Les miscellanées d'Usva

Chroniques littéraires sans frontières

« Le parfum d’Irak » de Feurat Alani et Léonard Cohen (Nova éditions et Arte, 2018) — janvier 16, 2019

« Le parfum d’Irak » de Feurat Alani et Léonard Cohen (Nova éditions et Arte, 2018)

Je ne pense pas être la seule à ne pas comprendre grand chose à l’histoire contemporaine de l’Irak en même temps que je nous sais nombreux à toujours avoir entendu parler de ce pays à l’occasion d’actualités liées à la guerre.

612U8VBLJIL« Roman graphique d’un genre singulier, Le parfum d’Irak est constitué des 1000 tweets que Feurat Alani a postés sur Twitter durant l’été 2016, poussé par la nécessité de raconter son Irak. L’auteur nous livre ses souvenirs avec émotion, depuis son premier séjour en Irak à l’âge de 9 ans jusqu’à sa décision de devenir journaliste pour couvrir la guerre sur place.

Ce témoignage puissant et unique, illustré par les magnifiques dessins de Léonard Cohen, offre un autre regard sur un pays trop souvent résumé par les images qu’en renvoient les médias. »

Feurat Alani est franco-irakien et quand il découvre enfant le pays de ses parents, il découvre un monde de parfums, une culture, un quotidien bien différent de celui en France, une famille restée au pays qui pense à lui malgré la distance. L’Irak sera désormais une partie concrète de ce qu’il est. Feurat nous raconte ses voyages sur plusieurs années : de son enfance à l’âge adulte, du temps innocent (mais pas aveugle) des vacances à l’engagement journalistique sur un terrain de guerre.

Le format des tweets demande de la concision et de la clarté au récit et le challenge est relevé haut la main. J’ai enfin eu le sentiment d’y comprendre quelque chose même si les différents courants religieux restent un peu opaques pour moi. Nous reprenons étape par étape les événements qui ont amené à l’occupation par l’armée américaine, la montée en puissance des intégrismes et la pleine éclosion de l’Etat islamique.

« Nous jouons au foot dans un petit stade, près d’une mosquée. Personne ne se doute que ce stade deviendra le cimetière des martyrs quinze ans plus tard. » (Tweet n°32)

Mais au-delà du récit géopolitique, nous voyons l’impact sur les personnes, les restrictions, les débrouillardises, les dangers, les peurs, les résistances, les exils, les pertes. Ce pays que Feurat a aimé, avec le parfum des abricots, n’est plus ce qu’il était. Cela ne l’empêchera pas d’immortaliser dans ses reportages la vie qui y résiste comme la mort qui y plane. Entre subjectivité et objectivité, ce livre est un voyage d’où nait de belles émotions autant que de la colère, un voyage que j’ai été heureuse de faire avec Feurat Alani et Léonard Cohen dont les illustrations sont absolument magnifiques.

Une fois le livre refermé il ne reste qu’une chose à faire : découvrir les épisodes animés diffusés sur Arte. Ou vice-versa, si vous n’avez pas encore ce livre dans votre bibliothèque. Pour ma part, j’attends aussi d’en savoir plus sur l’enquête que l’auteur souhaite mener sur l’origine des déformations constatées sur les nouveaux nés depuis 2004, depuis la bataille de Falloujah.

« Certains choisissent l’hommage silencieux. La réserve. D’autres ont besoin de faire entendre leur malheur. De le crier. » (Tweet n°994)

Pour en savoir plus

Découvrez dès à présent l’intégrale des animations tirées du livre :


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Et vous, quel livre sur l’Irak conseilleriez-vous ?

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👁 « Le complot : histoire secrète des protocoles des sages de Sion » de Will Eisner (Grasset, réed. 2018) — janvier 15, 2019

👁 « Le complot : histoire secrète des protocoles des sages de Sion » de Will Eisner (Grasset, réed. 2018)

Publié pour la première fois en France en 2005 (ouvrage posthume), les éditions Grasset ont réédité en 2018 ce roman graphique de Will Eisner, fruit de vingt années de travail pour son auteur. Malheureusement, mettre au clair cette histoire demeure encore nécessaire au vue des idées et « théories » infames et condamnables qui circulent aujourd’hui encore.

