🌩️ « La danse de la méduse » de Stefanie Höfler (Hachette Romans, 2018)

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J’ai lu ce roman adolescent il y a peu de temps et je dois avouer qu’il n’a pas laissé beaucoup de marques dans ma mémoire si ce n’est de l’agacement. Un profond agacement. Voulant déconstruire des stéréotypes et dénoncer des dicriminations, il me semble qu’il n’a pas atteint son objectif.

Quatrième de couverture : « Sera, 14  ans, est la plus jolie fille de sa classe et a quantité d’amies et d’admirateurs. Nik, 14  ans, est  seul, isolé, souvent victime de moqueries et de farces douteuses, parce qu’il est trop gros. Les cours d’éducation physique, le football ou la piscine, sont sa hantise car son rapport à l’espace est difficile. Il est lourd, maladroit et emprunté.  Sera est populaire, Nik n’a que deux amis. Petit à petit, tous deux s’apprivoisent. Sera est déroutée par ce garçon trop gros à l’imagination fertile, troublée aussi par ses jolies fossettes et ses yeux verts. Nik est fasciné par cette jolie fille sensible, et, en dépit de sa corpulence, se sent devenir plus léger… »

Deux stéréotypes principaux se confrontent ici : la jolie fille populaire que l’on voudrait enfermer dans son rôle esthétique et de copine de rêve pour les garçons ; le garçon gros tantôt que l’on invisibilise, tantôt que l’on harcèle (car il ne s’agit pas de farces douteuses comme le dit le résumé mais bien d’un acharnement extrêmement dangereux). Ces deux adolescents vont être amenés à apprendre à se connaître et à s’apprécier, à faire bouger des lignes qu’ils pensaient figées. Sur le papier, ça me plaît, dans le texte, j’émets des réserves.

Car, si Sera a récemment été émue par le sort de Nik au collège, elle va commencer à le voir davantage quand il la sortira des griffes d’un ado qui n’a aucune connaissance quant à la notion de consentement (sujet intéressant que je souligne). S’en suit la découverte d’un garçon à l’imaginaire débordant, original, sensible, poétique et porté sur l’auto-dérision (évidemment). L’air de rien, je commence sérieusement à me poser des questions. Il faut ensuite expliquer pourquoi il est gros. Et là, il faut une raison familiale assez solide, il faut que le poids vienne d’un traumatisme. Je vous accorde le fait que ça puisse être une cause (parmi d’autres très nombreuses), mais ce qui me dérange profondément c’est le fait que l’auteure se sente obligée de justifier le surpoids en faisant, au passage, verser quelques larmes.

Très franchement, je n’arrive pas à être d’accord. A mes yeux, c’est un traitement justement stéréotypé du personnage de Nik. Bien sûr qu’il est attachant et touchant, mais est-ce que la grossophobie devient plus injuste quand elle est dirigée vers une personne adorable comme Nik ? Faut-il un passé familial traumatique pour mieux faire accepter un poids toujours mal admis en société ? Faut-il le justifier, tout simplement ? Faut-il avoir un caractère original pour le faire oublier ? Faut-il, finalement, prouver quoi que ce soit pour légitimer sa place parmi les autres ? Comme si la victime devait en plus rendre des comptes.

Parmi le traitement maladroit de la thématique, certains aspects m’ont davantage convaincue, notamment le fait d’enfermer une adolescente dans la case de sa beauté, le soutien silencieux mais complice d’autres élèves de la classe face aux situations de harcèlement, la peur et le courage de se désolidariser d’un groupe, la responsabilité des institutions éducatives (même si, en l’occurence, c’était un poil caricatural). J’ai enfin apprécié le procédé narratif qui alterne à chaque chapitre les points de vue de Sera et de Nik, rendant les propos plus personnels ; et, malgré tout, les interrogations qui entourent un premier amour quand on manque de confiance en soi.

