercredi, jour des petits, je vous propose ce bel album travaillé en miroir entre doubles pages et entre textes et images. Un travail percutant qui trouvera son public auprès des jeunes lecteurs et lectrices à partir de 10 ans.

Quatrième de couverture : « Un hommage puissant à tous les enfants du monde qui rêvent, où qu’ils soient, d’un ailleurs. »

La potentielle difficulté avec cet album ne se cachera pas dans le texte mais au niveau du sujet lui-même car la comparaison demande du recul et un minimum de connaissances sur le fait que des enfants, des adolescents et adultes d’ailleurs regardent d’autres pays que le leur, rêvant à ces derniers au futur, au cœur de leurs nuits noires et de leurs journées maigres en espoir.

Chaque double page compare des situations : humaines, sociales, géographiques, météorologiques, politiques. Car il existe dans certains pays le travail des enfants, les famines, les enfants-soldats, les sécheresses, les guerres, les dictatures… Et quelques rares instants où les enfants peuvent être des enfants. Ils rêvent d’un ailleurs, là où l’avenir ne rime pas avec la peur de mourir.

Viendront le départ, la traversée qui frôle le drame, l’arrivée et le regard qui se dirige de l’autre côté, où les proches sont restés.

Peu à peu, des images viennent se désunir des textes d’espoir et montrent que le pays rêvé, fantasmé, n’est pas parfait, qu’il laisse certaines personnes au bord des routes. Ce double positionnement invite de fait le·la lecteur·trice à regarder sa situation et à voir les écarts de traitement des populations dans le monde tout en étant conscient·e de ce qui doit être amélioré.

Un album grave, fort et éloquent, publié avec le soutien d’Amnesty International.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : La littérature jeunesse de Judith & Sophie

Et vous, est-ce que le soutien à des publications de la part d’ONG peut vous influencer ?

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👁 « Le silence des esprits » de Wilfried N’Sondé (Actes Sud, 2010 ; Babel, 2018)

L’un de mes petits défis de ces dernières semaines a été de trouver un roman parlant d’exil et comprenant le mot silence dans son titre afin de participer au challenge Un mot, des titres du blog Les lectures d’Azilis. Ce fut l’occasion de découvrir Wilfried N’Sondé et je ne le regrette pas une seule seconde. J’ai été chamboulée par son énergie et sa poésie.

Quatrième de couverture : « Ils se sont rencontrés dans un train de banlieue. Clovis Nzila, émigré clandestin sans ressources ni abri, a sauté dans le wagon pour échapper à un contrôle de police. Il s’installe sur une banquette en face de Christelle, aide-soignante qui rentre du travail, triste et fatiguée. Il suffit d’un échange de regards pour que l’un et l’autre se reconnaissent dans leur solitude, leur fragilité. Elle lui tend la main et lui propose de l’héberger pour la nuit. Dans le modeste appartement, ils créent une bulle de confiance et de tendresse, se racontent, tentent de réécrire leur histoire et de s’offrir une seconde chance.

De la violence d’une guerre civile en Afrique à la morosité d’un quotidien de banlieue parisienne, Wilfried N’Sondé habille notre époque d’espoir et de sensualité au fil d’une douce ballade mélancolique. »

Clovis arpente les rues de la ville à la recherche d’un endroit où se poser, quelques minutes ou quelques heures. Christelle traverse les couloirs de l’hôpital, prenant soin de tous ses patients. Clovis a fui son pays, Christelle fuit ses pensées. Tous les deux essaient d’échapper à leurs souvenirs et traumatismes, tous les deux vont prendre le même train et se rencontrer.

Leur recontre est de celles qui changent une vie.

A travers Clovis nous découvrons l’histoire d’un pays martyrisé par la colonisation et dont il fut victime de différentes façons, toujours terribles. Un pays ravagé par la guerre qui n’épargne pas les enfants. Il nous ouvre une fenêtre sur l’histoire de son enfance et celle de sa soeur, Marcelline – qu’il voit dans ses rêves -, son ultime lieu de recueillement également habité par l’esprit Nzambi A Mpoungou. Christelle, de son côté, témoigne des violences familiales et déceptions amoureuses.

Du trauma colonial aux violences contemporaines envers les personnes en situation dite irrégulière, Wilfried N’Sondé invoque des douleurs et des blessures avec puissance et comme pour les exorciser. Si cela est possible. A la fois hors du temps et ancré dans le présent, ce roman montre à la fois beauté de la renaissance et la violence d’une société du rejet.

Deux vies abîmées qui se rencontrent et se pansent. Une fulgurante envie de vivre qui renaît sous les cendres. Un roman puissant en ce qu’il révèle des vies passées et présentes, du visible et de l’invisible.

Le nouveau mot du challenge est sorti, il s’agit de jamais. Étant donné que j’adore faire des recherches bibliographiques et des listes (imaginez l’ambiance folle de mes soirées) je me suis amusée à sélectionner neuf potentielles lectures. Vous pouvez les découvrir ci-dessous :

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Pas de chroniques trouvées pour le moment.

Et vous, quel est votre roman préféré de Wilfried N’Sondé ?

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👁 « Les enfants de la Clarée » de Raphaël Krafft (Marchialy, 2021)

Depuis le temps que je souhaitais découvrir concrètement le catalogue des éditions Marchialy, ce mois thématique en a été l’occasion. Roman documentaire, récit journalistique, ce texte oscille entre roman-reportage et enquête sociale. Passionnant.

Quatrième de couverture : « En novembre 2017, Raphaël Krafft part en reportage à la frontière franco-italienne au niveau du col de l’Échelle. Il accompagne un habitant de la région parti en maraude à la rencontre d’éventuels migrants venus d’Italie, perdus dans la montagne au milieu de la nuit. Les premières neiges viennent de tomber. Ce soir-là, ils découvrent cachés dans un bosquet, transis de froid, quatre mineurs tous originaires d’Afrique de l’Ouest. Alors qu’ils les emmènent en voiture dans un lieu dédié à l’accueil des personnes migrantes, la gendarmerie les arrête avant d’abandonner les quatre adolescents dans la montagne au niveau de la borne frontière. Trois d’entre eux sont guinéens, comme la majorité des jeunes migrants qui passent par ce col.

