Les miscellanées d'Usva

Chroniques littéraires sans frontières

❤ « Le fabricant de poupées de Cracovie » de R. M. Romero (Gallimard jeunesse, 2018) — décembre 11, 2018

❤ « Le fabricant de poupées de Cracovie » de R. M. Romero (Gallimard jeunesse, 2018)

J’ai dévoré ce livre après être revenue de trois jours à Oświęcim, au musée d’Auschwitz-Birkenau et d’une petite demie-journée à Cracovie (en particulier dans le quartier de Kazimierz). Autant dire que le récit, né du même voyage de l’auteure, a trouvé en moi beaucoup d’écho.

COR-1J00279_fabrication_de_poupee_de_CracovieC.indd« Pologne, 1939. Un soir, une poupée du nom de Karolina prend vie dans l’atelier de Cyryl, le fabricant de jouets.

La joie et le courage de la petite poupée enchantent le quotidien de l’homme solitaire.

Karolina lui apprend que le monde des poupées d’où elle vient est en guerre, tout comme celui des hommes.

En ces temps sombres et tourmentés, la magie de Karolina et de Cyryl suffira-t-elle à protéger ceux qu’ils aiment ? »

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Je pense que ce livre jeunesse est celui que j’ai préféré cette année sur le sujet de la Shoah. Il y a eu plusieurs parutions d’éditeurs de qualité mais celui-ci remporte ma préférence haut la main.

Karolina vit au pays de poupées et c’est la guerre, les rats sont là. Un jour, elle est appelée par un fabricant de jouets de Cracovie, Cyryl Brzezick, malgré lui, au pays des humains. Il est magicien sans le savoir et il porte avec lui les stigmates de la Première Guerre mondiale. Alors que le nazisme déferle sur l’Europe et qu’il prend possession de territoires de l’Est, les deux personnages vont construire une grande amitié qui leur donnera la force d’affronter de nombreuses épreuves. De leur rencontre avec la famille Trzmiel jusqu’au dernier voyage, c’est une histoire de courage et de sauvetage à tout prix qui nous est donnée à lire.

Le récit montre l’invasion de la Pologne par l’Allemagne nazie, avec l’antisémitisme, la collaboration, la passivité mais aussi la résistance civile… Il  montre la force de l’engagement pour aider quoi qu’il en coûte, de la résistance face à l’oppression, de l’amitié et du cœur. Aider, avec chacun les moyens que la vie nous a donnés et ne pas laisser faire. A l’inverse d’autres romans, celui-ci va au bout de l’explication du système génocidaire nazi tout en gardant un positionnement adapté aux lecteurs adolescents avec des appels à la littérature fantastique. Un coup de cœur !

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Et vous, quel a été le roman jeunesse qui vous a le plus convaincu ?

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❤ « Le journal d’Anne Frank » d’Ari Folman et David Polonsky (Calmann-Lévy, 2017) — décembre 3, 2018

❤ « Le journal d’Anne Frank » d’Ari Folman et David Polonsky (Calmann-Lévy, 2017)

Cela faisait un bon moment que je souhaitais découvrir ce roman graphique. L’occasion de me lancer m’a été donnée récemment et j’ai vraiment passé un excellent moment ! Ce livre mérite sans aucun doute les éloges qui lui ont été faits !

9782702160930-001-T« Ari Folman et David Polonsky, scénariste et illustrateur de Valse avec Bachir, ont réalisé cette adaptation en roman graphique du Journal d’Anne Frank.

Anne Frank est née le 12 juin 1929 à Francfort. Sa famille a émigré aux Pays-Bas en 1933. À Amsterdam, elle connaît une enfance heureuse jusqu’en 1942, malgré la guerre. Le 6 juillet 1942, les Frank s’installent clandestinement dans l’Annexe de l’immeuble du 263, Prinsengracht, où Anne écrit son journal. Le 4 août 1944, la famille est arrêtée vraisemblablement sur dénonciation. Déportée à Auschwitz, puis à Bergen-Belsen, Anne meurt du typhus en février ou mars 1945, peu après sa soeur Margot. »

Ari Folman explique que ce projet est né de la demande de la Fondation Anne Frank et qu’il a longtemps hésité à le réaliser. Le journal a tellement été adapté, Anne Frank est un tel symbole des victimes de la Shoah, notamment des enfants, que cette réflexion ne donne que plus de force à la démarche des auteurs : il y a un réel sérieux dans cette adaptation et du sens.

