❤ « Vivants » de Mehdi Charef (Hors d’atteinte, 2020)

Ce livre a été pour moi la source de plusieurs découvertes : celle, marquante, d’un auteur, d’une voix, d’une colère et d’une douceur. Celle d’une maison d’édition marseillaise dont je vais suivre de près les publications. Celle d’une période, d’une responsabilité d’État dont ce dernier se garde bien de parler.

Quatrième de couverture : « J’apprends à mon père à écrire son nom. Il tient bien le stylo entre ses trois doigts, il ne tremble pas. Est-il épaté ou troublé d’écrire pour la première fois de sa vie, à trente-six ans ?

Mon père est de cette génération qu’on a fait venir en France après la Seconde Guerre mondiale, pour reconstruire ce que les Américains et les Allemands avaient bombardé. Que de temps perdu, depuis les années qu’il est là. On aurait pu proposer aux ouvriers algériens des cours du soir, leur montrer ainsi un peu d’estime. Ils devraient tous savoir lire et écrire.

Mon père sourit, ses yeux brillent. Il est là, surpris, ému, parce qu’il voit bien que ce n’est pas si difficile que ça de se servir d’un stylo. À côté de lui, j’entends sa respiration, son souffle.

À quoi pense-t-il ce soir dans notre baraque ? Se dit-il qu’analphabète, il est une proie facile pour ses employeurs, un animal en captivité ?

La colère monte en moi.

Vivants est le sixième roman de Mehdi Charef, qui a notamment publié Le Thé au harem d’Archi Ahmed (1983) et réalisé onze films. Entre souvenirs d’une Algérie qui s’éloigne et expériences d’une France pas toujours accueillante, dans une cité de transit où le provisoire s’éternise, des enfants, des femmes et des hommes fêtent des naissances et des mariages, s’équipent en télévisions et en machines à laver, découvrent la contraception et les ambulances, rient, pleurent, s’organisent, s’entraident… et vivent. »

Mehdi Charef poursuit avec ce récit un voyage dans son enfance, périple mémoriel commencé dans un précédent livre : Rue des Pâquerettes, publié chez le même éditeur en 2019 et qui a reçu le Prix de la Porte Dorée cette année.

Son enfance est marquée par le départ d’Algérie, par l’arrivée en France. Et, comme le dit si bien Kery James : quand on est pauvre, on n’est pas naïf longtemps. Pauvre, oui, mais aussi discriminé, mis de côté, parqué dans une cité de transit qui te fait comprendre que tu n’es pas vraiment accueilli, que tu n’es pas l’égal des autres, en termes de vie quotidienne comme en termes de chances, et que ton destin est tout tracé.

Je ne connaissais pas Mehdi Charef et je suis désormais convaincue que je passerai d’autres soirées en sa compagnie. Son regard sur les choses est doux sans être naïf, il interroge les lecteurs•trices en visant juste, il propose son regard empli d’humanité afin de réveiller la nôtre. Il veut aussi offrir une place aux siens et à ceux qui ont eu un parcours similaire, aux vies courageuses dont on ne parle pas. Mais avec un livre, avec des lecteurs•trices, ces vies laissent une trace, elles sont bien réelles, entendez-les. L’homme a fait un long chemin, s’est battu et a combattu la place que la société française lui avait assignée et il a réussi, avec talent, à retrouver cet enfant en lui, à lui donner la parole.

Vivants est un ensemble de courts chapitres qui revient sur la vie en France, sur les souvenirs d’Algérie, sur ce que Mehdi Charef a quitté et ce qu’il découvre de l’autre côté de la Méditerranée. Il nous parle de son père qui a donné de longues années de sa vie à un pays qui n’a jamais été à la hauteur dès lors qu’il était question de considération et de reconnaissance. Il nous parle de sa mère, du quotidien des femmes, de la barrière de la langue, des plaisirs simples qui relèvent parfois du luxe. Il m’a parlé de sa vie, de la vie et j’ai aimé l’écouter. J’ai eu honte, aussi. Une honte de mon pays, une honte précieuse car elle est de celles qui permettent de remettre les choses en question et d’interroger le présent et l’avenir, de celles qui demandent pardon, de celles qui disent merci.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Pas de chronique trouvée pour le moment.


Et vous, connaissez-vous cet auteur (qui est également réalisateur) ?

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3 commentaires

    1. Je ne l’ai pas encore lu (il m’attend chez mon libraire), mais peut-être que commencer par « Rue des Pâquerettes » serait l’idéal. C’est le premier volet des récits autobiographiques de Mehdi Charef. 🙂

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