En conclusion, je ne pense pas que les regards sur les poids puissent évoluer en inscrivant d’autres clichés qui font appel à la pitié ou qui figent l’idée que gros = gentil au cœur d’or. La question n’est pas de savoir si telle personne est sympa ou pas, en fait. La question c’est que le poids, comme nombre d’autres critères physiques (pour ne rester que sur ce sujet), n’a pas à être source de jugements, de violences, de dénigrements, de mépris, de moqueries, de harcèlements oculaire ou scolaire, de mise au rebut de la société. Ce poids qui devient une prison par les injonctions d’une société du paraître (qui n’est pas être) dont nous nous faisons parfois les complices.

Vous l’aurez compris, je ne me sens pas de vous recommander cette lecture, mais n’hésitez pas à aller lire d’autres chroniques sur ce livre car il semblerait que je sois la plus remontée à son sujet.

Pour en savoir plus

 


Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Mille et une fraques • Le petit monde d’Isa… • Muti et ses livres • Un brin de lecture • Les instants volés à la vie • A portée de plumes


 

Et vous, quel roman adoré par beaucoup de lecteurs•trices a fait exploser votre tension artérielle ?

12 commentaires

  1. C’est dommage de tomber dans les stéréotypes en voulant les dénoncer… Je comprends donc sans peine ton agacement face au traitement de la grossophobie par l’autrice même si le roman présente quelques atouts. Je serais curieuse de voir comment est traitée la responsabilité des institutions éducatives parce que pour ma part, à part deux ou trois exceptions, elles ont brillé par leur absence ou leur entière participation au processus de harcèlement.
    Je ne sais pas trop si je prendrai le risque de lire le roman, mais j’ai apprécié la manière dont souligne aussi bien ses atouts que les écueils dans lequel l’autrice est tombée.

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  2. Merci à toi ! 🙂 Effectivement, c’est l’absence des institutions qui ressort surtout, aucun engagement dans la situation, un comportement aveugle. Mais si je comprends le positionnement de l’auteure sur cette non réaction certains enseignants et autres membres des équipes éducatives sont sensibles et sensibilisées à ces situations, donc j’ai toujours un peu de mal quand c’est très tranché. 🙂

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  3. Je comprends, j’aime aussi les choses nuancées 🙂 Mais de ce que j’ai vécu, cela ne l’était pas sauf si on considère les très rares exceptions (3 en presque 15 ans de harcèlement, ça ne fait pas lourd…). Néanmoins, à mon époque, on ne parlait même pas du harcèlement scolaire alors qu’il me semble qu’actuellement, les choses bougent et qu’on commence à sensibiliser les gens sur le sujet. De ce point de vue, il y a du progrès même si ce n’est pas encore gagné…

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  4. Ton argumentaire est assez convaincant, c’est sûr qu’il y a des méchants gros et de gentilles bimbos, dans les deux cas, rien de justifie un acharnement sur l’un ou sur l’autre. Je ne suis pas tentée par le livre mais bien par la thématique, car j’essaie de faire de mes enfants des gens respectueux de la différence…

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  5. C’est une thématique qui m’intéresse aussi, de façon générale je m’intéresse à la littérature qui traite de toutes les discriminations. Pas pour mes enfants (que je n’ai pas) mais pour mes neveux (9 et 5 ans). Si tu penses à des titres qui t’ont particulièrement convaincue, je suis preneuse ! 🙂

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  6. Oui, je pense qu’un roman jeunesse qui paraît aujourd’hui devrait être plus nuancé car il y a une (petite) prise de conscience. J’ai aussi été confrontée à du harcèlement, notamment par une enseignante, et je pense qu’il faut pouvoir inciter les jeunes à en parler à l’administration, à ne pas laisser passer même si toute la mesure des choses n’est pas comprise. Sinon le message est et restera : tu es seul(e) et tu dois te débrouiller. Mais le souci supplémentaire aujourd’hui c’est que le harcèlement dépasse les murs des écoles et est d’une rapidité déconcertante. D’ailleurs, il me semble que le livre « #Trahie » parle de cela, je suis assez curieuse de le découvrir. 🙂

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  7. Je suis aussi déçue de ne pas avoir apprécié ma lecture, mais ce n’est pas bien grave. 😉 La façon dont je l’ai reçu m’a justement poussée à appuyer à la fin de l’article le fait que d’autres lecteurs et lectrices l’avaient vraiment beaucoup. Ca me paraît important, car en effet, je crois que j’ai été une exception sur ce coup. ^^

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