J’ai lu au collège ce journal et je dois avouer que je n’avais plus en mémoire les contenus en détail quand j’ai commencé à lire le roman graphique. Je pense que ça a été bénéfique car j’ai pu redécouvrir les mots de la jeune fille et sa façon de dire les choses. Nous suivons la famille Frank, en grande partie dans leur cachette avec notamment la famille van Daan, jusqu’à leur arrestation.

Le texte est respecté dans son contenu, les libertés prises concernent les dessins qui cependant traduisent bien le ton de la jeune fille. L’intégralité du texte n’a pas été adapté, seulement une partie représentative de l’ensemble et cela fonctionne magnifiquement bien. Nous sentons la difficulté de vivre enfermé, avec notamment l’obsession de la nourriture, mais la force du journal d’Anne Frank réside aussi dans sa personnalité. C’est une jeune fille qui se découvre et qui écrit avec une grande maturité. Elle a un caractère malicieux, moqueur, passionné et indépendant, elle ne se laisse pas faire et elle n’hésite pas à croquer les autres autant qu’elle entretien un regard critique sur elle-même. C’est un texte immensément sensible et cette réalisation graphique lui fait honneur. J’ai ri autant que j’ai été émue. Indéniablement, c’est un livre à mettre entre toutes les mains.

Que dire de plus si ce n’est avoir une pensée pour Miep Gies, une jeune femme qui a aidé la famille losquelle était dans l’Annexe et la personne qui a retrouvé le carnet après l’arrestation de ses habitants secrets. Aujourd’hui, les mots d’Anne Frank sont traduits dans plus de soixante-dix langues à travers le monde, elle est devenue un symbole mondial contre la barbarie.

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Et vous, une adaptation en particulier vous a-t-elle marqué ?

❤ 👁 « Cris » de Laurent Gaudé (Actes Sud, 2004) — novembre 29, 2018

❤ 👁 « Cris » de Laurent Gaudé (Actes Sud, 2004)

Merci à Lou du Blog à Cocotte de m’avoir donné envie de découvrir ce livre qui m’a vraiment beaucoup touché et que je mettrais à côté de celui de Raphaël Jerusalmy pour Les obus jouaient à pigeon vole. Pas forcément pour le style de l’écriture, quoi que les deux soient magnifiques, mais pour le rythme, la saccade des mots et des événements.

9782742745999« Ils se nomment Marius, Boris, Ripoll, Rénier, Barboni ou M’Bossolo. Dans les tranchées où ils se terrent, dans les boyaux d’où ils s’élancent selon le flux et le reflux des assauts, ils partagent l’insoutenable fraternité de la guerre de 1914. Loin devant eux, un gazé agonise. Plus loin encore retentit l’horrible cri de ce soldat fou qu’ils imaginent perdu entre les deux lignes du front : l’homme-cochon. À l’arrière, Jules, le permissionnaire, s’éloigne vers la vie normale, mais les voix des compagnons d’armes le poursuivent avec acharnement. Elles s’élèvent comme un chant, comme un mémorial de douleur et de tragique solidarité, prenant en charge collectivement une narration incantatoire, qui nous plonge, nous aussi, dans l’immédiate instantanéité des combats, avec une densité sonore et une véracité saisissantes. »

Ce livre est parfait comme entrée en matière sur la Première Guerre mondiale du point de vue des soldats. Il donne la part belle à plusieurs poilus, qu’ils soient dans les tranchées depuis longtemps ou qu’ils soient de la relève, qu’ils soient gradés ou non, qu’ils sortent entier des assaults ou qu’il soient blessés, qu’ils soient sur le front,qu’ils repartent temporairement à l’arrière ou qu’ils soient en permission : la parole leur est donnée, même si elle sort de l’esprit de l’auteur.

Ce qui est montré, c’est que chacun à son niveau est victime de la guerre et qu’elle ne se cantone pas aux champs de bataille. Que la mort n’est pas juste quand elle frappe, elle frappe et puis c’est tout, elle a faim et mange sans jamais ressentir de satiété. Les hommes se soutiennent, se maintiennent hors de la boue et de la peur, mais toujours sous le niveau de la terre, sauf pour courir vers la tranchée d’en face, sur ces quelques mètres qu’il faut regagner coûte que coûte. La tranchée d’en face qui ne vaut pas toujours le prix payé. Et la gazé, qui tente de reprendre l’énergie suffisante pour sortir de son trou d’obus, mais dont les poumons sont foutus d’avoir voulu le faire vivre en respirant l’air de trop.

