« Primo Levi » de Matteo Mastragostino et Alessandro Ranghiasci (Steinkis, 2017)

Les éditions Steinkis publient régulièrement des romans graphiques sur le thème de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah. J’avais vu passer ce titre en septembre dernier sans me décider à l’acheter. Une collègue ma l’a remis en mémoire et, le croisant en librairie, je me suis dit pourquoi pas ?


Quatrième de couverture : « Vous savez, les enfants, quand j’avais votre âge, j’aimais beaucoup les chiffres… Mais je ne pouvais pas imaginer que j’allais en porter six sur le bras pendant toute ma vie.

Quelques mois avant sa mort, Primo Levi rencontre les élèves d’une école primaire de Turin, celle-là même qu’il a fréquentée enfant. Comme il l’a fait sa vie durant, il témoigne auprès d’eux de ce qu’il a vécu. Avec une douce fermeté, il leur parle de l’Holocauste, leur raconte comment il a réussi à survivre à l’enfer d’Auschwitz. Question après question, les élèves ouvrent les yeux sur cette terrible page de l’histoire du XXe siècle. »


Ce qui me faisait initialement hésiter était le contexte de l’histoire imaginé : une rencontre avec des élèves. Je suis toujours un peu frileuse quand l’imaginaire se mêle au témoignage. En parcourant ce livre et en lisant les intentions de l’auteur, mon point de vue a évolué. Si le témoignage dans une classe avec des élèves italiens n’est en effet pas réel, le témoignage en lui-même provient de nombreuses traces laissées par Primo Levi ainsi que par des personnes l’ayant connu. Le livre est donc bien porteur d’une mémoire documentée.

Si Primo Levi a fait partie d’un groupe de résistance (mal organisé, vite démantelé par la police fasciste) c’est surtout son expérience des camps qui marque le lecteur. Les dessins sont plus précis qu’il n’y paraît et ont une force incroyable. Nous sommes amenés à croiser quelques moments d’humanité dans un enfer sur terre, la lutte des déportés pour leur survie, pour conserver l’espoir de vivre un jour de plus, quand autour d’eux d’autres sont sélectionnés pour ne plus être.

L’espoir, c’est ce qui manquera à Primo Levi après la libération des camps et son retour au pays. Croire en demain n’est plus aussi naturel après avoir vécu Auschwitz. Croire en l’homme et en l’avancée du monde est devenu difficile.

Le récit est construit par un va-et-viens entre les souvenirs du protagoniste principal et les interventions des élèves qui le ramènent au présent, dans la classe. Ces réactions sont aussi des données importantes de l’histoire car les questions et remarques d’enfants expriment une incompréhension du processus génocidaire nazi. Comment leur reprocher de ne pas comprendre l’incompréhensible ? Cependant, il faut donner des réponses et faire comprendre un minimum les différentes situations rencontrées. Avoir une arme ne signifie pas automatiquement être capable d’appuyer sur la gachette pour se défendre, se rebeller n’est en aucun cas facile dans un camp d’extermination qui vous prive de toute force. Nous ne sommes pas dans un film d’action, nous sommes dans une réalité passée. Cette réalité était organisée et mise en oeuvre pour que la chance y ait le moins de place possible.

« Chaque jour qui passe, nous sommes de moins en moins nombreux à porter le poids de la mémoire d’Auschwitz. La douleur du souvenir ne s’atténue pas, c’est une blessure qui ne cicatrisera jamais. […] Aujourd’hui encore, ce que nous craignons le plus, c’est de ne pas être crus, que tout soit oublié. »

À travers les lignes c’est également l’acte de témoigner qui est exploré. Raconter le passé c’est aussi le revivre, c’est retourner dans ce que nous voudrions ne jamais avoir vécu. Témoigner est un acte difficile, que chaque témoin vit à sa façon mais qui n’est jamais anodin. Je trouve ce message important, car je ne supporte plus les élèves bayant aux corneilles, impassibles devant les rescapés, je ne supporte plus d’apprendre qu’un survivant n’a plus la force de témoigner devant des classes qui ne veulent rien entendre.

Ce roman graphique est un support fort pour aborder le sujet de la Shoah avec des adolescents, je le recommande chaudement !

Pour en savoir plus

 

Et vous, un témoignage de la Shoah vous a-t-il marqué ?

5 commentaires

  1. C’est intéressant, un témoignage de la Shoah qui m’avait marqué est justement Si c’est un homme de Primo Levi ainsi que le classique Journal d’Anne Frank.
    J’avais été profondément choquée lors d’une visite dans un musée de la résistance avec des objets crées à partir de corps humain. Les témoignages sont importants, c’est vrai, ne pas oublier et ne pas répéter les mêmes erreurs…

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    1. Merci à toi pour cette réaction ! 🙂
      Les témoins disparaissent peut à petit et nous devons maintenant devenir les témoins des témoins.
      Je suis un peu honteuse d’avouer que je n’ai pas encore lu « Si c’est un homme » de Primo Levi, mais ce roman graphique m’en a donné envie, c’est une lecture prévue dans les semaines à venir. 🙂
      Je comprends ton choc concernant les objets, je crois que l’esprit a ses limites face à l’horreur… C’est bien trop difficile à rationaliser comme information je pense…

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  2. Je n’ai toujours pas lu « Si c’est un homme », je sens que je vais pleurer comme une madeleine quand ce sera le cas. Ce roman graphique m’a l’air assez bouleversant aussi… Je crois que je ne suis pas prête à lire autant d’horreurs. Je veux dire, je sais très bien ce qu’il s’est passé, et justement, quels horreurs ont pu être commises, mais de la part d’un survivant qui a perdu foi en l’humanité, c’est encore autre chose.

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    1. Moi non plus je ne l’ai pas encore lu. Les livres les plus connus sont souvent ceux que je lis le moins (ma part d’hérésie ^^). Il reste très abordable malgré le sujet par rapport à d’autres publications. Mais je suis d’accord, ça reste la Shoah, donc ce n’est jamais facile à lire.

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