Marqué par cette expérience, Raphaël Krafft se lie d’amitié avec les habitants du village de Névache situé juste en dessous du col et propose aux enfants de l’école communale de partir pour eux en Guinée réaliser des reportages et les aider ainsi à comprendre pourquoi tant et tant de jeunes décident de quitter leur foyer. Là-bas, il découvre un pays démuni, marqué par des années de dictature. »

Raphaël Krafft ne découvre pas le sujet de l’exil et du passage des frontières avec ce livre. En 2017 son livre Passeur paraissait aux éditions Buchet-Chastel, un premier reportage que j’ai désormais envie de découvrir. Egalement, Raphaël Krafft a réalisé de nombreux reportages sur le sujet – dont un résultant du livre Les enfants de la Clarée – pour France Culture.

A l’occasion d’un reportage dans les Hautes-Alpes, Raphaël Krafft va découvrir un groupe de jeunes au col de l’Echelle. Comme il le dit lui-même, il est bien différent de savoir que des mineurs traversent le col et de les rencontrer, dans la nuit, dans la neige, face à leur fatigue, leur faim, leur soif, leur regard.

Explorant à la fois l’organisation et l’engagement citoyen d’une partie de la population du village de Névache, le cynisme de l’État et l’irrespect des droits des prétendants à l’asile par les forces de l’ordre, les méthodes d’intimidation des autorités à l’encontre des groupes d’aide aux réfugiés, les témoignages des jeunes migrants, Raphaël Krafft fait un double constat, à la fois encourageant et affligeant. Le premier au regard du courage et de la ténacité des personnes engagées, le second face au manque d’humanité de nombre de représentants d’un pays connu comme étant celui de la déclaration des droits de l’homme. Ici, les droits des mineurs sont niés, la minorité elle-même peut l’être, par principe de méfiance.

Quatre jeunes sont au col, trois d’entre eux sont guinéens. Une nationalité de beaucoup de personnes affrontant les dangers de cette zone de la montagne. La question se pose alors : que se passe-t-il en Guinée qui pousse tant de mineurs à se lancer sur les routes de l’exil ? Un reportage dans le reportage se construit alors, augmenté de témoignages, alimenté par les questions des enfants de Névache. Avec l’auteur, nous découvrons un pays dont nous entendons peu parler et, même de très loin, nous comprenons.

Clair et engagé, ce livre est très intéressant. Il décrit un quotidien encore trop peu compris et considéré, dénonce des traitements irresponsables et illégaux, met en lumière des dysfonctionnements et des accords internationaux clairement discutables.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Pas de chroniques trouvées pour le moment.

Et vous, connaissez-vous cette maison d’édition ?

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👁 « C’est quoi un réfugié ? » d’Elise Gravel (Alice, 2021)

J’ai découvert Elise Gravel il y a quelques années, dans le cadre d’un travail qui visait – notamment – à déconstruire les stéréotypes et préjugés auprès de jeunes publics et certains des supports qu’elle rend disponibles sur son site sont merveilleusement bien conçus. Elle prouve avec talent que l’on peut s’atteler à de grandes causes et mener des combats citoyens et humains avec des pitchounes et des préadolescents sans se départir d’humour. Ce dernier étant parfois même essentiel pour ouvrir le dialogue, libérer la parole, confronter différentes visions du monde et enfin désamorcer des idées reçues.

Quatrième de couverture : « Un réfugié, c’est quoi ? Un être humain comme toi et moi !

Qui sont les réfugiés ? Pourquoi fuient-ils leur pays ? À quels dangers sont-ils confrontés ? Et sont-ils toujours bien accueillis ? »

C’est sans aucune hésitation que j’ai souhaité découvrir cet album et vous en parler dans le cadre du mois thématique de juin. Les enfants entendent parler du sujet des réfugiés à toutes les sauces depuis plusieurs années et ce livre souhaite expliquer clairement qui ils sont. Car les enfants sont sensibles à ce qui est juste ou injuste, j’aime leur confier des livres leur permettant contrer de possibles amalgames couramment portés au sein de la société des adultes.

Elise Gravel prend le temps de représenter – avec des phrases simples – différentes situations qui expliquent la nécessité de partir de chez soi pour des raisons de survie et de respect des droits humains tout en rappelant que nous sommes tous égaux. L’autrice parle des contextes, des difficultés, des risques, du manque d’accueil et des camps de réfugiés. Avec un dessin tendre, en rondeur et coloré, elle montre des réalités adaptées à l’âge des jeunes lecteurs et lectrices sans oublier de dire que ce que cherchent ces personnes ce sont des vies normales et en sécurité.

L’album se termine sur des portraits de réfugiés célèbres, d’hier et d’aujourd’hui, ainsi que sur des portraits d’enfants réfugiés d’aujourd’hui. Une ouverture qui ne manquera pas de créer des moments d’échanges ainsi que de nombreuses réflexions.

Un livre d’utilité publique qui a sa place dans toutes les écoles.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Escale livres • Livre à coeur

Et vous, connaissez-vous cette autrice et son travail contre les discriminations ?

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👁 « Chez toi. Athènes 2016 » de Sandrine Martin (Casterman, 2021)

Sujet peu abordé, que ce soit dans l’actualité ou dans la littérature, ce roman graphique se concentre sur le parcours d’une femme (composé à partir de cinq témoignages réels) en exil et enceinte. Arrivée en Grèce avec son conjoint, nous la suivons dans son parcours de migration en même temps que dans son parcours médical et de maternité.