J’ai particulièrement aimé le personnage de Jules qui, partant en permission, ne peut se résoudre à arriver à Paris, pas aussi simplement qu’en train. C’est impossible. La guerre ne peut pas être aussi proche de la ville, qui regorge de belles femmes, ces femmes qu’il ne se sent plus capable de toucher avec son corps vieux avant l’âge et ses mains de tueur. Loin du front, il continue à entendre ses camarades qui crient. Se libérer de ces cris, comme se libérer des hurlement de l’homme cochon dans les tranchées, c’est tâcher de guérir son esprit qui ne tient plus le coup, qui ne supporte plus la boucherie, qui est trop plein des pleurs de ses frères.

Mais, loin des combats, les hommes sont-ils prêts à entendre ? Et, au front, les hommes sont-ils prêts à obtenir le grade qui les attend, celui de morts pour la France ?

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Et vous, quel est votre roman préféré de Laurent Gaudé ?

❤ 👁 « Das Feuer » de Patrick Pécherot et Joe Pinelli (Casterman, 2018) — novembre 26, 2018

❤ 👁 « Das Feuer » de Patrick Pécherot et Joe Pinelli (Casterman, 2018)

Ce roman graphique m’a absolument subjuguée ! J’en suis restée pensive un bon moment, de la boue et de la pluie plein la tête, des extraits de phrases, des mots en résonance dans l’esprit. Une claque.

9782203168657« Ce serait un crime de montrer les beaux côtés de la guerre, même s’il y en avait.

TAC ! TAC ! BAOUM ! BAOUM ! Les coups de fusils, la canonnade autour de moi. Partout ça crépite et ça roule, longues rafales et coups séparés. Sombre et flamboyant orage qui ne cesse jamais. Je suis enterré au fond d’un éternel champ de bataille. Depuis quinze mois, depuis mille cinq cents jours, du soir au matin sans repos, du matin au soir sans répit. La fusillade, le bombardement ne s’arrêtent pas. Comme le TIC-TAC des horloges de nos maisons, aux temps d’autrefois, dans le passé quasi légendaire. On n’entend que cela lorsqu’on écoute. TAC ! TAC ! BAOUM ! BAOUM !

L’horreur de la Première Guerre mondiale transposée dans le camp ennemi, c’est ce que Joe Pinelli tente de nous faire toucher du doigt en adaptant du côté allemand Le Feu, d’Henri Barbusse, écrivain qui a servi dans les tranchées. »

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Je ne suis pas à jour dans ma lecture des grands classiques sur la Grande Guerre, dont les titres de tête que je dois lire sont : À l’ouest rien de nouveau d’Erich Maria Remarque, Ceux de 14 de Maurice Genevoix, Les croix de bois de Roland Dorgelès et Le Feu d’Henri Barbusse. Et c’est de ce dernier que Patrick Pécherot et Joe Pinelli nous proposent une adaptation libre et graphique en plaçant le récit du point de vue allemand. Un positionnement qui rappelle que de chaque côté du front ce sont des hommes qui combattent et qu’ils ressentent la même peur, la même douleur, la même mort au cœur des entrailles.

C’est dans un désert de boue que nous suivons les hommes d’un régiment, qui creusent la terre molle et gluante, imbibée d’une pluie qui semble ne jamais cesser. Ces hommes, ils se découvrent tous différents et en même temps tous pareils : rien. Ce rien remplaçable car il reste toujours des vivants pour venir combler les morts, ce rien car chacun d’eux se perd dans des chiffres finaux impossibles à concevoir vraiment. Rien, car derrière la boue et entre les rideaux de pluie, la singularité de soi disparaît : tu es soldat, tu es chair à canon, tu es là et tu perds l’esprit comme tu glisses sur les cadavres embourbés.

« La bêtise et l’oubli sont des péchés et des crimes. Le silence n’aura d’autre conséquence que la répétition des événements. » (p. 205)

Ce roman graphique est une complainte, un chant d’honneur par ceux qui ne verront peut-être pas demain. Une rébellion par les mots, un regard vrai sur la situation, alors que les pieds continuent de chercher leur objectif : la tranchée.

Les illustrations sont à vous dégouter de la pluie, pleines de boue, d’eau, étouffantes. Les terres abîmées se fondent aux corps dévastés, les deux ne font plus qu’un. Un livre en noir et blanc, surtout en gris, qui impressionne autant par les détails et le réalisme de certains passages, que par la constance de l’ambiance étouffante. Je suis littéralement impressionnée et touchée par ce livre qui se révèle être une grande découverte pour cette fin d’année !