9782246686019-t« Qui d’autre que le légendaire dessinateur Will Eisner pour retracer l’histoire de ce complot juif inventé de toutes pièces au début du XXème siècle pour attiser l’antisémitisme en Europe ? Les Protocoles des Sages de Sion justifient les pires passions et leur diffusion connaît un succès retentissant avant et pendant la première Guerre mondiale. Un journaliste britannique du Times révèle la supercherie en 1921 : les Protocoles sont un plagia d’un obscur traité anti-bonapartiste écrit par un dissident français en exil. Les auteurs des Protocoles n’ont eu qu’à remplacer bonapartistes par Juifs et le mot France par le monde

On connaît donc la vérité mais rien n’y fait : les Protocoles sont utilisés par Hitler, le Ku Klux Klan et trouvent encore aujourd’hui de nombreux lecteurs dans les pays arabes et chez les activistes d’extrême droite. Intrigué et choqué par le destin de ce faux grossier, Eisner nous raconte son histoire avec un coup de crayon unique, drôle et noir, ironique et inquiétant ; on est pris par le charme de la bande dessinée sans jamais oublier ce que l’auteur combat : un grand mensonge qui sert la haine et l’antisémitisme. »

C’est avec ce livre que j’ai vraiment commencé à m’intéresser à Will Eisner. Un nom très connu dont les œuvres n’avaient pas encore été entre mes mains, ce sujet ne pouvait que me faire passer le pas.

C’est avec beaucoup de pédagogie que l’auteur remonte l’histoire de la création de ce texte qui avait pour but de servir des manigances dans les sphères du pouvoir gravitant autour du Tsar Nicolas II en mettant à l’écart certains proches de confession juive. L’antisémitisme étant déjà présent, les protocoles trouvèrent rapidement leur public. L’auteur ? Un jeune faussaire avide de pouvoir et d’argent et peu regardant sur les commandes qui lui étaient passées ainsi que sur les conséquences de ses actes : Mathieu Golovinski.

Will Eisner prend le temps de revenir sur la création de ce faux, son contexte historique mais il se plonge également dans le texte en présentant de nombreux passages qui prouvent que les protocoles ont été copiés d’un texte français écrit contre le régime imposé par Napoléon III. Sauf que voilà, le faux prend racine, il va grandir et son pollen va se répandre malgré les procès et preuves de la supercherie et ce, dans le monde entier.

Une question se pose alors : que pouvons-nous faire quand la preuve d’un faux ne suffit plus à prouver le vrai ? Ne rien laisser passer quand nous sommes témoins d’une fausse information en circulation et se dire que les extrêmes ne sont pas majoritaires, peut-être.

Concernant les illustrations, le style est très abouti et est plus précis encore que dans les autres romans graphiques de Will Eisner, qui sont eux plus nerveux dans le trait. Un livre nécessaire dans lequel le texte et l’image ne font qu’un et une histoire importante à connaître sur l’un des aspects qui ravive, par vagues honteuses, l’antisémitisme. L’introduction est signée Umberto Eco.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : La Case de l’Oncle Will


Et vous, quel roman graphique de Will Eisner recommandez-vous ?

« J’adore la mode mais c’est tout ce que je déteste » de Loïc Prigent (Grasset, 2016) — janvier 14, 2019

« J’adore la mode mais c’est tout ce que je déteste » de Loïc Prigent (Grasset, 2016)

Ce livre, trouvé au hasard de mes déambulations chez Emmaüs, m’a tout de suite intrigué. J’adore les vêtements et regarder les créations depuis mon confort provincial, l’univers de la mode moins car justement trop excessif et coupé du monde. Alors, face à cette proposition de pépiements, je n’ai pas pu résister.

9782246862895-001-T« Voici les saisons de couture de Loïc Prigent. Depuis 2011, celui qui est le plus influent documentariste de la mode tient un compte twitter (@LoicPrigent) qui fait grincer des dents tout le milieu de la mode et rire tous les autres (et parfois le milieu lui-même). Laissant ses oreilles traîner dans les défilés et les studios, il y recueille les bons mots, les rosseries, les énormités, les béatitudes et les coups de griffe des participants de ce petit cercle qui gouverne le goût du monde entier. Mannequins ? Attachés de presse ? Créateurs ? Qui parle ? Ecoutez-les, orchestrés par Loïc Prigent, porte-voix de cette nouvelle comédie humaine. Il y invente un nouveau genre littéraire : le pépiement.