Quatrième de couverture : « En 2016, Sandrine Martin s’est rendue en Grèce avec le projet EU Border Care et a suivi les sages-femmes et les médecins qui prennent en charge les réfugiées pendant leur grossesse. Cette expérience humaine marquante lui a inspiré un récit bouleversant qui entremêle le parcours de deux femmes que les grandes crises contemporaines vont confronter à l’exil : une sage-femme grecque et une jeune syrienne.

Un roman graphique d’une grande acuité, qui témoigne autant de l’enlisement de la société grecque que de l’espoir et de l’énergie déployés dans l’expérience de déracinement. »

Ce travail littéraire et graphique découle d’un travail de recherche réalisé à l’échelle européenne. Une démarche dont le sérieux est aussi appréciable que les illustrations sont belles. Difficile de ne pas être impressionné·e par ce livre qui donne à voir un parcours de femme à travers le personnage de Mona, Syrienne, mais aussi de Monika, sage-femme grecque qui ausculte et suit des femmes migrantes en cours de grossesse.

C’est finalement plusieurs sujets qu’aborde ce récit : la situation concrète de personnes en transit, la douloureuse séparation d’avec les familles et le pays d’origine, les grossesses vécues alors que les femmes (ou les couples) ne savent pas où elles seront dans deux jours, deux mois ou deux ans, les injonctions médicales à l’encontre du corps des femmes et la place démesurée faite à la césarienne plutôt qu’aux accouchement par voie basse, ainsi que la crise économique qui impacte la Grèce.

A travers le parcours de deux femmes aux situations très différentes, ce sont des questions sociales qui sont posées et qui trouvent, à un moment ou à un autre, un écho en chacun·e de nous. A cheval entre la fiction et le documentaire, ce livre est terriblement intéressant et, si j’ai trouvé que certains aspects manquaient quant au sujet des grossesses de femmes migrantes, il a le mérite de rendre visibles des vécus invisibilisés et de le faire magnifiquement bien. Pour ma part, j’ai versé ma petite larme et la construction plus que crédible des deux personnages principaux m’a fait forte impression.

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Et vous, connaissez-vous des livres ou d’autres oeuvres sur ce sujet ?

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👁 ❤ « A bord de l’Aquarius » de Marco Rizzo et Lelio Bonaccorso (Futuropolis, 2019)

Sur la liste de mes envies depuis sa publication, ce roman graphique a reçu un très bel accueil, amplement mérité. A la fois factuel et didactique, il montre le fonctionnement d’un navire de sauvetage, la composition de son personnel, le déroulement des sauvetages ainsi que des parcours de personnes secourues. Il montre aussi les moments difficiles, les incompréhensions et le sentiment d’impuissance.

Présentation de l’éditeur : « Un récit documentaire à bord de l’Aquarius, un bateau humanitaire qui parcourt la Méditerranée pour secourir des migrants.

En juin 2018, l’Italie et la France lui refusaient d’accoster condamnant le navire à une errance de 9 jours, mettant ainsi en lumière les ambigüités des gouvernements européens sur la politique d’accueil des réfugiés. »

Je crois que je n’ai aucun point négatif à relever dans ce travail impressionnant, à la fois du point de vue de la scénarisation, des contenus et des illustrations. Ce roman graphique est complet, humain et pertinent dans sa démarche de transmission.

Ouvrir, représenter clairement et rendre publique l’organisation sur l’Aquarius et les processus d’aide humanitaire permet de désamorcer des idées préconçues et souvent fausses sur les interventions et les motivations des ONG. Cela permet aussi de contrecarrer les idées courtes liées aux parcours à la fois individuels et collectifs des personnes qui ont pris les chemins de l’exil, infiniment dangereux.

En refermant ce roman graphique, je ne peux qu’espérer que son succès a pu faire bouger des lignes, notamment en France, où des sondages réalisés en 2018 se sont révélés glaçants. Le gouvernement français refusait alors d’accueillir l’Aquarius dans l’un de ses ports alors que plusieurs centaines de rescapés de la traversée de la Méditerranée étaient à bord.

Un faible espoir, mais un espoir quand même.

En décembre 2018, près avoir sauvé plus de 30 000 vies, l’Aquarius sera immobilisé et ses activités seront stoppées. Un arrêt salué par des représentants de l’extrême droite européenne, dont Marine Le Pen, marquant ouvertement une satisfaction quant au fait de ne plus porter secours aux personnes en détresse dont la vie est menacée. Les activités de sauvetage reprendront en juillet 2019 avec Ocean Viking, sous pavillon norvégien, avec des victoires et de terribles journées, comme celle du 22 avril dernier.

L’histoire de l’Aquarius est éminemment représentative des attaques des politiques contre l’aide humanitaire, sujet au coeur du livre récemment paru de Roberto Saviano, En mer, pas de taxis.

Mêlant les témoignages du personnel, des rescapés et des auteurs, ce roman graphique est à découvrir et à partager au plus grand nombre.

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👁 Thématique mensuelle | Juin 2021

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Le 20 juin est la journée internationale des réfugiés organisée par les Nations Unies, l’occasion pour moi de vous proposer un mois consacré aux thématiques de l’exil et des migrations. Je suis sensible à cette thématique depuis longtemps et j’en parle dans des chroniques depuis les débuts du blog.

Il est important aujourd’hui d’en parler car la pandémie du COVID-19 constitue une menace supplémentaire pour les personnes réfugiées et déplacées, qui comptent parmi les plus vulnérables (António Guterres, Secrétaire général de l’ONU) et car l’argument de l’immigration pour expliquer tous les maux de sociétés est un écran de fumée largement utilisé par les politiques à l’international. A moins d’un an de la présidentielle française, alors que le nationalisme se renforce et que l’extrême droite séduit de façon plus qu’alarmante, faire ce mois thématique m’a semblé être une évidence.

Je vous proposerai au cours de ce mois de juin des romans, des essais, de la poésie, de la littérature graphique ainsi que de jeunesse. Un corpus varié pour montrer un aperçu de la diversité des parcours ainsi qu’une diversité de supports dont il est possible de se servir dans des actions de médiation.