« La voici la guerre qui viole le bon sens, qui avilit les grandes idées, hideuse au moral comme au physique, la guerre qui commande tous les crimes. » (p. 201)

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Et vous, quelle bande dessinée conseilleriez-vous sur ce sujet ?

 

❤ « Sauvages » de Nathalie Bernard (Thierry Magnier, 2018) — novembre 14, 2018

❤ « Sauvages » de Nathalie Bernard (Thierry Magnier, 2018)

J’étais impatiente de découvrir ce roman jeunesse et j’ai juste pris une claque ! Nathalie Bernard nous propose un roman sans concession sur les internats pour jeunes indiens qui furent en activité au Canada jusqu’à la fin des années 90. Impressionnant de cruauté, un véritable génocide culturel niant entièrement les droits de l’enfant et la dignité humaine. Des internats, dirigés par des bourreaux et des complices aux yeux fermés.

41EgH-m8PzL« Jonas vient d’avoir 16 ans, ce qui signifie qu’il n’a plus que deux mois à tenir avant de retrouver sa liberté.

Deux mois, soixante jours, mille quatre cent quarante heures. D’ici là, surtout, ne pas craquer. Continuer à être exactement ce qu’ils lui demandent d’être. Un simple numéro, obéissant, productif et discipliné. En un mot, leur faire croire qu’ils sont parvenus à accomplir leur mission : tuer l’Indien dans l’enfant qu’il était en arrivant dans ce lieu de malheur, six années plus tôt.

À travers ce destin, Nathalie Bernard nous parle de ces pensionnats autochtones qui ont existé au Québec jusque dans les années 1990 et qui ont « accueilli » des milliers d’enfants brutalement arrachés à leur culture indienne.

Entre roman historique et thriller, l’auteur nous entraîne dans une course effrénée au cœur des immenses forêts québécoises. Une chasse à l’homme qui ne possède que deux issues : la liberté ou la mort. »

C’est une histoire dont les témoignages sortent avec puissance et résonance depuis quelques années, particulièrement sur les ondes européennes, et dans la littérature depuis quelques mois. La reconnaissance des victimes est en cours mais les blessures ont du mal à cicatriser et pour cause, c’est l’horreur que ces enfants, arrachés à leurs familles et victimes de sévices, ont connu.

Dans ce roman, nous suivons Jonas qui est presque arrivé au terme de son épreuve de l’internat. Cette institution qui veut tuer l’Indien dans l’enfant. Mais les derniers jours ne vont pas se passer comme prévu, plus possible de garder son poing dans sa poche avec les événements qu’il va vivre et ce qu’il va découvrir. L’heure de la rébellion et de la fuite a sonné. L’heure de la vengeance est arrivée. Elle aurait pu être évitée, cette vengeance, si l’oppresseur l’avait laissé filer. Mais non, c’est une chasse à l’homme qui s’organise. Quoi que, une chasse à l’Indien, au sauvage, c’est différent pour les chasseurs aveuglés par la haine et le racisme.

« Je savais que les chasseurs ne nous lâcheraient pas. D’abord, c’était dans leur nature de prédateurs. Ensuite, ils nous détestaient viscéralement. Quand je dis nous, je parle des Indiens en général. Moi, j’étais un Cri, Gabriel un Inuit, mais pour eux on était juste des sauvages. Il s’agissait d’un racisme primaire, un instinct grégaire profondément installé dans leurs cellules. De père en fils, ils se transmettaient ce genre de pensée absurde : Mon groupe est supérieur au tien. Il mérite davantage cette terre que ton groupe. Pour cette seule raison, nous devons tout faire pour t’éliminer. » (p.229)

Je disais sans concession et je dois reconnaître qu’un passage en particulier a été difficile à lire pour moi. Je tiens à prévenir que le viol n’était pas rare dans ces internats et les témoins ne font que le confirmer. Personnellement, c’est toujours une épreuve de faire face à ce genre de scènes. Mais Nathalie Bernard en parle aussi sobrement que possible, l’acte en lui-même étant assez ignoble pour ne rien devoir ajouter. J’ai trouvé le ton juste tout au long du roman et me suis attachée aux différents personnages, chacun coincé dans la peur, comme dans une cellule aussi physique que psychologique.

La beauté des passages de retour aux sources, les capsules sensorielles entre Jonas et sa mère, l’explication des rites, ce sont des bouffées d’air frais dans les cœurs et dans le scénario. Des passages aussi bénéfiques pour le personnage principal que pour le lecteur. On souffle, on récupère et on repart affronter l’impensable.