Ne pleure pas. Pense à ton maquillage.

– C’était bien ton dîner?
– J’ai dit que des trucs que j’avais déjà dits et écouté que des conversations que j’avais déjà entendues.

– Quel jour on est ?
– Mais comment veux tu que je le sache ?

J’ai tellement faim, je pourrais manger.

A coup sûr, le livre le plus drôle des années 10. Et, qui sait, le plus poétique ?

Le livre est le choix des meilleures phrases de ces cinq années, auxquelles Loïc Prigent a ajouté un grand nombre d’inédits. »

J’ai à la fois beaucoup ri et suis tombée de ma chaise en lisant les petites phrases glanées sur ces différentes années, lors de défilés et entre différents acteurs du monde de la mode. C’est extrêmement imagé et c’est parfois tellement poussif que ça en devient génial. D’autres fois, c’est tout simplement triste. C’est aussi cette ambivalence qui est exprimée dans les mots, jamais attribués précisément à leurs auteurs (à chacun de formuler ses hypothèses) : celle du luxe qui peut faire rêver mais qui porte aussi un costume oppressant de règles d’apparat, de principes qui sont hors de la réalité.

C’est un petit livre qui se lit du début à la fin comme par petites touches dans n’importe quel ordre, c’est donc un livre auquel le lecteur donne sa propre vie. Le contenu enlève son voile de fantasme à ce milieu si particulier qui, s’il brille facilement, se fâne bien vite aussi.

Un moment agréable, un livre qui ne manquera pas de faire réagir tous ses lecteurs et un ensemble impressionnant d’expressions et de remarques bien senties. Mention spéciale à la série de phrases On ne dit pas… qui revient régulièrement dans le livre et qui m’a particulièrement fait sourire.

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Et vous, voulez-vous adorer et détester la mode avec ce livre ?

« Soixante-douze heures » de Marie-Sophie Vermot (Thierry Magnier, 2018) — décembre 12, 2018

« Soixante-douze heures » de Marie-Sophie Vermot (Thierry Magnier, 2018)

Qu’ils sont rares les livres qui parlent des grossesses chez les adolescentes, qu’ils sont encore plus rares ceux qui abordent la question de l’accouchement sous X ! C’est donc avec beaucoup d’intérêt que je me suis lancée dans la lecture de ce roman qui nous intègre aux pensées d’Irène.

51XQ2CIDpNL« Dans le silence de sa chambre d’hôpital, elle chasse l’air de ses poumons, puis reprend une inspiration et le chasse à nouveau, avec plus de vigueur cette fois. Par bribes, les souvenirs affleurent, qui reconstituent l’histoire. Ces derniers mois, ces dernières années. Sa rencontre avec ce garçon, fasciné par son ultrafinesse, le lycée, sa mère, ses secrets de famille. Malgré ses efforts, Irène est habitée par cette voix qui la poursuit et lui rappelle que ce bébé qu’elle vient d’expulser de son corps est le sien pour la vie. Tout se mêle, c’est le chaos dans son crâne et l’heure approche. Mais cette décision lui appartient à elle, et à personne d’autre.

Un texte rare qui dit, sans fard et sans jugement, un combat aussi intime qu’universel. »

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Les éditions Thierry Magnier sont décidément une référence forte pour moi pour ce qui concerne la littérature jeunesse et adolescente. Des textes sur des sujets forts qui brillent par leur intelligence et leur subtilité.

Ce livre se classe dans cette catégorie de romans qui nous marquent et avec lesquels un attachement se fait avec le personnage. Irène se bat pour sa liberté de choix, pour assumer cette grossesse non désirée. Et assumer, ce n’est pas forcément ce que l’on croit. Cela peut être accoucher sous X et donner à l’enfant un cadre d’éducation et de croissance dans une autre famille. Nous sentons la force du choix en même temps que la difficulté de choisir, nous savons que la séparation ne se fait pas par manque d’amour, bien au contraire.

Choisir en étant sûr de soi c’est une chose, choisir et rester ferme face à la pression de sa propre famille c’est autre chose. Dans un va et viens temporel qui nous ramène toujours au décompte des soixante-douze heures, nous découvrons une famille qui se déchire autour de cette grossesse et de l’enfant, un événement qui fera remonter d’autres histoires portées en secret et des frustrations mal digérées.

