« Veuf » de Jean-Louis Fournier (Stock, 2011 ; Le Livre de poche, 2013)

Retrouver Jean-Louis Fournier est toujours source de joie pour moi, même s’il s’agit souvent d’évoquer des sujets intimes qui peuvent s’avérer douloureux. Ses livres ont toujours ce double ton, entre la mélancolie et l’espièglerie et c’est quelque chose que j’aime. Même quand je ne suis pas d’accord avec une formulation, j’aime ne pas être d’accord avec lui. Je crois que c’est ça, un lecteur conquis, non ?

Quatrième de couverture : « Je suis veuf, Sylvie est morte le 12 novembre, c’est bien triste, cette année on n’ira pas faire les soldes ensemble. Elle est partie discrètement sur la pointe des pieds, en faisant un entrechat et le bruit que fait le bonheur en partant. Sylvie m’a quitté, mais pas pour un autre. Elle est tombée délicatement avec les feuilles. On discutait de la couleur du bec d’un oiseau qui traversait la rivière. On n’était pas d’accord, je lui ai dit tu ne peux pas le voir, tu n’as pas tes lunettes, elle ne voulait pas les mettre par coquetterie, elle m’a répondu je vois très bien de loin, et elle s’est tue, définitivement.

J’ai eu beaucoup de chance de la rencontrer, elle m’a porté à bout de bras, toujours avec le sourire. C’était la rencontre entre une optimiste et un pessimiste, une altruiste et un égoïste. On était complémentaires, j’avais les défauts, elle avait les qualités. Elle m’a supporté quarante ans avec le sourire, moi que je ne souhaite à personne. Elle n’aimait pas parler d’elle, encore moins qu’on en dise du bien. Je vais en profiter, maintenant qu’elle est partie.

Jean-Louis Fournier souhaitait mourir le premier, il a perdu. Sa femme partie, il n’a plus personne avec qui parler de lui. Alors pour se consoler, ou pour se venger, en nous parlant d’elle, il nous parle de lui. »


Avant de vous parler de son dernier livre, Je ne suis pas seul à être seul, qui m’a aimablement été transmis en service de presse par les éditions JC Lattès via Netgalley (Merci !), je tenais à lire celui qu’il a écrit il y a presque dix ans sur le décès de son épouse, Sylvie. Parce que la solitude s’est installée en plusieurs temps au cours de sa vie, la perte de son épouse a été une épreuve qui le suit encore.

Ce livre, j’avais un peu peur de le lire car il avait le potentiel de me faire sortir toute l’eau du corps à force de pleurer. Soit, je ne suis pas contre perdre quelques petits kilos, mais de là à me dégonfler de 60% de ma masse… Je me lance et je découvre que le dernier Eric-Emmanuel Schmitt, Journal d’un amour perdu, se fait écho à celui-ci. Il y a des convergences sur le sens donné aux affaires de l’être aimé et perdu, sur le fait rageant et incompréhensible que le monde continue de tourner malgré ce décès qui a pourtant arrêté la pendule de la maison.

Jean-Louis Fournier ne va pas bien. Chaque jour est une épreuve pour aller un tout petit peu mieux, pour réapprendre sans Sylvie, cette femme qui a aimé un homme, cet homme qui pense ne pas avoir mérité cet amour. Sylvie. Un phare dans la nuit pour un bateau malmené par la tempête. Des bras rassurants pour celui rongé par la peur de l’abandon. Un regard et une oreille attentifs à celui qui a besoin d’exister aux yeux des autres, quitte parfois à en faire trop. Ce couple a été défait d’un coup, au bout de quarante ans. Il avait encore mille choses à se dire, gentilles ou moins gentilles, le contact n’avait jamais été rompu avant ce jour d’automne et ses feuilles mortes. Alors, seul dans le silence, ou croisant des personnes mal à l’aise avec l’homme veuf — qui rappelle que nous sommes voués à abandonner ou, pire, à être abandonnés — Jean-Louis Fournier va faire un bout de chemin.

Sylvie est partout : dans les objets de la maison, dans les conversations des gens croisés, dans les moindres recoins du quotidien, dans la personnalité de Jean-Louis Fournier. Car aimer et vivre avec quelqu’un, c’est aussi évoluer avec ses goûts et créer des goûts communs. L’absence prend tout l’espace et Jean-Louis va tenir bon pour, aussi, promouvoir le livre de son épouse qui paraît après sa disparition. Une dette envers celle qui a écrit alors qu’elle vivait avec l’écrivain, qui a réussi à réaliser ce dont elle ne se pensait pas capable, qui a su entendre les autres et leur donner la parole, qui toute sa vie a eu le regard tourné vers les autres plus que vers elle-même. Une générosité que la nature rend d’ailleurs bien en offrant un dernier spectacle. Ce jardin que Sylvie a chouchouté va donner ses plus belles roses lors de son premier printemps d’absence, un dernier hommage qui contient un peu d’elle. S’il y a de la beauté, tout ne peut pas être à jeter, non ?

C’est l’histoire d’un couple complémentaire, complice, d’une déchirure, d’une mauvaise blague de la nature qui serait allée trop loin. Un livre tout en douceur dans lequel on retrouve quand même la verve et la répartie de Jean-Louis Fournier, preuve qu’il se bat, qu’il lui reste des forces. Tous les jours, et à tout point de vue, je vais mieux, de mieux en mieux. S’il arrivera à aller un peu mieux, ce n’est pas pour ça qu’il sera désormais possible d’aller bien. Mais, dans le doute, essayons quand même.

Pour en savoir plus

 


Ils/Elles l’ont aussi lu et chroniqué : Les lectures de LouiseLili et la vieLe blog du petit carré jaune


 

Et vous, quel livre de Jean-Louis Fournier préférez-vous ?

9 commentaires

        1. Je peux le comprendre. Mais il ne faut pas t’arrêter à celui-ci. Personnellement je garde un grand sentiment de tendresse pour « Il a jamais tué personne mon papa ». Et un souvenir vif de son fameux « Où on va, papa ? » que je n’ai jamais réussi à chroniquer. 😉

          Aimé par 1 personne

    1. C’est vrai qu’il aime parler de lui et que le propos semble souvent auto-centré. Mais il peut toucher dans ce que certains évènements arrivent à d’autres. Et approcher les épreuves de la vie avec dérision et humour (parfois un peu noir), ça permet à chacun de nous de les mettre en perspective et de réfléchir à la vie, aux vies. 😉 Je suis personnellement sous le charme même si tous ses livres ne m’ont pas fait fondre de la même manière. 😉 Mais je peux parfaitement comprendre ta réticence.

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    1. Peu de ses livres sont aussi fort que « Où on va, papa ? », en tout cas pour moi. Mais il a une douceur revêche appréciable dans chacun de ses livres. Veuf est un coup au coeur. Je te souhaite une jolie lecture. 🙂

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