Une réussite puissante et engagée, qui invite à se questionner sur des pratiques qui datent d’hier, qui ont trop été passées sous silence et qui ne doivent plus être tues, ignorées ou perpétrées où que ce soit. Un texte clair, direct, vif tout autant qu’il est respectueux et parfaitement mesuré pour des lecteurs adolescents.

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Et vous, connaissez-vous un roman sur ce sujet à conseiller ?

👁 ❤ « Les obus jouaient à pigeon vole » de Raphaël Jerusalmy (Actes Sud, 2018) — novembre 8, 2018

👁 ❤ « Les obus jouaient à pigeon vole » de Raphaël Jerusalmy (Actes Sud, 2018)

Voici encore un livre qui m’a tapé dans l’œil en début d’année par sa couverture magnifique, son titre étonnant et sa quatrième de couverture intrigante. Ce fut une entrée en poésie qui m’a fortement marquée et que j’ai pris plaisir à relire pour ce mois consacré à la Première Guerre mondiale.

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« 1916 : tranchée de première ligne, au lieu dit le Bois des Buttes. Le 17 mars, vers seize heures, le sous-lieutenant Kostrowitzky, dit Guillaume Apollinaire, engagé volontaire surnommé Cointreau-whisky, est atteint à la tempe par un éclat d’obus. Un cruel compte à rebours retrace les vingt-quatre heures précédant l’impact.

La camaraderie, la trouille, les infimes moments de calme, la musique des bombes, une odeur qui surgit dans le soir, la faim, la paix qu’on attend, la mort qui vague, le souvenir de l’amour… – c’est cette curieuse alchimie que saisit le récit de Raphaël Jerusalmy, montrant Apollinaire, l’artiste, le combattant, le soldat de l’art, traquant la poésie jusque dans la bataille.

La guerre pourrait au moins servir à ça : vivre chaque minute comme si demain n’existait pas, écrire chaque ligne comme si c’était la dernière. »

Raphaël Jerusalmy réussit le tour de force d’amener de la poésie dans les tranchées sans en atténuer l’horreur. Car la poésie est aussi nourrie du pire, elle est aussi là pour montrer, décrire et regarder de plus haut la réalité.

L’écriture est superbe et le récit prend vie, nous nous sentons dans les boyaux en compagnie de Guillaume Apollinaire, poète ayant choisi de s’engager au combat et dont le décompte des heures le séparant d’un impact qui le blessera à la tête commence. Il n’en mourra pas, c’est la grippe espagnole qui l’emportera en 1918, mais la mort est présente. Elle rafle les innocents, attend de prendre les autres. Elle veille.

C’est la vie dans les tranchées que nous suivons sur deux journées, avec ses personnages attachants et les peurs de chacun d’entre eux. Apollinaire, lui, cherche et élabore ses mots. La guerre, pour lui, est aussi affaire de poètes et elle exerce sur lui un attrait étonnant. Mais elle le déçoit aussi un peu, cette guerre faite d’attentes interminables et d’habitudes. Les camarades apportent leurs mots qui viennent nourrir la réflexion d’Apollinaire, ils apportent leur souffle et leur histoire, ils sont des repères : parler éviterait de devenir fou.

Un texte d’une grande beauté qui rend hommage aux hommes anonymes qui ont fait face à la Grande guerre ainsi qu’au poète, qui aura gagné l’immortalité.

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Et vous, quel livre de Raphaël Jerusalmy recommandez-vous ?

👁 ❤ « Les Folies Bergère » de Francis Porcel et Zidrou (Dargaud, réed. 2015) — novembre 6, 2018

👁 ❤ « Les Folies Bergère » de Francis Porcel et Zidrou (Dargaud, réed. 2015)

Ce roman graphique m’a mis une boule dans la gorge tout au long de sa lecture, les yeux humides et le mal au bide. Une claque qui te laisse un peu hagard et qui en même temps laisse une marque et des moments de réflexion sur ce que furent les tranchées et le front, qui rendirent les hommes fous et ne les ramenèrent jamais vraiment entiers (pour ceux qui rentraient).

A1c0Ih0LaHL« La guerre 14-18. Les tranchées. Des soldats sont confrontés à la souffrance et à la mort. Considérés comme de la chair à canon par leurs chefs, ils tentent de survivre.