Sont déjà disponibles sur le blog les chroniques des livres suivants :

« La cicatrice » d’Andrea Ferraris et Renato Chiocca (Rackham, 2018)

« La petite fille de Monsieur Linh » de Philippe Claudel (Stock, 2005)

« Une prière à la mer » de Khaled Hosseini et Dan Williams (Albin Michel, 2018)

« Alpha : Abidjan – Gare du Nord » de Bessora et Barroux (Gallimard, 2014)

« Et pourtant elles dansent… » de Vincent Djinda (Des ronds dans l’O, 2019)

« Réfugiés à Berlin » d’Ali Fitzgerald (Presque Lune, 2019)

« La valise » de Chris Naylor-Ballesteros (Kaléidoscope, 2019)

« Khalat » de Giulia Pex d’après Davide Coltri (Presque Lune, 2020)

« Je franchis les barbelés » de Souad Labbize (Bruno Doucey, 2019)

« Là où vont nos pères » de Shaun Tan (Dargaud, 2007)

« Le passeur » de Stéphanie Coste (Gallimard, 2021)

« Les ombres » de Zabus et Hippolyte (Dargaud, 2020)

« Issouf. Un aller simple pour la France » d’Issouf Ag Aguidid avec Estelle Lenartowicz (L’Iconoclaste, 2021)

« Lignes de vies » de Birgit Weyhe (Cambourakis, 2021)

Ce sujet avait déjà fait l’objet d’un mois thématique
en décembre 2019.

Tous les articles en lien avec la thématique mensuelle sont identifiables grâce à l’icône 👁.

Et vous, quel· livre·s conseillez-vous sur ce sujet ?

❤ 👁 « Avant le repos » d’Elena Gianini Belotti (Editions do, 2020)

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Vous vous demandez quel livre vous achèterez dès la réouverture des librairies ? Ne cherchez plus, il est là !

Quatrième de couverture : « L’histoire d’Italia Donati, une jeune enseignante de la campagne de Pistoia, en Toscane, qui, victime de sa beauté et de son inexpérience, harcelée et persécutée par des rumeurs mensongères, est poussée vers le seul geste qui puisse laver sa réputation. Martyre de l’obscurantisme, esclave de son appartenance à un genre qui ne comptait pour rien et ne pouvait donc être éduqué, empêchée de vivre, Italia acquit une gloire posthume en étant célébrée par le Corriere della Sera. Son nom est ainsi venu s’ajouter à la longue liste des femmes qui tentèrent de se libérer de la domination imposée par les hommes. Inutile d’insister sur l’importance de raconter une fois encore l’histoire d’une femme dont la fin fut tragique inutile de dire à quel point elle trouve des échos dans notre monde actuel inutile d’expliquer combien il est nécessaire de faire connaître cette terrible destinée. »

Ce roman est de ceux qu’on commence et qu’on ne peut plus reposer. Nous faisons la connaissance d’Italia, dernière des enfants de la famille Donati, qui aura l’opportunité de devenir institutrice. Un métier qui lui permettra de s’épanouir mais aussi et surtout d’apporter une aide financière essentielle à sa famille extrêmement modeste. Jusque là, l’avenir lui tend les bras. Mais, en passant son examen, elle ignore qu’elle fait désormais partie d’un cimetière invisible : celui des institutrices soumises aux diverses pressions des hommes de qui dépendent leurs postes, des populations qui ne voient pas l’éducation obligatoire de leurs enfants d’un bon œil, encore moins quand elle vient de jeunes femmes.

Suivre Italia dans ce qu’elle va devoir affronter dans le petit village de Porciano est une réelle épreuve pour le lecteur. J’ai rarement ressenti une telle tension lors d’une lecture et c’est ce qui rend ce livre si important à mes yeux. Le processus destructeur est suivi du début à la fin, porteur de conséquences, de réactions, d’espoirs et de sentences, encore et encore. C’est un cycle pervers dont on a l’impression qu’il ne s’arrêtera jamais car il y a toujours une bonne raison paranoïaque qui justifie le sort de la jeune femme. L’odeur du sang excite la foule et la douleur d’Italia nous habite un peu page après page, on se défend avec elle et aimerait pouvoir lui crier qu’on la croit, qu’on l’entend, qu’on est là pour elle, tout simplement.

Ce portrait de femme (outrageusement oubliée comme ses consœurs) est aussi le portrait d’une société sexiste dont la hiérarchie et le pouvoir sont indéniablement phalliques. Et, de ce livre, on ne peut s’empêcher de faire certains parallèles avec le monde actuel dans lequel on détruit des vies de femmes à coups de mensonges, de rumeurs ou de jugements purement haineux. Inquisition populaire des mœurs.

Ce roman est tiré de faits réels. On ressort de sa lecture avec le sang glacé et avec cette colère qui peut permettre de ne plus accepter les mentalités destructrices, mortifères. Cette bave venimeuse qui se répand aujourd’hui énormément sur les réseaux sociaux, où l’anonymat donne encore un sentiment de toute puissance et d’impunité, où des foules numériques dévorent leurs cibles avec frénésie. On pense également au harcèlement scolaire qui continue à faire des victimes, de très jeunes victimes.

J’ai aimé ce roman et Italia de tout mon cœur et j’aurais aimé aussi que sa terrible réalité n’existe pas. J’aurais aimé que cette histoire (et les autres qu’elle rappelle) n’ait pas été et qu’elle ne trouve pas non plus d’écho aujourd’hui. J’aurais aimé.

Avec ce roman Elena Gianini Belotti fait mémoire avec force et ne laisse personne indifférent. Je vous en prie : lisez-le, partagez-le, offrez-le.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : PRO/PROSE MAGAZINE


 

Et vous, quel portrait littéraire de femme vous a bouleversé ?

