❤ « Le drap blanc » de Céline Huyghebaert (Le Quartanier, 2019)

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Ce livre m’a laissé les yeux bien rouges. Pourquoi ? Car il m’a tenue éveillée une bonne partie de la nuit, parce qu’il a largement humidifié mes yeux. Un texte biographique, une enquête familiale, un livre hommage à un père qui n’était pas parfait, le livre d’une jeune femme en deuil et qui tente de retrouver ce père à travers les souvenirs : les siens, ceux des autres.

Quatrième de couverture : « Quand mon père est mort, je n’ai pas hérité de boîtes pleines de documents et de lettres. Ses cendres ont été jetées à l’eau. Ses biens ont été donnés, détruits à la hâte.

Il avait les yeux clairs et portait la barbe. Sur les photos, il avait cette allure virile et négligée caractéristique des années soixante-dix. Il ne pouvait pas se mettre à table sans son couteau de poche et du pain. Il disait il à ceux qu’il aurait dû vouvoyer, parce qu’il refusait de se soumettre à leur supériorité de classe. Il était drôle et colérique. Il était sensible. Il fumait, il buvait ; il n’a pas laissé grand-chose derrière lui. Je crois qu’il avait commencé à disparaître de son vivant déjà. Quand on a soulevé son corps, j’ai vu la légère empreinte qui creusait le drap, là où était posé son crâne. Puis elle s’est effacée, et le drap est redevenu lisse.

C’est cette disparition qui a déclenché l’écriture de ce livre, cette absence que laissent les morts, avec laquelle ceux qui leur survivent tissent des fictions pour s’en sortir. C.H. »

Céline a perdu son père. Trop tôt, trop vite, trop loin pour elle qui est partie s’installer au Québec et qui n’a pu revenir à temps pour lire dire adieu. Ce père, avec qui les rapports étaient compliqués, habite l’espace physique et mental. Cet espace qui rappelle le manque, celui qui dit le besoin de savoir qui il était en dehors du rôle de père, de le connaître. Elle va écrire, remonter le fil de ses souvenirs pour noter ceux qui sont importants pour elle, elle va interroger son entourage avec la rigueur et la détermination d’une documentariste, elle va faire étudier son écriture, elle va, elle va… Elle va tout faire pour combler les zones d’ombres et tenter de comprendre cet homme.

Renouer avec l’histoire d’un parent c’est aussi se réapproprier sa propre histoire, c’est ici aussi se réconcilier avec une culpabilité : celle de l’absence, celle de la difficulté à supporter l’autre qui est pourtant un proche, celle du dernier moment vécu ensemble que l’on aimerait pouvoir changer.

Ce travail littéraire est également une démarche de pardon et de deuil. Accepter les erreurs et les imperfections d’un père avec qui la relation est désormais figée à jamais. Accepter ses propres maladresses, remords et regrets.

L’écriture est à la fois poétique et journalistique, elle donne à ressentir la démarche de Céline en même temps qu’elle rend compte de l’enquête en cours. Elle m’a immensément touchée. Derrière cet hommage à un père, ce livre qui dit qu’il a existé alors que toutes ses affaires et ses cendres ont disparues, ce sont des messages que j’ai reçus : ne pas taire ce qui doit être dit, entretenir un lien quoi qu’il arrive, prendre soin des au revoir et me préparer un peu à faire face à l’une de mes grandes angoisses qu’est celle de perdre mes parents.

J’ai trouvé ce livre aussi éprouvant que beau.

Un texte qui me fait par ailleurs découvrir les éditions du Quartanier et je crois qu’une nouvelle collection va commencer dans ma bibliothèque. *Et ça, pour le coup, c’est l’une des micro-angoisses de mon conjoint.*

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5 commentaires

  1. Comme une envie de courir à la librairie la plus proche… mais elle est à 50 km et il est minuit! Ta chronique est poignante, et ce livre a l’air de l’être également. Il touche en tout cas un point sensible pour moi aussi: la peur de perdre mes parents, mais aussi celle de ne pas être « à la hauteur » alors qu’ils sont encore là, et ce « retournement de situation » où maintenant c’est sur moi, l’enfant, qu’ils s’appuient. Moi qui avais toujours imaginé que cela n’arrivait que quand les parents atteignaient le stade de la vieillesse (celle avec une canne, un sonotone et un dentier). C’est assez étrange… et tu te rends compte qu’il y a beaucoup de zones d’ombre dont tu n’as pas idée dans la vie de tes propres parents, même lorsque tu es proche d’eux. Bref, revenons à nos moutons: j’ajoute ce livre à ma liste d’envies 😊

    Aimé par 1 personne

    1. Tu touches parfaitement du doigt la sensibilité de ce livre. Il n’est pas tout à fait question de vieillissement mais pour tout le reste tu es complètement dans le sujet. C’est justement ce qui le rend à la fois beau et difficile : il invite à prendre soin en même temps qui prévient que la mort arrivera et qu’on réalisera alors qu’on n’aura jamais posé toutes les questions, qu’on aura manqué des instants. Je l’ai trouvé justement magnifique et j’espère que tu auras l’occasion de le trouver et qu’il te plaira au moins autant qu’il m’a plu ! (Mais faut prévoir un gros paquet de mouchoirs)

      Aimé par 1 personne

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