Ce roman soulève beaucoup de questions : pourquoi ne pas avoir voulu avorter quand il était encore temps ? Pourquoi alors ne pas vouloir garder l’enfant ? Comment se protéger d’un amour que l’on ressent entièrement ? Comment rester debout quand le soutien parental/familial n’est pas entier ? Comment continuer à vivre au milieu des rumeurs ? De nombreuses questions qui convergent vers le fait de disposer de son corps et d’avoir le choix.

Un texte fort et vif qui fait appel au respect autant qu’à la sensibilisation.

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Et vous, connaissez-vous d’autres livres sur ce sujet ?

❤ « Le fabricant de poupées de Cracovie » de R. M. Romero (Gallimard jeunesse, 2018) — décembre 11, 2018

❤ « Le fabricant de poupées de Cracovie » de R. M. Romero (Gallimard jeunesse, 2018)

J’ai dévoré ce livre après être revenue de trois jours à Oświęcim, au musée d’Auschwitz-Birkenau et d’une petite demie-journée à Cracovie (en particulier dans le quartier de Kazimierz). Autant dire que le récit, né du même voyage de l’auteure, a trouvé en moi beaucoup d’écho.

COR-1J00279_fabrication_de_poupee_de_CracovieC.indd« Pologne, 1939. Un soir, une poupée du nom de Karolina prend vie dans l’atelier de Cyryl, le fabricant de jouets.

La joie et le courage de la petite poupée enchantent le quotidien de l’homme solitaire.

Karolina lui apprend que le monde des poupées d’où elle vient est en guerre, tout comme celui des hommes.

En ces temps sombres et tourmentés, la magie de Karolina et de Cyryl suffira-t-elle à protéger ceux qu’ils aiment ? »

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Je pense que ce livre jeunesse est celui que j’ai préféré cette année sur le sujet de la Shoah. Il y a eu plusieurs parutions d’éditeurs de qualité mais celui-ci remporte ma préférence haut la main.

Karolina vit au pays de poupées et c’est la guerre, les rats sont là. Un jour, elle est appelée par un fabricant de jouets de Cracovie, Cyryl Brzezick, malgré lui, au pays des humains. Il est magicien sans le savoir et il porte avec lui les stigmates de la Première Guerre mondiale. Alors que le nazisme déferle sur l’Europe et qu’il prend possession de territoires de l’Est, les deux personnages vont construire une grande amitié qui leur donnera la force d’affronter de nombreuses épreuves. De leur rencontre avec la famille Trzmiel jusqu’au dernier voyage, c’est une histoire de courage et de sauvetage à tout prix qui nous est donnée à lire.

Le récit montre l’invasion de la Pologne par l’Allemagne nazie, avec l’antisémitisme, la collaboration, la passivité mais aussi la résistance civile… Il  montre la force de l’engagement pour aider quoi qu’il en coûte, de la résistance face à l’oppression, de l’amitié et du cœur. Aider, avec chacun les moyens que la vie nous a donnés et ne pas laisser faire. A l’inverse d’autres romans, celui-ci va au bout de l’explication du système génocidaire nazi tout en gardant un positionnement adapté aux lecteurs adolescents avec des appels à la littérature fantastique. Un coup de cœur !

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : La bibliothèque de ClaireLe parfum des motsCulturevsnews


 

Et vous, quel a été le roman jeunesse qui vous a le plus convaincu ?

« Devant la mort » d’Hervé Prudon (Gallimard, 2018) — décembre 10, 2018

« Devant la mort » d’Hervé Prudon (Gallimard, 2018)

C’est un exercice extrêmement difficile que de faire la chronique d’un livre écrit par un homme condamné par la maladie. Un exercice auquel je ne souhaite pas me prêter trop longuement sans compter que la poésie trouve une résonance différente auprès de chaque cœur.

G02336« Atteint d’un cancer diagnostiqué en août 2017, Hervé Prudon se savait condamné.

Durant les deux derniers mois de sa vie, où il lui était devenu impossible d’écrire le roman qu’il avait ébauché, il remplira deux carnets de moleskine noirs d’une écriture tremblée.