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👁 « Au nom du père » de Balla (Editions do, 2019)

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Voilà un roman bien particulier. J’ai été très surprise à sa découverte et j’ai retrouvé ce même sentiment, entre yeux ronds et petit sourire, à sa relecture. Car en bonne tragicomédie, il fait appel à des sentiments partagés.

Quatrième de couverture : « Au nom du père met en scène un vieil homme aigri, égocentrique, qui réfléchit sur sa vie, triste et solitaire. Il cherche quelqu’un d’autre à blâmer pour sa relation ratée avec ses parents, ses deux fils adultes, la rupture de son mariage et la chute de sa femme dans la folie. Son récit est motivé par la vente de la maison où il a vécu avec sa famille, maison construite par un frère mystérieux. Et même si ce narrateur insupportable essaie d’aliéner le lecteur par son nihilisme et son auto-analyse névrotique, il ne parvient pas à le repousser parce que l’écriture est intense et perturbante. Dans cette quête existentielle, elle parvient à donner un sens à cette vie qui en manque absurdement et à transformer le texte en tragicomédie. Je m’inquiète pour les gens qui aiment mon écriture. Parce qu’il y a généralement quelque chose qui ne va pas chez eux. Il y a manifestement quelque chose qui ne va pas chez un grand nombre d’entre nous. Ces réflexions sont aussi de Balla. »

Le narrateur nous emmène dans ses souvenirs après avoir appris que l’un de ses fils souhaitait vendre la maison familiale. Cette maison est sortie de terre grâce à son frère et lui, dans une démarche créative singulière et presque mystique, puis elle a accueilli une vie de famille très particulière. Car entre le mari et la femme, rien ne va. Car entre le père et les fils, rien ne va. Car, en fait, le narrateur est un personnage qui fuit ses responsabilités dans les échecs de sa vie. Mais la vieillesse arrivée, cet événement va le pousser à régler ses comptes en compagnie du lecteur.

C’est donc une promenade sur les chemins de l’égoïsme et de la mauvaise foi que nous propose Balla. Un voyage parfois drôle par l’absurde, souvent tragique. Parmi les saillies qui rendent le personnage tout simplement méprisable, l’auteur lui fait pourtant dire quelques mots qui tombent juste. C’est déstabilisant et montre bien le combat qui se joue  en lui : il n’est pas sympathique, il a eu des comportements bas et il tente de le justifier de façon caricaturale. Quoi qu’il ait fait ou dit, il avait de bonnes raisons même s’il sait (selon moi) qu’il a tort. Mais justifier c’est dire, à l’heure du bilan, que la vie a eu un sens et qu’on ne l’a pas ratée.

Si globalement j’ai été séduite par ce roman, j’ai eu plus de mal à suivre les passages mystiques ou proches de la folie (mais qui croire et que croire ?). Je me dis que je suis quand même passée à côté d’une partie du sens, mais j’en ai tiré malgré tout une découverte littéraire notable.

De page en page, nous découvrons un personnage très singulier en même temps qu’un auteur qui utilise avec talent plusieurs tons, qui entraîne le lecteur dans différentes émotions avec intensité : d’une ligne à l’autre le bouleversement peut survenir. Puissant, perturbant, unique. A quand d’autres traductions ?

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Cornelia


 

Et vous, quel roman avec un personnage principal antipathique conseilleriez-vous ?

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❤ 👁 « L’âge du fer » d’Arja Kajermo, illustré par Susanna Kajermo (Editions do, 2019)

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Ce roman est celui qui m’a fait m’intéresser de très près aux Editions do. J’aime les récits d’enfance car ils sont le berceau de toute une vie, car ils sont aussi souvent emprunts de mélancolie, car ils nous invitent à retrouver un regard parfois perdu. Arja Kajermo m’a beaucoup émue et je n’attends qu’une chose : un autre roman pour lequel je serai au rendez-vous dès le jour de sa sortie.

Quatrième de couverture : « L’Âge du fer est à la fois un conte et un roman du passage à l’âge adulte. Une histoire racontée du point de vue d’une enfant qui a grandi dans la Finlande, puis la Suède, des années 50. L’Âge du fer, parce que la vie dans la ferme familiale est rudimentaire et difficile mais aussi en référence aux éclats d’obus entrés dans les jambes du père. L’Âge du fer, parce que la petite fille pense que ce fer a affecté non seulement les jambes de son père, mais son coeur aussi. Et même celui de toute la famille. Dans L’Âge du fer, l’apparente simplicité du style contraste avec la force d’une histoire qui oblige doucement mais inexorablement à reconnaître, sous le paysage magique et les fables populaires, l’impact psychologique de la pauvreté, de la violence domestique, de la marginalisation et de l’immigration. »

S’il s’agit d’un roman de fiction, l’histoire reprend néanmoins des éléments que l’auteure a connus. La naissance et la petite enfance en Finlande, la vie dans une petite ferme rurale, le départ pour la Suède avec sa famille alors qu’elle n’était pas bien grande. La fiction puise ici clairement dans le réel et ajoute de la force au propos.

Arja Kajermo nous emporte dans un voyage dans le temps, direction la Finlande rurale des années 50, dans une famille qui n’a pas beaucoup de moyens, ne vit pas dans un grand confort et n’a pas non plus un cadre familial rassurant et sécurisant. Mais la petite fille affronte les jours et les difficultés. Sauf que dans la ferme où le confort est rudimentaire, les tensions familiales et économiques auront des conséquences par-delà les frontières, sur les liens qui les unissent. Du jour au lendemain, tout ce que l’enfant aura connu sera bouleversé.

Il est question de conditions sociales, d’ambitions qui nous portent plus loin au risque de perdre ce que l’on a, de la figure d’un père dur et intimidant, de séparations, d’exil, d’intégration alors que les autres vous regardent de biais. La pauvreté est aussi présente que les espoirs et la langue d’Arja Kajermo adoucit les jours et les nuits de la petite au fil des jours, des mois.