Pour défier la mort, les soldats appellent leur compagnie Les Folies Bergère et se donnent à chacun un surnom. Dans les tranchées, ils se serrent les coudes. Plaisantent. Dessinent. Gardent espoir. Et se battent. Meurent dans d’atroces souffrances. Se suicident ou perdent la raison. L’un d’eux est condamné au peloton d’exécution et… en réchappe. C’est un miracle. Jusqu’à ce qu’on lui amène sa fillette égarée sur les terres de personne.

Le propos est désespéré et les personnages sont tragiques, attachants. Les dialogues vont à l’os et le dessin, réaliste, est très éloquent. »

Pour la chronique, j’ai souhaité conserver la couverture de la première édition (en 2012) car elle est plus percutante à mon goût. C’est une couverture qui colle beaucoup plus au contenu, je trouve, que celle de 2015. Tu la vois, tu respires un coup et tu y vas.

Nous vivons quelques jours avec un régiment qui s’est rebaptisé Les Folies Bergère. Nous suivons Maurice et ses hommes dans leur quotidien qui transpire la boue, la fumée et le sang. Si le début de l’histoire est plutôt calme hormis des exécutions de soldats français par décision de la France, la suite du récit est plus mouvementé et plus difficile à chaque page. Le lecteur s’attache et les scènes hors du front, qui montrent la vie de certains des hommes hors de la guerre jouent ici un rôle primordial : ne pas les cantonner au rôle du soldat mais bien à celui de l’homme.

Un enfant à venir, une petite fille qui vient retrouver son père condamné, un garçon qui attend le retour de son grand frère qu’il admire, un peintre bien connu qui doute sur le pouvoir de l’art, c’est cela aussi qui touche le lecteur en plus de l’horreur de la guerre qui fauche les vies en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.

La folie s’empare des hommes car ils vivent et voient ce qu’ils ne sont pas censés vivre et voir. Maurice aime ses hommes et veut les protéger, parfois même des ordres de supérieurs, mais la folie dépasse l’entendement et perd les cœurs les plus braves : personne n’est à l’abris dans la boucherie. Ce n’est plus le sang qui coule dans les veines mais la boue, on cherche son cœur là où on sent un trou.

Ce roman graphique m’a vraiment beaucoup secouée et en même temps il a tapé juste : la lourdeur de l’attente, la violence des assauts, les odeurs de cadavres qui ne peuvent être enterrés, la camaraderie comme dernier espoir de survie, la mort qui frappe au hasard, les exécutions pour l’exemple, les racismes de l’époque, les ordres absurdes d’une hiérarchie qui n’a pas les pieds dans la boue et méprise la souffrance des soldats. Comment ne pas devenir fou ? Comment ne pas s’émouvoir ?

Un coup de cœur que je vous invite à découvrir, tant pour la richesse de son scénario que la force de ses illustrations.

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Et vous, êtes-vous prêts à vous fondre dans la taupinière ?

❤ « Frère d’âme » de David Diop (Seuil, 2018) — octobre 9, 2018

❤ « Frère d’âme » de David Diop (Seuil, 2018)

Quelle attente avant de pouvoir lire ce roman, et quelle claque une fois la dernière page tournée ! Un livre court mais puissant, qui place le lecteur en situation de malaise, d’inconfort parfois mais qui ne le loupe pas dans ce qu’il dénonce ou décrit.

139824_couverture_Hres_0« Un matin de la Grande Guerre, le capitaine Armand siffle l’attaque contre l’ennemi allemand. Les soldats s’élancent. Dans leurs rangs, Alfa Ndiaye et Mademba Diop, deux tirailleurs sénégalais parmi tous ceux qui se battent alors sous le drapeau français. Quelques mètres après avoir jailli de la tranchée, Mademba tombe, blessé à mort, sous les yeux d’Alfa, son ami d’enfance, son plus que frère.

Alfa se retrouve seul dans la folie du grand massacre, sa raison s’enfuit. Lui, le paysan d’Afrique, va distribuer la mort sur cette terre sans nom. Détaché de tout, y compris de lui-même, il répand sa propre violence, sème l’effroi. Au point d’effrayer ses camarades.

Son évacuation à l’Arrière est le prélude à une remémoration de son passé en Afrique, tout un monde à la fois perdu et ressuscité dont la convocation fait figure d’ultime et splendide résistance à la première boucherie de l’ère moderne. »

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David Diop explique que ce roman est né de lectures de lettres de poilus. Des lectures difficiles dans ce qu’elles relatent, dans l’horreur de la Grand guerre. Mais il a aussi constaté le manque de traces de tirailleurs sénégalais qui étaient pourtant sur le front, confrontés à la même horreur. C’est ce manque de traces qui a motivé l’écriture du roman.