Une centaine de poèmes qui tous parlent de la mort à venir et frappent par leur lucidité et l’urgence dont ils sont un puissant témoignage. Ils dessinent en creux la personnalité d’un homme, porteur d’une douleur existentielle qu’il chercha toute sa vie à conjurer par la légèreté. Sylvie Péju. »

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Ce recueil est composé de deux carnets qu’a tenu Hervé Prudon durant les dernières semaines avant son décès. Il s’agit du premier livre que je lis de cet auteur pourtant prolifique et cette première rencontre a été vraiment spéciale. L’écriture se construit à mi chemin entre le vol d’un oiseau derrière la fenêtre et la sensation d’emprisonnement. Hervé Prudon exprime la difficulté d’être enfermé dans la maladie et dans l’immobilité. Il parle avec force de ces choses auxquelles on pense quand on ne peut plus faire que ça et que le temps manque. Il évoque sa femme qu’il va laisser seule, sa colère face à la souffrance et à la maladie qui déforme l’image de sa vie durant ces dernières semaines, il parle de la fatigue et des sensations. Page après page, on vit le deuil d’une vie, on devine l’évolution de la condition de l’auteur.

Pas besoin d’aimer la poésie pour lire ce livre qui touche par son honnêteté et la vérité de son écriture.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : La Bouche à Oreilles


 

Et vous, connaissiez-vous cet auteur ?

« Western tchoukoutou » de Florent Couao-Zotti (Gallimard, 2018) — décembre 7, 2018

« Western tchoukoutou » de Florent Couao-Zotti (Gallimard, 2018)

Vous avez dit western punitif mené par une femme en colère ? Je signe tout de suite ! C’est donc avec beaucoup d’enthousiasme que j’ai débarqué dans le far west béninois, pour suivre les périples de Kalamity Djane et percer les raisons de sa colère.

G01635« Mais voilà qu’un jour, un après-midi de décembre, alors que l’harmattan vrillait la cité dans son rideau de poussière rouge, apparut, par l’entrée sud de la ville, une étrange créature… Le regard droit, le corps arqué, elle conduisait une moto, une grosse cylindrée aux flancs de laquelle avait été dessinée une tête de mort accompagnée d’un écriteau singulier : N.D. dite Kalamity Djane.

À Natingou City, ville montagneuse dans le nord du Bénin, trois personnages singuliers, répliques parfaites des caractères du Far West, tiennent sous leur joug la population par leurs actes excentriques. Un vacher bagarreur, un inspecteur de police teigneux et un homme d’affaires, desperado amorphe et vif à la fois. Apparaît soudain une jeune femme vengeresse donnée pour morte dans des circonstances fort troubles, Nafissatou Diallo, sous le nom de Kalamity Djane, pistolet au poing, annonçant bien haut dans le mythique Saloon du Desperado son désir, sa décision irrévocable d’abattre les trois terreurs.

Après le western américain, le western-spaghetti, voici donc la spécialité béninoise : le western qui joue d’une arme de destruction passive alcoolisée : le western tchoukoutou. »

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Mais plus que suivre Kalamity Djane, il s’agit davantage de suivre les trois hommes-cibles, se tortillant comme des poissons dans un filet, pensant encore pouvoir échapper à la vengeance d’une femme blessée et humiliée.

Nous découvrons donc les trois hommes, le shérif, l’homme d’affaires et le cow-boy. Trois hommes unis depuis des années et notamment autour d’un crime dont les coupables idéals ont déjà été écroués. Et si cela ne suffisait pas à la victime ? Et s’il était l’heure de payer ? Chacun inspire le mépris comme la pitié, car ce sont de pauvres hommes. Ils s’enorgueillissent de leur réussite sociale mais derrière le masque il n’y a que sécheresse du coeur et une couche de loose, aussi. Nafissatou Diallo va leur prouver que tout le monde fini par rendre compte de ses actes et la sentence, c’est elle qui va en décider. La présence d’un cinquième personnage, le poète, amoureux fou de Nafi, va venir apporter une dimension supplémentaire au récit, qui m’a autant intrigué que plu.

Une très bonne découverte, une plume directe et vivante, des expressions tantôt magnifiques tantôt drôles qui apportent une ambiance forte à l’ensemble. J’ai forcément aimé le contexte de l’histoire mais j’aurais peut-être aimé que ça aille un peu plus loin, à la Tarantino ou à la Park Chan-Wook. Cependant, l’affaire est rondement menée et l’outrage vengé ! Pour cela, je prendrais bien une tchoukoutou !

