« Éveils » de Juliette Mancini (Atrabile, 2021)

Je découvre avec cette introspection graphique le travail de Juliette Mancini qui s’était déjà distinguée avec De la chevalerie en 2016 (ouvrage réédité en 2018). Un travail ici très personnel qui revient sur les différents éveils familiaux, intimes et sociétaux de l’auteure et qui peut – largement – faire écho aux nôtres.

Présentation de l’éditeur : « Grandir. Se confronter aux autres, faire face aux premières déconvenues, au regard de l’autre, aux attentes du monde. Et puis faire des découvertes. Comprendre, se révéler à soi, aux autres. Se construire. A travers des bribes de sa vie et de son parcours, Juliette Mancini se raconte, elle, mais aussi le monde dans lequel elle a grandi. »

Des histoires familiales entendues dans l’enfance, qui, à mesure que l’auteure grandit, reflètent une part du colonialisme à la découverte du corps et de la place du corps dans l’espace public, Juliette Mancini explore des sujets variés pour interroger le monde à hauteur d’individu, qui plus est, de femme, de l’enfance à l’âge adulte. Les éveils sont des prises de conscience.

Le corps des filles : on le met de côté quand on a besoin de force à l’école, sous-entendant une assignation plus générale et entendue comme naturelle en tant que moins que les garçons ; on le sépare dans la cour entre jeux de filles et jeux de garçons, un schéma relayé par les enfants, légataires de pratiques qui les dépassent ; le sentiment de devoir faire ce que l’on te demande, d’avoir une responsabilité dans l’obéissance.

Vient le temps de la peur et de la honte : quand tu découvres que ton corps existe aux yeux et aux mains des autres, des garçons et des hommes. Cette découverte que tu peux être désirée, cette peur qui l’accompagne car le désir vient parfois malheureusement avec la violence et le fait de te déposséder d’une part de toi-même. Comme si tu étais à disposition, que c’est ta mission. Le pire : ça devient normal, tu t’y fais parce que c’est comme ça, tu supportes. Un cercle qui devient vicieux quand l’appréciation extérieure devient une validation personnelle de ce que tu es, quand une validation masculine te fait te dire : je conviens. A l’adolescence, souhaitons-nous nous sentir exclues et différentes des autres ?

Je me suis retrouvée dans une partie de ce travail, en particulier sur tout ce qui touche au corps et à la notion de féminité. Dans l’idée de devoir se forcer à coller à des stéréotypes pour pouvoir se sentir vraiment femme, un leurre qui te donne juste l’impression de faire semblant, de jouer le jeu et de te perdre au prix d’une image juste bonne à plaire aux autres : aux hommes mais aussi à la société et à la famille.

Juliette Mancini décrit d’une façon intéressante le combat personnel entre le fait de vouloir plaire en respectant des codes sexistes – ancrés dans la culture et dans l’organisation de la société – qui rendent objet de et le fait de vouloir se plaire en suivant ses envies. L’envie de se distinguer du stéréotype fait prendre sans le vouloir le chemin du mépris d’autres femmes. Le temps de l’éveil féministe vient, alors même que ce mot faisait jusqu’alors peur : attention, certains hommes n’aiment pas les féministes, ça ne plaît pas. Il faut alors déconstruire et recomposer, car nous sommes toutes et tous des êtres multiples qu’une seule case ne peut contenir.

J’ai beaucoup aimé les petits strips qui rythment le récit à quatre reprises : comme des rêves (ou des cauchemars), ils disent l’état de l’auteure à un stade donné. Du mariage et de la parentalité acceptés pour les autres plus que pour soi, de la découverte d’une violence-révolte intérieure jusqu’au deuil de celle qu’elle a été, ces parenthèses accompagnent une évolution intime sur la perception de soi.

L’auteur évoque à plusieurs reprises un éveil au monde et aux événements qui le traversent, le composent, le chahutent, le traumatisent. J’ai apprécié cette strate supplémentaire qui montre aussi l’impact de l’actualité sur la construction individuelle. Egalement, l’évolution de la cellule familiale : la vieillesse, la maladie et le deuil sont des événements qui nous remodèlent à chaque fois, qui nous questionnent et nous complexifient. Ce sont des étapes qui tranchent entre un avant et un après, qui nous changent.

Intéressant, riche et invitant à notre propre introspection (si ce n’est à l’archéologie de nos étapes de construction), Juliette Mancini termine ce récit graphique sur une question que je trouve passionnante et source de digressions stimulantes : de quoi ton corps est-il la mémoire ?

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Pas de chroniques trouvées pour le moment.

Et vous, quelles oeuvres sur ce sujet conseillez-vous ?

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