Je ne veux pas vous en dire plus pour vous laisser le plaisir de découvrir cette histoire d’enfance qui, personnellement, m’a émue autant qu’elle m’a fait voyager dans le temps et dans l’espace. Une magnifique découverte.

Cette chronique est enfin l’occasion de souligner le plaisir que l’on peut prendre à voir apparaître des illustrations au fil du récit. Je n’ai pu que constater, dans des groupes de discussions littéraires, des remarques violentes et méprisantes à l’encontre de la littérature graphique/illustrée. Ce mépris, je leur laisse. A mes yeux le dessin porte aussi un propos et vient en complémentarité du texte et le travail de Susanna Kajermo le démontre avec talent et sensibilité. La littérature générale mériterait de proposer plus de textes qui proposent cette complémentarité texte-image.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Pas de chronique trouvée pour le moment.


 

Et vous, quels romans illustrés recommandez-vous absolument de lire ?

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👁 « Les enfants s’ennuient le dimanche » de Jean Stafford (Editions do, 2019)

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J’adore les nouvelles et pourtant j’en lis assez peu, alors quand j’ai vu ce titre j’ai sauté dessus. En route pour la découverte d’une auteure américaine ayant vécu entre 1915 et 1979 et qui a obtenu le prix Pulitzer de la Fiction en 1970.

Quatrième de couverture : « Les enfants s’ennuient le dimanche réunit quelques-unes des nouvelles les plus caractéristiques et les plus célèbres de Jean Stafford. Elle en a écrit plus de quarante, publiées dans de prestigieuses revues, qui ont fait l’essentiel de sa réputation. The Collected Stories of Jean Stafford fut d’ailleurs un des rares recueils à recevoir le prix Pulitzer de la fiction, en 1970.

La plupart de ses textes s’intéressent aux différentes périodes de la vie de jeunes filles et de femmes, de l’enfance à la vieillesse, cartographiant les peurs, les angoisses et les compromis auxquels elles doivent faire face. Les questions de quête de l’identité féminine, de marginalité et d’impuissance apparaissent dans toutes ses histoires, et l’ironie abonde dans ses contes d’amours perdus, de rêves brisés et d’occasions manquées. Son style alterne entre le langage familier et rustique de Mark Twain et la prose élégante et raffinée d’Henry James, ses deux écrivains favoris. »

Si toutes les nouvelles ne m’ont pas tenues en haleine avec la même intensité, je ressors de ce recueil avec des coups de cœur pour certaines. Indéniablement, l’écriture de Jean Stafford a ce quelque chose qui fait qu’on reste pendu à ses mots, on veut savoir où vont arriver ses personnages et quels coups la vie leur a joué avant qu’on les rencontre.

La langue est fluide, elle nous emmène dans son époque mais porte malgré tout une modernité dans sa liberté de ton. Il n’en faut pas moins pour dessiner ces huit portraits de femmes, très différents, parfois denses, parfois surprenants, toujours singuliers. Chacune porte un passé et des blessures, et parfois des espoirs qui sont soumis aux aléas de la vie. Jeunes, âgées ou en chemin parmi les saisons de la vie, leurs différents caractères offrent un aperçu de l’infini diversité des personnalités féminines et de leurs parcours au milieu du 20ème siècle.

Les aspects qui ont le plus retenus mon attention sont les vies marquées par les blessures, les manques, les frustrations, le fait de continuer à se construire sur une basence pointée du doigts sans cesse par la société et qui, parfois, prend beaucoup de place dans le cœur. J’ai également été fortement marquée par les carcans qui enferment, que ce soit les milieux sociaux, le rôle d’apparat poussé à l’extrême ou même l’enfermement dans le regard d’autres femmes qui justifient une vie pensant bien faire.

J’ai enfin été très émue de découvrir la part biographique présente dans la nouvelle Le château intérieur et je soupçonne que je sois aussi le cas dans Le traîneau, en référence à son premier mariage qui se révéla difficile du fait de l’état mental de son mari. Le mal-être psychique de ses personnages ont ce réalisme car elle a connu cet état à plusieurs périodes de sa vie. Ces femmes, sous ses mots, deviennent alors presque réelles.

Une découverte très intéressante qui mérite une nouvelle lecture de l’œuvre de Jean Stafford pour confirmer cet intérêt.

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Et vous, vous ennuierez-vous dimanche ?

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❤ 👁 « Ilona. Ma vie avec le poète » de Jana Juráňová (Editions do, 2019)

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Faire confiance à une maison d’édition permet de découvrir des textes vers lesquels je ne me serais pas forcément tournée. Le coup de cœur pour ce livre fait partie de ces belles découvertes impromptues.

Quatrième de couverture : « Ce roman adopte le point de vue d’Ilona Nováková (1856-1932), connue seulement dans l’histoire comme l’épouse de Pavol Országh Hviezdoslav (1849-1921), l’un des poètes les plus vénérés de Slovaquie. Il n’a jamais mentionné sa femme dans son travail, ils n’avaient pas d’enfants, et elle a donc disparu de l’histoire. Mais Ilona était une femme instruite, issue d’une famille aisée, mariée à un grand poète. Que voulait-elle ? À quoi aspirait-elle ? Était-elle satisfaite du seul rôle dont elle disposait ? Jana Juránová choisit de raconter une vie vraiment ordinaire, conventionnelle. Ilona est brillante, modeste et accepte les limites de son temps, trouvant une mesure de bonheur dans ce que la vie lui offre. Elle joue inlassablement un rôle, se permettant une expression de soi dérisoire.