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Et vous, quels titres de littérature africaine conseilleriez-vous ?

« De longues nuits d’été » d’Aharon Appelfeld (L’École des loisirs, 2017) — décembre 6, 2018

« De longues nuits d’été » d’Aharon Appelfeld (L’École des loisirs, 2017)

J’ai commencé dans l’année un livre d’Aharon Appelfeld sans l’avoir fini. *Honte* J’ai choisi de retenter l’expérience avec celui-ci adressé à la jeunesse. Une ode à la liberté en même temps qu’un regard particulier sur la fuite et la protection d’un enfant en temps de guerre.

9782211230476« Grand-père Sergueï, un ancien soldat, devenu aujourd’hui un vieil homme aveugle et Janek, un garçon juif placé sous sa protection, effectuent un long voyage.

En toile de fond, la Seconde Guerre mondiale fait rage, les deux compagnons vont de village en village pour mendier et luttent pour leur survie.

Les épreuves rencontrées prennent une dimension mythologique et Yanek ne trouve son destin qu’à l’issue de cette migration. »

Yanek a été confié à Sergueï par son père, pour le protéger dans une Ukraine où la chasse aux Juifs fait rage. D’ailleurs, Yanek, ce n’est pas son vrai nom. Son nom à lui est celui de son grand-père, un homme juste et qui inspirait le respect dans son village et au-delà, un homme que Sergeï a bien connu.

L’homme est un vagabond depuis que l’entreprise de la famille de Yanek a fait faillite. Cette entreprise qui continuait à employer Sergueï malgré ses yeux qui ne voulaient plus voir. C’est un lien fort qui uni l’homme à l’enfant, par devoir envers des gens qui ont été bons avec lui, envers l’enfance qui doit être protégée.

Yanek va ainsi accompagner durant plusieurs mois Sergueï, de village en village. L’enfant devient les yeux de l’homme, l’homme se fait l’enseignant de l’enfant. Sergueï, ancien soldat respecté dont le nom ne laisse pas indifférent quand il est prononcé, va apprendre à Yanek à se renforcer, à faire face à l’adversité, à se défendre et à défendre ceux qui en ont besoin, et à voir le monde avec chaque jour des yeux différents. Un lien immensément fort les uni et ce périple va être pour le jeune garçon de onze ans, qui a dû oublier qu’il il était, un véritable parcours initiatique.

Malgré l’affection qu’ils ont l’un pour l’autre, Yanek attend de pouvoir retrouver ses parents. Il a entendu parler des camps. Plus les sons des canons soviétiques approchent, plus il espère les revoir. Ce livre, dont l’errance est inspirée de la propre histoire d’Aharon Appelfeld, est l’histoire d’un enfant forcé de ne plus en être un qui devra aller de l’avant, regarder plus loin que le bout du chemin.

Une très belle découverte dont les évocations spirituelles m’ont moins touchée, mais dont le sens général m’a émue.

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Et vous, voulez-vous prendre la route avec eux ?

« L’expérience » de Christophe Bataille (Grasset, 2015) — décembre 5, 2018

« L’expérience » de Christophe Bataille (Grasset, 2015)

Ce petit livre m’a rapidement fait de l’oeil de par la singularité de son sujet : les expériences nucléaires engagées dans le désert et auxquelles des soldats français ont dpu participer en tant que cobayes. Top secret : votre mission n’a pas existé, vos séquelles non plus.

9782246811640-T« Je suis sorti de la tranchée et tout de suite ses yeux m’ont fixé : deux prunelles de cendre. C’était une chèvre, une pauvre chèvre que nous n’avions pas vue, enchaînée sur la plaine, face au pylône et à la bombe. Un chevreau semblait s’abriter derrière elle, sur ses pattes tremblantes. Tous deux étaient comme cuits. J’ai abandonné mon compteur, et la chèvre s’est mise à hurler. Le chevreau était tombé sous elle. Il y avait ce cri, mécanique, sans être, un cri à nous rendre fous. Pour ce cri, j’aurais renoncé à la France.