L’ouverture se fait avec les deux amis, Alfa Ndiaye et Mademba Diop. Mademba meurt, le ventre grand ouvert vers le ciel et les étoiles, les boyaux dans la boue, suppliant que l’on achève son agonie. Alfa est à ses côtés et sa folie commence en perdant son plus que frère qu’il n’a pas soustrait à ses souffrances quand il le pouvait encore. La culpabilité et le deuil vont lui faire perdre la raison et sa quête de réparation va le mener à commettre des actes extrêmement violents. Respecté par ses camarades de tranchée, il va peu à peu inspirer la peur et être mis à l’écart.

Nous sommes immergés à la fois dans la vie de la tranchée, sur le front et dans l’esprit d’Alfa. Il cherche une façon de se racheter auprès de Mademba qu’il n’a pas pu aider, qu’il n’a pas tué pour lui éviter de souffrir, car on ne tue pas un ami. Et si cette règle ne s’appliquait pas dans cette boucherie ? Et s’il avait pu lui éviter ces dernières heures à se vider de son sang ?

Ce roman est à la fois un portrait de fiction mais aussi un roman sur la Première Guerre mondiale. Un roman sur les tirailleurs sénégalais mais aussi, de façon plus générale, sur les poilus. Il montre l’autorité militaire, la volonté d’utiliser les tirailleurs sénégalais pour faire peur aux ennemis, la nécessité d’effacer l’homme pour faire sortir la bête. Il montre la peur des soldats et les exécutions pour l’exemple. Il montre la folie. Qui ne serait pas devenu fou ? Les études sur les symptomes post-traumatiques sont bien nées de là.

Démobilisé, nous allons suivre Alfa dans un centre médical où si l’on pense qu’il reprend ses esprit, son âme est meurtrie et son esprit est ailleurs. Au Sénégal, entouré de ses amies et de la femme qui l’a aimé, une nuit de lune claire, afin qu’il ne parte pas sans avoir connu le plaisir, afin qu’il ne parte pas comme un garçon mais comme un homme. Les souvenirs de l’Afrique apportent une bouffée d’air même si la jeunesse d’Alfa n’a pas été sans douleur. Le changement d’ambiance ménage un peu le lecteur et le portrait plein d’avenir prend le pas sur le gâchis causé par la guerre.

Alfa repense à tout ce qu’il a pu dire à Mademba et va se torturer des nombreuses paroles qui auraient pu blesser son plus que frère. Oubliant que la guerre l’a tué, il va finalement se convaincre qu’il est l’auteur de la blessure, qu’il est à l’origine de sa perte et va essayer de lui prêter une part de son être pour vivre les choses à travers lui mais toujours avec une violence dont la graine a désormais germé. Car Mademba était garçon, pas encore homme, mais il méritait autant si ce n’est plus qu’Alfa, selon lui.

Un roman qui met une grosse claque et qui ne s’oublie pas de si tôt. Un coup de coeur pour ma part que je conseille dès que j’en ai l’occasion. Une écriture aussi dure que poétique, dont les répétitions se font écho tout au long de la lecture, avec musicalité, et rappellent la tradition des contes oraux. Une réussite.

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Et vous, avez-vous envie de découvrir ce roman nominé pour de nombreux prix de cet automne ?

❤ « Pénis de table » de Cookie Kalkair (Steinkis, 2018) — septembre 24, 2018

❤ « Pénis de table » de Cookie Kalkair (Steinkis, 2018)

Quel coup de cœur que cette bande dessinée ! Initialement j’avais un peu peur du ton, je craignais que ce soit trop cru et en fait il y a un réel équilibre entre les propos sérieux et l’humour des participants, l’humour des dessins de Cookie Kalkair ayant aussi ce pouvoir d’équilibre, ce pouvoir de parler de tout sans que le malaise ne s’invite autour de la table.

71b6zVYrZdL« Pénis de table, la B.D. de Cookie Kalkair, explore avec finesse cette découverte de la sexualité par chacun d’entre nous, cette approche du normal et du mystère par la plus simple des méthodes : l’écoute de sept acolytes partageant l’expérience de leur vécu, la richesse des orientations et des situations de couple, aujourd’hui mieux acceptées : hétéro, gay, bi, marié, divorcé, timide ou beau parleur…

Le grand intérêt de Pénis de table est dans le croisement des expériences. Contrairement à ce que l’on peut spontanément penser, il n’y a pas d’instinct sexuel, la sexualité est apprise au fil des expériences intimes, différentes pour chacun. »

La sexualité masculine, quelle idée ! C’est comme généraliser la sexualité féminine à un seul référentiel, c’est idiot. Il y a autant de sexualités qu’il y a d’individus car elle se construit au quotidien en fonction des personnalités, des expériences, des attentes, des fantasmes, etc.