Alors, le choix d’Ilona était-il erroné ? Est-ce qu’être une bonne épouse et un parent nourricier aimant compte pour moins que de mener une vie extraordinaire ? Un mariage heureux — n’est-ce pas davantage qu’une œuvre poétique parachevée où il ne manque rien ? Jana Juráňová pose ces questions et plus encore, faisant d’Ilona. Ma vie avec le poète un livre subtil, émouvant et provocateur. »

Si le poète est celui qui a marqué son temps et l’histoire littéraire, c’est Ilona qui est le personnage central de ce roman. Mais le mari est toujours présent, parler d’elle c’est toujours parler de lui. Car cette femme oubliée de l’histoire a vécu toute sa vie dans l’ombre de son mari. Elle a fait en sorte qu’il ne manque de rien, qu’il ne soit pas perdu sans elle. Et pourtant, Ilona avait des envies et des rêves. Mais dans une époque à cheval entre le 19ème et le 20ème siècle, la place de la femme est aussi sanglée que les corsets.

Toute une vie est imaginée pour rendre honneur à Ilona. Oui, elle a tenu la place qu’on attendait d’elle, pour la réussite avant tout de son époux, mais c’est un magnifique portrait de femme que Jana Juráňová dépeint. Son abnégation va de paire avec une révolte intérieure. Car si elle se cherche des raisons de tenir ce rôle d’épouse modèle et de maîtresse de maison irréprochable, c’est bien parce que le doute sur cette place imposée se débat en elle.

La place et l’image de la femme sont approchées de façons variées et touchantes, avec des blessures maternelles qui m’ont vraiment émue. J’ai été en colère du peu d’importance qui lui a été donnée, de l’aura de son mari qui vampirise son existence, et je l’ai immensément respectée et appréciée, cette femme qui, à quelques décennies près aurait pu s’épanouir pleinement. Ce portrait invite à penser à toutes les femmes qui n’ont pas encore été mises en lumière et dont la plupart ne le seront probablement jamais. D’innombrables femmes restées dans l’ombre d’un époux, d’un homme.

Ce roman nous rappelle que si nous parlons des grandes figures féminines qui ont marqué l’histoire et ont apporté des avancées sociales, une femme qui a voué sa vie à tenir le rôle que l’on attendait d’elle au prix de ses rêves, de ses envies et de ses besoins n’en est pas moins une magnifique héroïne de roman féministe. Sa frustration nous transmet une révolte. Un superbe découverte, tout simplement.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Des livres, des films et autres…


 

Et vous, quel roman sur la vie d’une femme conseillez-vous ?

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👁 « Comment ne pas tuer une araignée » d’Alex Epstein (Editions do, 2017)

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Ce livre fut l’un des premiers que j’ai achetés de la maison d’édition. Pourquoi ? Car je milite au quotidien pour ne pas tuer les araignées. Oui, c’est aussi bête que cela. La lecture fut un voyage pour mes neurones, quelques rires tendus, des soupirs sur les chutes, des recherches de chutes, aussi, parfois.

Présentation de l’éditeur : « Les énigmatiques histoires d’Alex Epstein sont de petits poèmes en prose, parfois d’une seule ligne, souvent de moins d’une page. 87 fictions ironiques et philosophiques à la fois, qui peuvent se lire d’un trait ou bien se savourer à petites gorgées. Drôles de paraboles mêlant fréquemment l’histoire à l’imaginaire, elles explorent des thèmes liés aux anges, au mysticisme, à la mythologie, aux livres, à différents voyages, à la géographie, aux animaux mystérieux… Leur brièveté, qui a pour effet d’obliger le lecteur à concentrer son attention, lui fait aussi prendre conscience de tout ce qui peut être dit en si peu d’espace. »

J’aime les livres composés de petites capsules littéraires alors en feuilletant ce livre j’ai su que je ne pouvais en aucun cas quitter la librairie sans qu’il soit dans mon sac. Après sa lecture, je suis partagée. Et cela n’a rien à voir avec l’auteur ou avec son écriture qui est très engageante qui nous attache aux pages, les unes après les autres, revenant en arrière parfois pour méditer à nouveau. Ce qui m’a fait défaut, ce sont mes lacunes en culture classique et plus particulièrement vis-à-vis des textes mythologiques. Car Alex Epstein fait beaucoup de relation avec la mythologie et certains textes à portée religieuse.

Mais ne prenez pas peur et n’allez pas vous en prendre aux araignées, non non. Même si vous êtes dans la même situation que moi, vous pouvez apprécier une grande partie des textes et si vous ne comprenez pas tout vous saurez imaginer les morceaux manquants et élaborer votre propre conclusion, votre propre philosophie. Et vous saurez aussi (je dois bien l’avouer), googliser à la recherche de réponses (plus ou moins satisfaisantes par ailleurs).

Alex Epstein, au fond, nous parle de l’humanité. De ses forces, de ses faiblesses, de ses travers et des épreuves qui se présentent à elle. En quelques lignes ou en quelques pages, il dépeint des situations réalistes ou imaginaires pour nous parler des hommes, de ce qu’ils sont ou de ce qu’ils auraient pu être. Il joue avec les si pour mieux nous parler du présent avec philosophie et humour noir, avec tendresse aussi parfois. Le travail littéraire et poétique est autant dans les titres que dans les textes et cela en fait un ensemble qui ne peut laisser indifférent, un ensemble dans lequel on peut revenir au fil des jours, des mois, des années. C’est une invitation dans un voyage de la pensée, dans des hypothèses philosophiques qui ne donnent pas de réponses directes, un voyage qui nous amène à explorer différentes conclusions possibles.

S’il ne fait que 129 pages, vous en aurez pour de longues heures de questionnements et de réflexions, et parfois de simple lâcher prise face à un instant. Une surprise, une découverte qui méritera que j’y revienne notamment avec un peu plus de bagage quant à la mythologie et à la philosophie.

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Et vous, prendrez-vous un billet pour ce voyage ?

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❤ 👁 « Comment j’ai rencontré les poissons » d’Ota Pavel (Editions do, 2016)

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Cette chronique est le résultat d’un voyage aussi doux qu’intense, au bord des rivières tchèques et en compagnie d’un enfant attachant. Cela faisait longtemps que je devais m’y engager et, à peine fini, j’ai commencé à faire la liste des personnes à qui j’ai envie de l’offrir. C’est un livre comme ça, que l’on aime et que l’on veut faire découvrir.