Avril 1961, dans le désert algérien. À trois kilomètres de ce point inconnu, une tour de cinquante mètres porte une bombe atomique. Le jeune soldat qui parle, accompagné d’une petite patrouille, participe à une expérience. Il est un cobaye.

C’est cette zone d’intensité extrême que nous livre Christophe Bataille. Face à l’histoire et à la mort, il reste les mots, les sensations, la douceur du grand départ puis la lumière. »

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Nous suivons un homme, le narrateur, qui explique dans des aller-retour entre le présent et le passé ce qui est arrivé dans le désert algérien, à Reggane. Comment est-il arrivé là, lui le mathématicien qui a trébuché lors d’un défilé militaire ? Il nous explique sa nature de cobaye et ce que ces minutes de déflagration nucléaire ont impacté sur le reste de sa vie : en esprit et en corps. Lui, parmi d’autres encore.

Chercher une trace, chercher une preuve de sa présence sur les lieux pour dénoncer l’usage fait des hommes, cela est peine perdue, les dossiers sont scellés et ne sont pas encore prêts à s’ouvrir. Alors il explique, avec ses mots, comment ce jour l’a condamné à laisser une part de lui dans le désert.

Un texte fort et court, dont la brièveté exprime aussi l’urgence de dire par celui qui se meurt. Un texte qui rappelle qu’il y a encore beaucoup d’informations en sommeil, que l’homme joue parfois au savant fou et dévaste autant la terre que ceux qui la peuplent.

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Et vous, connaissiez-vous cette histoire ?

« Trancher » d’Amélie Cordonnier (Flammarion, 2018) — décembre 4, 2018

« Trancher » d’Amélie Cordonnier (Flammarion, 2018)

Ce livre m’a demandé du temps bien qu’il ne soit pas volumineux. Il a été éprouvant pour moi, tout simplement. La plume d’Amélie Cordonnier nous met face au sujet de la violence conjugale, un sujet qu’il faut affronter.

9782081439535« Des pages et des pages de notes. Tu as noirci des centaines de lignes de ses mots à lui. Pour garder une trace, tenter de les désamorcer, avec le pathétique espoir qu’ils aillent s’incruster ailleurs qu’en toi.

Cela faisait des années qu’elle croyait Aurélien guéri de sa violence,des années que ses paroles lancées comme des couteaux n’avaient plus déchiré leur quotidien. Mais un matin de septembre, devant leurs enfants ahuris, il a rechuté : il l’a de nouveau insultée. Malgré lui, plaide-t-il. Pourra-t-elle encore supporter tout ça ? Elle va avoir quarante ans le 3 janvier. Elle se promet d’avoir décidé pour son anniversaire.

D’une plume alerte et imagée, Amélie Cordonnier met en scène une femme dans la tourmente et nous livre le roman d’un amour ravagé par les mots. »

Impossible de détourner les yeux du problème à la lecture de ce roman car nous sommes dans les pensées de la narratrice, victime des assauts lexico-violents de son compagnon. Des attaques par des mots, qui ne laissent pas de traces visibles, qui pensent être pansées par des excuses mais dont les stigmates sont terriblement profonds.

Un matin, comme ça, le venin est craché. Cela faisait un moment que ça n’était pas arrivé. Mais là, en plus, les enfants sont témoins. Que faire ? Rester ou partir ? La narratrice s’impose un ultimatum pour statuer. Nous faisons un voyage dans le passé du couple, déjà marqué par cette violence, les efforts insuffisants, l’amour qui n’autorise pas tout, la douleur. Le texte, est écrit dans une violente simplicité. Les faits sont ce qu’ils sont, les dommages aussi.

J’ai apprécié ma lecture car le sujet est important mais elle m’a demandé des efforts. J’ai d’ailleurs fait une pause en cours de route, pour reprendre mon souffle. Ce que j’ai particulièrement apprécié c’est justement de montrer cette difficulté à trancher. C’est trop simple de blâmer la victime en lui reprochant de ne pas partir car il reste de l’amour pour un homme qui sait être aimable, il y a des enfants, il y a une vie qu’il faudra reconstruire. Il y a des raisons de rester et comme de partir. C’est ce terrible dilemne qui nous est livré.

Un roman coup de poing, pour moi. Une lecture qui aura, dans son genre, marqué ma rentrée littéraire d’automne.

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Et vous, quel roman a marqué votre automne ?