J’ai adoré le fait que les hommes invités à participer à ce projet aient des attirances sexuelles très différentes ce qui permet d’aborder de nombreux sujets avec beaucoup de nuance. Ce livre est un vrai pour-parler pour briser les stéréotypes de la virilité dans lesquels les hommes peuvent se sentir enfermés. J’ai aimé la liberté de ton, l’absence de jugement même si parfois la fierté pointe le bout de son nez. C’est aussi dans ces situations que les hommes se rassurent et montrent les points positifs et négatifs d’une même situation avec pour mot d’ordre : il n’y a pas une seule sexualité, il n’y a pas de modèle, il n’y a pas de normalité.

Exit le sentiment d’être parfois bizarre et bienvenue dans une réunion d’hommes qui deviennent potes et se disent ce qu’ils ne disent pas d’habitude. Libération, c’est un mot très important pour décrire ce livre et les propos qu’il porte.

Nous abordons plein de sujets : l’attirance sexuelle, les fantasmes, la masturbation, la mythique taille du pénis, la notion de performance, les pannes d’érection, les sensations, l’orgasme, l’éjaculation, etc. Le fait que chaque grand chapitre se déroule dans un environnement différent m’a beaucoup plu, mention spéciale aux chevaliers et aux astronautes !

J’ai énormément ri ! L’humour est un énorme point fort de ce livre car il permet de mettre à l’aise et de dire plus facilement des choses difficiles au premier abord. Et si j’ai ri, c’est très très loin du moindre jugement, c’est bien l’humour des participants et de l’auteur qui est décapant ! J’ai passé un excellent moment avec Pénis de table et je ne peux qu’en recommander la lecture ! Merci Cookie Kalkair et merci aux hommes qui ont joué le jeu. Merci !

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Et vous, avez-vous envie de passer un moment aussi drôle qu’intelligent ?

❤ « La guerre au bout du couloir » de Christophe Léon (Thierry Magnier, 2008) — septembre 6, 2018

❤ « La guerre au bout du couloir » de Christophe Léon (Thierry Magnier, 2008)

J’aime énormément les éditions Thierry Magnier, elles sont pour moi une référence dans la littérature jeunesse, notamment sur les questions de conflits vus à hauteur d’enfants. Croisant ce livre, je n’ai pas hésité une seule seconde.

guerrebtcouloir« Le mois de juin 1962 est très chaud à Oran.

Ce jour-là Maurice, dit Momo, se retrouve seul à la maison avec son petit frère Alain, un bébé en couches. Ses parents ont disparu, alors Momo part chercher de l’aide (surtout pour changer les couches d’Alain), mais leur tante Rosine non plus n’est pas à la maison. Des Algériens en arme défilent dans les rues.

Momo et Alain sont recueillis par le vieil indigène qui leur vendait des légumes au marché. Il les ramène au bled. Mais il faut retourner en ville, retrouver les parents. Tout a changé et, de la famille, nulle trace. »

Dans ce roman, nous suivons Momo, jeune garçon qui doit protéger son petit frère Alain alors que leurs parents ont disparu et qu’ils ne trouvent pas de refuge à Oran, en pleine période d’indépendance de l’Algérie.

Le récit se tisse entre présent et passé. Entre le refuge offert par une famille algérienne et des souvenirs de sa propre famille, teintée d’un fort racisme européen. Momo apprendra à se faire sa propre opinion sur les gens qui l’entourent, découvrant que les différences n’en sont pas et que la haine de l’autre n’a rien de rationnel. Ce parcours initiatique amène à des situations tantôt cocasses, tantôt émouvantes et belles.

Mais le deuil fait aussi partie du parcours de Momo et Alain. Leurs parents, ils ne les retrouveront pas. Momo découvrira l’horreur dont l’homme peut se rendre responsable, peu importe dans quel camp il se trouve. Voir les choses à travers les yeux d’un enfant met en exergue l’absurdité de la colonisation, du racisme, du déni de la culture des peuples, de l’humiliation, de la guerre et de ses sévices. Profondément humain, ce roman est un coup de cœur.

 

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Et vous, avez-vous un livre jeunesse à recommander sur ce sujet ?