Quatrième de couverture : « Les poignantes histoires de ce livre, classique de la littérature tchèque, composent la tendre chronique d’un homme qui se souvient de son père, géant captivant et charmeur aux yeux de l’enfant qu’il était. En apparence elles reconstituent la vie de sa famille, avec en arrière-plan l’histoire de l’Europe centrale au XXe siècle, mais elles sont en réalité beaucoup plus que cela : ce sont des méditations sur la vie et la survie, la mort et la mémoire, l’humour, la justice et la compassion. »

Le petit Otto Popper (nom de naissance de l’auteur) nous parle de son enfance dans la région de Prague avec une langue qui rappelle la force de l’instant et avec un ton parfois espiègle. En quelques mots, ce livre est une superbe évocation de l’enfance, de l’admiration d’un garçon pour son père, de l’amour des poissons, de l’impact de la guerre et de l’antisémitisme sur une famille qui traverse le XXe siècle. Mais le talent de l’auteur c’est de nous parler de fragments de mémoire qui l’ont marqués en nous émouvant autant qu’en nous faisant rire.

J’ai eu un immense attachement pour ce narrateur, à la fois enfant et adulte, qui nous parle de son père, personne au caractère exhalté et vendeur hors-pair qu’il admire énormément, de sa mère et de sa patience infinie, de son oncle Prosek, grand tendre réfugié derrière une attitude distante, du peintre Nechleba et d’autres encore. Car ce récit kaléidoscopique nous fait croiser le chemin de personnes qui ont marqué Ota Pavel et ils nous marquent à notre tour.

Ces rencontres se produisent souvent en lien avec la pêche. On nous parle des rivières, des différents poissons qui la peuplent, des rêves de pêches miraculeuses, du courant et des pluies, des déceptions et des victoires. Ces moments ont suivi l’auteur à chaque étape de sa vie – et l’enfance est riche en étapes. Ils ont été des moments de partage avec le père, des blessures mais aussi des opportunités de survie.

Ota Pavel a été un journaliste sportif reconnu mais va peu à peu développer des symptomes dépressifs et paranoïaques. L’écriture lui a été vivement conseillée pour améliorer son état, alors qu’il était en hôpital psychiatrique. La beauté qui ressort de ce texte traduit une immense sensibilité. Pour citer le préfacier, Mariusz Szczygiel : « Seul un grand dépressif pouvait écrire le livre le plus antidépressif du monde. » Après cela, comment ne pas se plonger dans la lecture ?

Ce roman est sorti en poche dans la collection Folio chez Gallimard début mars. Vous avez donc le choix entre les deux formats si vous voulez vous faire plaisir ou l’offrir.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Les liseuses • Aux vents des mots


 

Et vous, allez-vous rejoindre la rivière et son flot de souvenirs ?

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❤ 👁 « Pour une poignée de ciel : poèmes au nom des femmes dalit » anthologie établie par Jiliane Cardey (Bruno Doucey, 2020)

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Voilà une invitation qui ne pouvait se refuser : rencontrer des femmes mises à l’écart de la société, discriminées, maltraitées, qui ont eu la possibilité de parler, qui ont décidé de dire au monde leur vie et les injustices qui la composent. Des textes forts de femmes courageuses au quotidien, dans un pays dangereux pour elles.

Quatrième de couverture : « Des jeunes filles terrifiées qui perçoivent la date du mariage comme un nœud sur la corde, des femmes considérées comme du bétail, le travail incessant dans la maison en terre battue, le sel des larmes, des corps que l’on malmène comme on malmène la terre… Cette anthologie de la poésie dalit donne la parole aux laissées-pour-compte d’une société divisée en castes ; et l’on comprend, lisant ces pages bouleversantes, qu’être femme et intouchable c’est subir une double peine. Jusqu’au jour où… Pour une poignée de ciel raconte la façon dont la femme dalit se saisit d’un crayon. Pour crier sa révolte. Pour en appeler à la liberté. Pour réclamer l’égalité. Pour dire non aux rapports de domination. Qu’elle devienne quelqu’un en étudiant ou confie à la poésie le soin de son émancipation, elle fait irruption dans l’Histoire de l’Inde postcoloniale. Un livre essentiel, qui ne laissera personne indifférent. »

Du rapport aux parents, qui luttent au quotidien, qui s’éreintent à travailler sans s’arrêter dans l’espoir d’offrir un avenir meilleur à leurs enfants, jusqu’au chemin de la révolte, des dizaines de femmes parlent de leur vie, des épreuves vécues, du patriarcat et de la violence masculine, d’une réalité dont on ne parle que trop peu. Elles le font avec hargne, avec colère, avec amour aussi pour leurs proches, avec réalisme, avec le sens de l’ironie également. Un panel de tons pluriel, universel, alors que le monde détourne les yeux sur cet esclavage dont l’abolition a pourtant été promulguée en 1950, mais toujours ancrée dans l’une des plus grandes populations mondiales.

Au-delà des textes et de leur engagement personnel comme collectif, c’est une part de la culture indienne que nous pouvons découvrir entre ombre et lumière. Si d’une part on nous explique des points de mythologie et de culture on nous confronte également à l’hypocrisie d’une société dont des référents ancestraux justifient les discriminations d’aujourd’hui. Des discriminations et violences accentuées pour les femmes.

En lisant ce livre vous ne pourrez pas ne pas vous sentir concernés et vous entendrez longtemps résonner ces voix dans votre esprit. Ne pas les oublier, en parler et les écouter. Pour ouvrir sur l’actualité, le confinement est ordonné en Inde et ces femmes, leur famille, leurs enfants, seront particulièrement vulnérables : au virus, oui, mais aussi à la famine.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Pas de chronique trouvée pour le moment.


 

Et vous, connaissez-vous des livres sur ce sujet ?

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