❤ « Affaires personnelles » d’Agata Tuszyńska (L’Antilope, 2020)

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En mars 1968, une campagne antisémite du gouvernement communiste polonais est lancée, appuyée sur des événements internationaux et pensée suite à des manifestations en Pologne. Le poison se répand dans les hautes instances politiques, dans les milieux de l’éducation, dans l’armée, dans la population. Stigmatisations, harcèlements, surveillances, licenciements, évictions, intimidations, violences.

Quatrième de couverture : « Qui s’en souvient ? En 1968, la Pologne a de nouveau été traversée par une campagne antisémite, cette fois, orchestrée par le pouvoir communiste.

Toute une génération – ou presque –, celle qui a environ vingt ans à ce moment-là, se retrouve obligée de partir, n’emportant que très peu d’affaires personnelles.

Cinquante ans plus tard, Agata Tuszyńska va à la rencontre de celles et de ceux qui ont dû quitter leur pays et se sont exilés à travers le monde. En réunissant d’émouvants témoignages, elle nous fait entrer au cœur de cette génération de Juifs, souvent enfants de la nomenklatura communiste, ignorant pour la plupart leur judéité et le passé de leurs parents. »

Entre 1968 et 1972, plusieurs milliers de personnes quitteront leur pays, leur patrie, abandonnant leur foyer, leurs vies, leur identité pour tout reconstruire dans un ailleurs parce qu’aucune autre option ne paraissait envisageable. Dans ce livre aussi passionnant qu’émouvant, Agata Tuszyńska donne la parole pour aborder différents aspects biographiques de témoins de ces années. Témoins d’un exil mais également d’une histoire familiale difficilement transmise, dont les affaires personnelles sont à la fois ce qu’ils n’ont pu emmener avec eux et ce qu’ils portent en eux.

D’une photographie montrant le départ d’un jeune homme, sur le quai de la gare Gdański de Varsovie, d’autres histoires se mêlent. Des amis d’enfance racontent comment ils ont vécu la Pologne des années 1960 puis l’exil, comment ils ont reconstruit un quotidien, comment ils se souviennent. Car si la mémoire n’est pas toujours exacte, elle témoigne d’une émotion, d’un impact sur la personne, d’une vérité pour l’intime. Beaucoup de la bande sont partis, peu sont restés. Voici la façon dont ils se rappellent une enfance, une adolescence, le point de bascule de mars 1968, ce qui a suivi.

Le texte, découpé en trois grandes parties est un maillage de témoignages qui se répondent. Un dialogue reconstitué comme lors d’une soirée de retrouvailles entre amis. Le commun qui a bouleversé leur vie reste intact : l’antisémitisme et l’exil (le leur ou celui de leurs amis).

De la découverte du judaïsme et de l’histoire récente au cours de leurs jeunes années jusqu’à la transmission d’un patrimoine familial auprès de leurs propres enfants, nés ailleurs, ce sont des parcours de vie différents, avec des similitudes, des complémentarités ou des oppositions qu’Agata Tuszyńska rassemble. Des souvenirs qui nous mènent du rire au larmes, en passant par l’indignation. J’ai été très émue par ce que chaque personne a choisi de partager, car même ce qui pourrait sembler être anodin n’est pas raconté par hasard.

Ils appartenaient à des familles intellectuelles aux idéaux socialistes après la guerre. Les idéaux ont été déçus, anéantis par la réalité. Des familles dans lesquelles le stigmate du passé planait sur le quotidien, sur l’arbre généalogique, sur les traditions, sur la pratique religieuse, sur les langues utilisées par les parents mais pas par les enfants. Le passé comme un secret, le présent comme une menace.

J’ai été particulièrement marquée par cette découverte des secrets familiaux, des blessures impossibles à cicatriser, par l’importance d’entretenir ce que personne ne pourra leur prendre, par la violence du mois de mars 1968, par les conditions de départ ou de non-départ, mais aussi par la douleur de la langue à l’étranger, par la rupture avec la Pologne et, pour certains, le besoin de transmission à la troisième génération, de revenir sur les pas du passé familial.

Riche et dense, passionnant et déchirant, je ne veux pas rentrer plus dans le détail car la plus belle façon de découvrir ce livre et tous les points qu’il explore est de le lire (mais aussi car je pourrais passer des heures à revenir sur chaque point). Sa lecture peut se faire de plusieurs façons : linéaire et en reprenant le parcours de chaque personne. Je ne peux que vous inviter à découvrir ce livre qui appelle à la vigilance et témoigne d’une diaspora oubliée. Un coup de cœur historique et sociologique.

Je tiens à remercier chaleureusement Gilles Rozier et les éditions de l’Antilope pour la confiance qu’ils m’ont accordée.

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Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : La viduité


 

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8 commentaires

    1. Merci beaucoup pour la chronique ! 🙂 « Prisons » m’attend mais je ne sais pas si je pourrai le lire avant les vacances d’été. En tout cas je prévois un mois focus sur cette maison pour la rentrée d’automne. 😉 Si tu croises « Affaires personnelles », j’espère qu’il te plaira. 🙂

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  1. J’ai découvert très récemment ce livre et j’étais très surpris par ce fait. Je vais sûrement l’acheter, ta chronique en donne vraiment envie !

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    1. Merci beaucoup pour ce gentil mot sur la chronique. 🙂 Je ne connaissais pas non plus cet épisode polonais et européen, et pourtant je m’intéresse beaucoup à l’histoire contemporaine et à l’antisémitisme. Vraiment, les souvenirs croisés nous plongent directement dans l’histoire et dans l’intime. J’espère de tout coeur qu’il te plaira ! 🙂

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